Dans un contexte morose (les ventes de livres ont baissé de 1,5 % en 2025, de 6,8 % au premier trimestre 2026), les éditeurs semblent de plus en plus concentrer leurs sorties sur les rentrées littéraires de janvier et surtout d’août et septembre. Cette année encore, 461 romans sont annoncés, selon Livres Hebdo, en légère baisse par rapport aux 484 de 2025. Pourtant, et il faut s’en réjouir, certaines maisons d’édition n’hésitent pas à prendre des risques en privilégiant des choix littéraires forts, sans certitude quant au retour sur investissement. En outre, dans cette rentrée, de nombreux autrices et auteurs ont décidé de se saisir de nos crises contemporaines en liant ce qui nous concerne individuellement et en tant que société. Ceci grâce à la recherche de formes capables de rendre compte de ces bouleversements, au-delà d’une simple approche thématique.
Ces romans allant ainsi à rebours de ce que martèlent des discours issus d’un large spectre politique – replier chacun sur son « identité », son intimité, pratiquer la politique de l’autruche quant aux questions globales climatiques, sociales et économiques –, ils constituent un appel d’air heureux et de beaux exemples de ce que peut la littérature.
Panorama subjectif de cette rentrée, avec un choix de vingt titres, puis dix premiers romans, et enfin quelques axes forts. À partir du 19 août et jusqu’à la fin septembre, En attendant Nadeau proposera bien entendu de nombreuses critiques de ces livres.
À l’heure où, avec entre autres Freida McFadden (La femme de ménage et ses suites…), un type de littérature stéréotypé écrase les ventes, il est enthousiasmant de voir onze éditeurs prendre le risque économique de faire paraître en même temps onze livres signés d’un nom inconnu du grand public, Infernus Iohannes.
Éditorialement, la démarche est logique,puisque tous ces textes sont issus d’un même ouvrage, Retour au goudron, que sa taille rendait difficilement publiable en lui-même. Et littérairement, cette « performance éditoriale » se justifie complètement : son auteur l’a affirmé depuis des années, Retour au goudron est le dernier livre d’une œuvre sans équivalent, essentielle dans la littérature française du XXe et du XXIe siècle, l’édifice post-exotique construit depuis 1985 sous différents hétéronymes par Antoine Volodine.
Ces onze livres, Bardo solo (Actes Sud), Chagrins (Minuit), Défections et Cie (Rivages), Dernière livraison (La Marelle), La Grande Misère (L’Olivier), Les Meilleurs d’entre nous (Seuil), Malaise chez les plongeuses (La Volte), Mémoire, mode d’effroi (Robert Laffont), Ultimes sursauts (La Fabrique), Survies minuscules (Sous-sol) et Zone crypte, zone miroir (Verdier), peuvent parfaitement se lire indépendamment. Chacun, avec ses différences, constitue un tout cohérent offrant une plongée dans l’atmosphère onirique, l’humour du désastre et le sens de la fin propres à Volodine. Nous consacrerons à cette publication hors du commun un dossier le 26 août.

Portées par la passion, les petites structures éditoriales indépendantes sont souvent celles qui osent le plus. En cette rentrée, Les Monts Métallifères de Guillaume Mélère le prouvent en publiant Neuromaniac du Finlandais Jaako Yli-Juonikas. Ce roman nous précipite dans le cerveau d’un toxicomane schizophrène, où vit, parmi de nombreux personnages, une voix nous exposant ses multiples centres d’intérêt, principalement les neurosciences et les faits divers. Pour donner une idée de la désorientation propre à la maladie mentale, l’auteur a choisi une forme interactive : à la fin de chacun des 229 chapitres, il faut décider par quelle entrée poursuivre la lecture de cette histoire furieusement déstructurée, drôle et critique de la société contemporaine.
Le projet en quatre livres de Mathias Énard, Mélancolie des confins, est également une entreprise d’ampleur. Après Mélancolie des confins – Nord, qui mêlait un séjour de l’auteur à Berlin auprès d’une amie malade et les souvenirs des grandes batailles et la littérature romantique, Hôtel Balkan. Mélancolie des confins II – Est (Actes Sud) combine une descente en canoë de la Sèvre niortaise avec la mémoire des fleuves d’Europe centrale et celle de Sarajevo pendant la guerre en ex-Yougoslavie.
D’une autre manière, Phœbe Hadjimarkos Clarke fait du Livre des souterrains (Sous-sol) une fiction très originale, entrelaçant le journal d’une artiste qui, à l’approche de la cinquantaine, se trouve littéralement invibilisée et un roman racontant l’histoire d’une cité assiégée. Se trouvent entremêlées plusieurs de nos crises contemporaines : celles de la créatrice et du corps vieillissants, de la minoration des femmes, du climat et de la guerre. Les frontières s’estompent, les textes se diversifient en lambeaux de nos chaos contemporains.
De même, entreprendre un roman qui s’affranchit résolument d’une intrigue traditionnelle, comme Gaëlle Obiégly avec Rien à voir (Verticales), c’est aujourd’hui faire preuve d’audace, explorant jusqu’où la fiction peut nous conduire par le questionnement de l’art et de la littérature, sous forme de digressions, de corrections, d’associations, dans un jeu très maîtrisé entre la liberté et la limite.
Avec Mais que fait ce sang sur le pull de Jennifer ? (P.O.L), Lucie Rico part d’une phrase interrompue, du souvenir de la vision d’Autant en emporte le vent et d’un vêtement, pour reconstituer la sortie vertigineuse d’une amnésie traumatique ayant duré trente ans. L’écriture, diffractée, heurtée mais aussi délicate et cynique, dit le combat complexe de l’héroïne contre les silences familiaux.
Dans Rochebrune (Actes Sud), Sophie Divry confronte un couple en crise à la nature alpestre. Elle interroge aussi bien la place de son héroïne dans sa famille recomposée que les dérives d’une société à bout de souffle et les effets de la crise écologique. Avec ce roman, l’autrice démontre une nouvelle fois sa faculté de dire le monde avec une écriture simple, réaliste, précise, mais aussi très personnelle.
Baignade surveillée (Gallimard) marque le retour de Laura Kasischke au roman. Un jour d’été de 1969, un enfant se noie dans une piscine bondée. La romancière questionne, par la progression, la répétition vers l’extrême précision, comment on fait société. D’abord en existant « ensemble mais seul », et ensuite par la réaction collective à la catastrophe selon la logique du bouc émissaire.
La solitude des professeurs est infinie (Gallimard) de Yannick Haenel aborde un sujet rarement traité par la littérature de fiction : l’enseignement. Si l’on peut nuancer le postulat du titre, son roman met en lumière les contrastes caractérisant le métier de professeur au collège : dureté et générosité, ouverture à l’imagination comme lourdeurs du quotidien.
Par une langue vive, inventive, dans la lignée de Fief, David Lopez dissèque, avec Demi-lune au soleil (Julliard), la France périphérique des lotissements. De jeunes trentenaires issus d’un milieu ordinaire rêvent de réussites au-dessus de leur quotidien, selon l’injonction contemporaine au succès qui nous décale des possibles.
Anne Godard, autrice rare (trois romans en vingt ans), dans Nous aussi (Actes Sud) fait le portrait d’une famille privilégiée, corps social sûr et fier de soi. Elle recourt au « on » pour dire ce sentiment d’appartenance, puis pour exprimer l’éclatement de ce groupe, seul moyen de percevoir enfin la vérité de l’ordre familial.
Pour dire la catastrophe d’un pays détruit, Karim Kattan, dans Septentrionale (Elyzad), n’hésite pas à marier les contraires : une écriture du merveilleux, du mythe, de l’imaginaire fouillant la violence contemporaine. Un voyage en voiture d’une nuit nous fait traverser une contrée fictive vidée par la guerre. On pense bien entendu aux crises du Proche-Orient, mais Karim Kattan confronte aussi ses personnages à l’amour et à leur intériorité.
La guerre éternelle (Gallimard) d’Olivier Rolin questionne également la guerre par l’écriture. Revenant sur les lieux de Troie, l’auteur rêve aux héros d’Homère pour réfléchir à la destruction d’une ville – de manière plus convaincante que la mièvre Odyssée de Christopher Nolan. Croisant la guerre de Troie avec l’incendie de Smyrne, les bombardements de la Seconde Guerre mondiale ou le siège de Sarajevo, il met en lumière les fureurs tristement lancinantes de l’Histoire.
Comme elle était au cœur du tome 1, l’Histoire se se trouve au centre du volume 2 d’Amadoca, L’histoire de Sophia (Belfond), de Sofia Andrukhovych. Grâce aux archives familiales d’un des personnages principaux, ce roman multiple et foisonnant creuse les blessures les ambiguïtés de l’Histoire ukrainienne, des purges staliniennes à l’Holodomor et à la Shoah.
Ananda Devi revient par la fiction sur l’histoire d’un territoire colonisé, à travers Chronique d’un royaume perdu (Grasset). Ce fastueux roman empoigne ses lecteurs pour faire d’un hameau côtier de l’île Maurice un « lieu-monde » où l’on suit, des ultimes avatars de l’esclavage à la fin du XXe siècle, les destinées pétries de merveilleux de quatre générations de personnages touchés par la question des origines et de la couleur de peau.
Noham Selcer, avec son deuxième roman, Midgar (Gallimard), part d’une fratrie férue de jeux vidéo pour empoigner dans un geste rare le monde actuel dans différentes dimensions, dont l’écologie, l’économie et la manière dont les deux se heurtent et nous obligent à faire des choix radicaux.
Aurélien Bellanger appuie L’architecte de Notre-Dame (Actes Sud) sur une figure réelle, Viollet-le-Duc. Le restaurateur du XIXe siècle moyenâgeux lui permet de brasser des réflexions érudites autour de l’Histoire et des idées réactionnaires, jusqu’aux dérives fascisantes d’aujourd’hui, en les articulant autour de l’événement emblématique qu’est l’incendie de la cathédrale.
Comme dans ses précédents romans, Philippe Jaenada réexamine un fait divers célèbre, ici l’assassinat non élucidé d’une jeune femme en 1949, en appliquant cette fois les méthodes du commissaire Maigret. S’il ne faut pas oublier que L’inconnue du quai de Javel (Flammarion) n’est pas une véritable enquête mais une fiction, la manière dont ce crime a été traité par les institutions et l’opinion publique en dit beaucoup sur la société de l’époque – comme le faisaient les romans de Simenon.
La hantise (Minuit) de Jean-Philippe Toussaint entrelace un nouvel amour de son héros avec des données sur un réseau de corruption international qu’il obtient par un concours de circonstances. Une nouvelle fois, le romancier post-moderne détourne un genre littéraire, ici le roman d’espionnage, pour, de mystères en fausses pistes, affronter notre contemporanéité.
Après son remarqué premier roman, Il y aurait la petite histoire, Elsa Jonquet-Kornberg publie L’enfouissement (Inculte). Elle y combine un amour entre un menuisier créateur de meubles insolites à partir de rebuts recyclés et la femme d’un ouvrier travaillant sur un chantier d’enfouissement de déchets nucléaires. Entre légèreté et intensité, le livre se demande comment vivre dans un monde qui se cache à lui-même sa toxicité.

Les vingt auteurs et autrices cités ci-dessus sont peut-être les plus marquants a priori. Mais beaucoup d’autres méritent évidemment d’être découverts et lus.
Certains des premiers romans les plus intéressants de cette rentrée décrivent une relation problématique à la famille, mais en usant d’un élément concret pour déployer leur écriture.
Possédés (Seuil) de Laeticia Faure dit, par une langue déchirante, comment un milieu aisé et conservateur, valorisant théoriquement la famille, peut en venir à provoquer des abus, jusqu’à amener une adolescente à se révolter contre la religion, les convenances et le contrôle.
Victoria Kaario, avec Mon œil (Verdier), part d’un détail en apparence intime et léger, son strabisme, pour élargir la réflexion à l’obligation de regarder en face le vieillissement de ses parents et les souffrances dont ils ont pu être à l’origine dans son enfance.
Steve Poutré, dans Lait cru (Les Escales), décrit les tensions et la brutalité qui semblent définir les relations familiales au sein d’une ferme laitière québécoise. Entre roman gothique et naturalisme rural, il use d’une langue tout en sensations et poésie.
La protagoniste de Tuer le vieux (Flammarion) de Daria Marx voit son rendez-vous au commissariat annulé, alors qu’elle voulait y porter plainte contre son grand-père. Elle décide alors d’aller tuer celui qui l’a agressée sexuellement dans son enfance. Ce premier roman déploie une journée de voyage ferroviaire et intérieur tout en tension et orage.
Fille de (Finitude), le premier roman d’Anne Pitteloud, raconte l’histoire d’une fille qui, confrontée aux pages blanches laissées par son père écrivain, invente pour sa mère aveugle les romans qu’il est censé avoir écrits. C’est l’occasion d’une réflexion sur le milieu littéraire menée avec maîtrise et sang-froid.
Alexandrine Descotes, dans Le nénuphar (Le bruit du monde), mène aussi une enquête familiale, sur les raisons qui ont provoqué sa naissance in vitro au sein d’une fratrie de triplés. Mais cette fois il s’agit d’exprimer son amour pour son père en mettant au jour comment le courage de celui-ci a surmonté sa honte face à un scandale sanitaire.
Le dernier présage de Victoria Woodhull (Philippe Rey), de Maxim Schwartz, s’attache avec un humour délicat et inventif à une figure réelle haute en couleur, celle de la première femme agent de change et candidate à l’élection présidentielle aux États-Unis, militante féministe et voyante. Le récit du jour où elle décide de mourir est l’occasion de célébrer la puissance des histoires.
David Djaïz, avec La méthode (Stock), revient sur un événement historique saisissant, l’extermination des chiens errants à Istanbul en 1910, préfiguration des tragédies du XXe siècle.
Maboule (La Volte) de Clara Pacotte, dans la collection « Eutopia », imagine une vie libre à travers un road novel futuriste mais décroissant. « Trobairitz » low-tech, l’héroïne relie des communautés queer et anarchistes en délivrant du courrier abandonné et en inventant avec fantaisie une façon d’habiter le monde sans l’abîmer.
La maison du lac (Corti) de Marius Loris Rodionoff inscrit les paysages de l’Est de la France et de Suisse dans la fiction grâce à une écriture concrète. Il concentre l’histoire familiale de son protagoniste, archéologue médiéviste, dans une maison. L’enfance, le souvenir, la dimension charnelle des repas sont ici une façon de réenchanter un quotidien menacé par les angoisses contemporaines.
D’autres livres de cette rentrée s’emparent du réel pour le dire par la littérature, notamment en ce qui concerne les heurts de l’Histoire contemporaine.
Ici commence la terre (Elyzad) de Jadd Hilal est centré sur une femme qui, en 1948, connaît l’exil depuis la Palestine vers le Liban, puis la guerre civile. Elle voit sa famille se décomposer au fil des catastrophes de l’Histoire, avant que les récits à son petit-fils lui permettent de transmettre une mémoire et une identité renouées.
Traduit de l’arabe libanais, Hind ou la plus belle femme du monde (Actes Sud) de Hoda Barakat met en miroir le destin de Hanadi, rejetée par sa famille parce que défigurée par la maladie du gigantisme, et celui de sa sœur Hind, tragiquement belle. Elles incarnent les fractures d’une société obsédée par l’apparence. Là encore, intime et politique se rejoignent.
Dans Le livre de la disparition (Globe), Ibtisam Azem imagine la soudaine absence de tous les Palestiniens d’Israël. Ce dispositif met en lumière avec sobriété l’invisibilisation de toute une partie de la population du pays, ainsi que le traumatisme silencieux qu’elle porte depuis 1948.
Inventaire des disparus (Quidam) de Poupeh Missag s’attache aux victimes de la répression de 2009 en Iran, dont le pouvoir a essayé de dissimuler les identités. Deux femmes essaient de les rendre à ces morts, sous forme de « tombeaux littéraires ».
Elisa Shua Dusapin délaisse ponctuellement le roman pour délivrer, avec Sauf la frontière (Zoé), un récit de voyage du Liban à la Jordanie, à la fois personnel et ouvert aux autres, avec force, attention et délicatesse.
Autre récit de voyage, Bernie Leibovitz (Les Belles Lettres) de Sammy Lussan envoie son héros au Japon pour qu’il y retrouve un sens à sa vie. Cela donne une anti-odyssée des temps modernes, tout en nuances et étrangeté.
Le Vénézuélien Juan Carlos Méndez Guédez propose avec Les valises (Métailié) un roman picaresque à l’humour truculent, où, dans une Caracas chaotique, deux antihéros essaient de rendre quelques-uns des coups qu’ils reçoivent.

Plusieurs autres romans remontent dans le passé pour ausculter le sens de l’Histoire grâce à l’écriture.
Ante Tomic chante Le gourdin du prince Marko (Noir sur Blanc). Au début du XVIIIe siècle, Venise engage ce héros légendaire pour libérer une forteresse des Ottomans. Mais, dans un roman réjouissant par sa liberté et son irrévérence, l’épopée se révèle plus burlesque qu’héroïque, comme certaines valeurs guerrières.
Avec C’était notre terre, Le Tripode poursuit la réédition des romans devenus introuvables de Mathieu Belezi sur l’Algérie coloniale. Ce récit choral confronte une famille de colons et leur domestique algérienne à la guerre d’indépendance. Le ton incandescent caractéristique de l’auteur met en évidence par l’écriture les aberrations de la colonisation.
Halte au feu (Seghers) de Stéphane Giusti se penche également sur la guerre d’Algérie, plus précisément sur la fusillade de la rue d`Isly, le 26 mars 1962, et sur les tensions qui embrasent Alger après la signature des accords d’Évian.
Ryad Assani-Razaki propose, avec Les Maîtres du sol (Liana Levi), une fresque historique ambitieuse. Il met en scène les bouleversements qui touchent l’Afrique subsaharienne, aussi bien avec l’arrivée des Européens sur ses côtes qu’avec celle de l’Islam au cœur de l’empire songhaï.
À travers une héroïne intense et forte, avocate jetée en prison pour raisons politiques, Nos vies sauvages (Gallimard) de Hemley Boum fait le portrait au vitriol de la corruption du régime camerounais contemporain.
Avec Les lieux souterrains (Bourgois), roman fractal et volumineux sur l’Histoire secrète de la seconde moitié du XXe siècle, le Péruvien Gustavo Faverón Patriau livre un récit foisonnant sur la folie des Amériques, inspiré par Bolaño et Borges.
Le chant des Rekohu (Au vent des îles) de Tina Makareti tisse le destin de deux femmes des îles Chatham, au large de la Nouvelle-Zélande, en quête de vérité et de réconciliation pour chasser les fantômes d’un passé colonial déchirant.
Notre-Dame-des-Anges (P.O.L) de Célia Houdart place un quatuor amoureux dans le contexte très sombre de la Seconde Guerre mondiale. Les grands-parents de la narratrice s’aiment librement et s’écrivent plusieurs fois par jour, mais doivent se voir dans une clandestinité qui reflète la précarité des existences à l’époque.
L’exil et l’émigration sont particulièrement abordés par les romans de cette rentrée.
Avec De la terre des pleurs un grand vent s’éleva (Quidam), Jane Sautière propose un texte bref mais qui, de manière sensible et subjective, met les lectrices et les lecteurs en lien avec les exilés et réfugiés qui vivent autour de nous.
Abdellah Taïa, dans Debout dans tes rêves (Julliard), choisit pour héros un jeune Marocain homosexuel qui vient étudier la littérature à Paris. Grâce au petit garçon dont il est le babysitteur, il trouve une place, mais lorsqu’on est précaire, étranger et gay, celle-ci est toujours menacée.
Amandine Agić, dans son premier roman, D’un pays qui n’existe plus (L’Olivier), raconte son retour adulte en Bosnie-Herzégovine pour retrouver le pays disparu de son père et se réapproprier une langue et une mémoire.
Camping (Syrtes) de Lavinia Braniste revient sur l’exil ordinaire de travailleurs migrants, à travers une Roumaine qui, au bout de vingt ans de vie et de travail, s’apprête à quitter l’Espagne pour sa retraite. Ce roman émouvant montre comment on peut à la fois être de passage et appartenir à un lieu.
Le héros d’Un corps indocile (Philippe Rey) d’Osvalde Lewat est un brillant couturier parisien originaire d’Afrique. Une blessure qu’il n’arrive pas à soigner le ramène dans son pays fictif, le Zambuena, et à un statut social moins enviable, ce qui est l’occasion d’une réflexion sur la mondialisation et les systèmes de domination socio-économiques qu’elle induit.
Grenouille (Seuil), de Sergueï Shikalov, nous fait suivre une star de cinéma russe qui fuit en France lors du déclenchement de la guerre en Ukraine. Le temps passe, la condamnant peu à peu à l’oubli, mais cet effacement est aussi pour elle l’occasion de se retrouver autrement.
Certains romans s’emparent d’éléments bien précis du réel comme matériau de la fiction.
L’écrivain autrichien Robert Seethaler fait de La rue (Sabine Wespieser) son personnage principal. Sa virtuosité formelle fait s’entrecroiser les voix, les discours, qui se percutent plus qu’ils ne se répondent. La satire sociale passe par le langage, elle révèle l’écart entre les phrases officielles, les déclarations toutes faites, et la réalité des événements.
Tiffany Tavernier dans Congés payés (Sabine Wespieser) suit son héroïne, une ouvrière parisienne, lors de ses premières vacances, à l’été 1937. Sur les plages du Pays basque, tandis que la guerre d’Espagne fait rage, ce roman d’amour et roman social conduit à l’émancipation d’une femme jusqu’alors prisonnière de son travail.
À travers les destins de ses Trois garçons (Phébus), Daniel de Roulet ausculte sur un ton faussement neutre le conformisme politique et social de la Suisse dans la deuxième moitié du XXe siècle et les révoltes qui ont pu lui être opposées.
Ce néant dans leurs yeux (L’Ogre) d’Éric Richer est le récit d’une course folle dans la France périphérique d’aujourd’hui, entre aires d’autoroute et zones commerciales, par deux jeunes gens qui, la poignée des gaz poussée à fond et la rage au ventre, tentent de fuir leurs démons.
Dans un nouveau mélange d’anecdotes hilarantes, de poèmes et d’observations, l’Écossaise Hollie McNish, avec Je me demande pourquoi on ne peut pas dire non, tout simplement (Castor Astral), appelle à déconstruire les normes, nous invitant à embrasser de nouvelles perspectives pour appréhender autrement le monde et se le réapproprier.
Autour du personnage d’un jeune architecte, La maison d’été (Sous-sol) du Japonais Masashi Matsuie est un roman de formation subtil et lumineux. À l’ombre d’une nature volcanique, il réfléchit à ce que c’est de bâtir et grandir.
Avec Dans les grandes lignes (Flammarion), Philippe Vasset relate ses déplacements à pied à travers la France, en suivant les lignes à haute tension. Ces longs mois sous les câbles l’ont amené à découvrir comment les panoramas invisibles de l’électricité se superposent aux vies de ceux qu’elle surplombe.
Colum McCann place, lui, au centre de Ce qui nous frôle sous la surface (Belfond) les câbles sous-marins transportant les flux de données qui influencent nos vies.
Caroline Hinault, dans Ce qui se joue (Rouergue), imagine qu’un virus provoquant l’aphasie s’attaque aux enseignants. Son roman s’attache à la puissance du langage, se demandant comment serait le monde si nous ne possédions pas les mots pour le dire, l’imaginer et le comprendre.
Le romancier américain de science-fiction Ken Liu signe, avec Un rêve dans un rêve (Le Bélial’), un thriller technologique de haute volée, imaginant qu’on peut voler les rêves et que, dans des États-Unis marqués par la corruption, les puissants ne supportent pas qu’on connaisse les leurs.
Quant à Alan Moore, le tome 2 de sa série sur Londres, J’entends un nouveau monde (Bragelonne), revisite les émeutes raciales de Notting Hill, en 1958. Il utilise toutes les ressources du fantastique et de l’imaginaire pour jeter un regard original sur la société de l’époque.

Plusieurs romans partent de la vie d’artistes réels, et notamment de peintres. Mais pour mettre en rapport leur art, dans un dialogue fécond, avec des existences, qu’elles soient celles des artistes eux-mêmes ou de ceux qui entrent en contact avec leur œuvre.
Claro, pour Le feu aux nues (Flammarion), est parti de la déclaration du critique John Ruskin selon laquelle il aurait détruit des toiles et dessins « obscènes » du grand peintre William Turner. À travers la personnalité trouble de Ruskin, l’enquête mène à ce qui brûle et consume intimement.
Dans la collection « Ma nuit au musée », Jean-Baptiste Del Amo, avec Une éclaircie (Stock), confronte, à Madrid, l’œuvre de Goya, les Peintures noires du Prado et la coupole de son tombeau, à son propre corps touché par la maladie et à la manière dont celle-ci modifie son rapport au monde.
La fille de Mars (Corti) est une contre-histoire romancée de la médium Hélène Smith, qui, au tournant du XXe siècle, fut célèbre pour les crises de glossolalie au cours desquelles elle parlait en sanskrit ou en martien. Carla Demierre la resitue dans son quotidien, de peintre, d’employée de commerce et d’amie.
La vie brute (Flammarion) de Joy Sorman relate la relation qui s’établit entre l’autrice et la peintre Irène Gérard, à travers un centre d’art brut et contemporain qui accueille, dans les Ardennes, ceux qu’on désigne comme « handicapés mentaux ».
Dans Suzanne Valadon l’insoumise (Les Instants), Agnès Clancier raconte avec précision le moment de bascule où celle qui servait d’image aux autres devient peu à peu un regard à part entière, où de modèle elle est devenue peintre.
Le Colombien Juan Gabriel Vásquez centre Les noms de Feliza (Seuil), non sur une peintre, mais sur la sculptrice Feliza Bursztyn. La fiction en offre un portrait à l’image de ses sculptures et installations cinétiques : mobile, ciselant à partir d’un destin réel, une exemplaire histoire des malentendus tragiques entre l’art et la politique.
Mayra Montero, avec Le soir où Bobby n’est pas venu jouer (Métailié), revient sur les séjours de Bobby Fischer, artiste des échecs, à Cuba. La rencontre d’une adolescente timide et du maestro tourmenté leur laissera à tous deux une empreinte au fer rouge.
La famille est évidemment un lieu central de la littérature. Si elle est présente cette année, elle l’est moins que la précédente. Et sa représentation paraît dominée par la conscience de son potentiel de transmission des névroses et échecs. L’autofiction ou l’autobiographie n’envisagent en général le personnage de l’auteur que dans son rapport à ses proches, souvent en leur laissant le premier rôle.
La piqûre d’abeille (Albin Michel) de Paul Murray est un roman familial à quatre voix sur la chute d’une famille, propriétaire d’une concession automobile, à la suite de la crise financière de 2008. Magnifiquement écrit, il dépeint le quotidien tragi-comique d’une petite ville de l’intérieur de l’Irlande.
Faire la peau (P.O.L) de Louise Chennevière fait le récit de la volonté de s’émanciper d’une lignée maternelle reproduisant la violence. Ce meurtre symbolique conduit à la libération par l’écriture.
Douglas Stuart, dans John fils de John (Globe), envoie son jeune héros, John Calum, alias Cal, sur une île des Hébrides y retrouver son père, John. Ce lieu fermé battu par les vagues et les vents constitue évidemment un cadre idéal pour des frictions intergénérationnelles, mais ce beau roman contrebalance l’âpreté de son décor par une vision nuancée de la masculinité.
Également écossais, le poète Michael Pedersen situe aussi sur une île la relation d’un père et son fils dans son premier roman, Le phare de l’impossible (Buchet-Chastel), huis clos que vient mettre en tension l’arrivée d’un troisième personnage.
Dans Glissando (Zoé), Anne-Sophie Subilia décrit subtilement la vie quotidienne d’une femme qui vient d’accoucher de son deuxième enfant. Son écriture poétique isole ce qu’on considère trop souvent comme banal et qui détermine pourtant notre existence.
Avec Les porteuses d’eau (Les Léonides), l’Américaine Sasha Bonèt remonte une généalogie féminine pour exposer les problèmes que rencontrent les femmes noires aux États-Unis, et dire la difficulté de ne pas transmettre ses propres failles à ses fils et filles.
Dans Les révérentes (Bourgois), Addie E. Citchens donne la parole à deux compagnes de pasteurs d’une église baptiste, sûrs d’eux et de leurs privilèges. Elle dénonce les abus que le patriarcat et la religion permettent d’imposer, y compris au moyen de l’amour.
Le deuxième roman de Kae Tempest, Toute une vie à chercher (L’Olivier), présente un(e) protagoniste qui, sortant de prison, reconsidère sa vie familiale et les tensions sociales et intimes qui l’ont affectée.
Dans le premier roman de Rowe Irvin, Vie et mort d’une mite (Paulsen), deux femmes vivent au cœur de la forêt : la mère a subi de telles blessures que sa peur a bâti pour sa fille à la fois un refuge et une prison.
L’annonce de la maladie incurable de sa mère pousse la Néerlandaise Lize Spit à entreprendre Autobiographie de mon corps (Actes Sud). Par cette exploration, elle cherche à comprendre, non seulement la relation complexe qui la lie à sa mère, mais aussi le rapport troublé qu’elle entretient avec son propre corps.
La punition (P.O.L) d’Arthur Dreyfus, somme autobiographique, affirme comme ambition de « dire tout » pour exorciser la honte. Celle-ci, selon l’auteur, est née de la condamnation par le père de l’homosexualité de son fils, et l’a conduit à une sexualité masochiste.
La mort, le deuil apparaissent également, en lien avec la famille ou avec l’angoisse que peut provoquer le futur de l’humanité
Odessa des oiseaux de Sophie G. Lucas (La Contre-Allée) raconte en un courant impétueux l’enfance de son héroïne en HLM à Saint-Nazaire. Puis sa jeunesse, marquée par la volonté de ne pas rester enfermée dans les carcans que la société a prévus pour les femmes des milieux populaires. Et finalement la perte et le deuil, qui dominent dans un monde où la vie humaine et le vivant dans son ensemble sont menacés.
Herbier du souvenir de Jean-François Beauchemin (Québec Amérique) est la suite du Roitelet. Après la mort de son frère schizophrène, un homme reconstitue leur histoire sous la forme originale d’une collection de souvenirs qui, avec douceur, rétablissent, en dépit du deuil, la beauté du monde.
Céline Righi, dans La chambre fougère (Le Sonneur), explore également le deuil, à travers le regard d’un frère qui se fait le gardien de sa sœur mourante. Elle écrit ce récit avec la douceur mélancolique des fins d’automne et la persistance des histoires que l’on garde longtemps avec soin après avoir refermé le livre.
Sergio del Molino, avec L’heure violette (Sous-sol), tente de cerner les contours de la douleur majuscule causée par la perte d’un enfant. Fragments et résonances disent le crépuscule affectif, « l’heure violette » permanente, selon l’expression de T. S. Eliot.
La nature est bien moins présente que lors des rentrées précédentes, et ce n’est certainement pas une bonne nouvelle. Peut-être faut-il y voir une forme de résignation des écrivaines et écrivains face au manque d’écho que rencontrent les préoccupations écologiques.
Sylvain Prudhomme, avec De l’autre côté du lac (Minuit), interroge le rapport des êtres humains à la nature, à travers la disparition d’une photographe dans une réserve naturelle interdite d’accès en montagne.
Dans Le septième siffleur (Seuil), Colin Niel entrelace trois récits qu’il situe en Écosse, dans la baie de Somme et au Maroc, soit les aires que fréquente le courlis cendré, oiseau migrateur menacé. C’est l’occasion d’étudier les questions agricoles, humaines et écologiques liées au dérèglement climatique et la cohabitation entre les espèces.
Comme l’année dernière, les éditions de L’Ogre font un pas de côté par rapport à la rentrée littéraire, en publiant dans la collection « Lucioles » un livre qui tient autant de l’essai que du récit : Devenir mammouth. Nouvelles domestications du vivant où, en vingt « biographies humanimales », David Jaclin raconte ceux qui résistent à l’assimilation, ni complètement domestiques, ni tout à fait sauvages.
