Avec Midgar, Noham Selcer frappe fort et juste. Il propose une fiction qui s’emploie à faire quelque chose de la réalité, des sentiments et des distorsions que nous lui imprimons. Il démontre avec une efficacité remarquable que la littérature a encore à voir avec le réel, le politique, la pensée. Ambitieux et inventif, il nous rappelle que les livres jouent un rôle majeur dans ce que nous faisons de nos vies et du monde.
Voilà un livre qui ne plaira pas à tout le monde, c’est une évidence. Par sa longueur, par les sujets qu’il aborde, les références qu’il fait jouer, l’engagement dont il procède, par sa construction même et la variété de son style. Il faut dire que le deuxième roman de Noham Selcer fait plus que détonner dans la production romanesque française contemporaine. Exit le livre à sujet ou à thème, l’écriture confessionnelle ou autofictionnelle, exit l’enquête, le texte documentaire ou à cheval entre poétique et savoirs, exit le biographique ou la fiction de l’histoire. Non, au contraire, c’est un livre qui procède d’une élection de la fiction, qui la fait jouer, la revendique. Et ce geste, premier, puissant, finalement radical, n’est pas la moindre des qualités d’un roman touffu et foisonnant dans lequel on s’égare comme dans un labyrinthe.
Car, oui, Midgar raconte une histoire – improbable et pourtant exemplaire –, assume une conception assez inhabituelle en France, plus anglo-saxonne probablement, de la composition d’une fiction qui se sert de la péripétie et de sa dramaturgie pour penser, plutôt que l’inverse. Le roman admet une trame qui semble sans entraves, libre, débordante. C’est ainsi que l’on plonge – après l’appréhension d’un début qui interloque – dans l’histoire d’une fratrie qui, de l’enfance à l’âge adulte, propose trois manières de concevoir l’existence, les choix qui aiguillent nos vies. On les découvre – Sura, l’ainée, et ses deux cadets, Zellik et Gaston – jouant à Final Fantasy VII dans l’appartement de leurs parents, chacun emporté par la fiction du jeu, s’en démêlant ou pas, comme si elle constituait la première épreuve de leur existence, une première manière de faire jouer le réel, d’entrer dans la vie.

Car, d’évidence, c’est de jeux qu’il s’agit. Et tout le roman se lira comme une partie de jeu vidéo, avec des ouvertures, des embranchements, des reprises, des séquences. On suivra la vie de ces trois personnages – l’une, éprise de justice qui devient avocate militante, l’autre, virtuose distancié des mathématiques qui travaille chez McKinsey et dépèce des entreprises, et le dernier qui s’abîme dans une enfance qui ne finit pas, joue sans cesse à ce jeu vidéo dans lequel il s’égare, et dérape dans la folie. Entre amour et rejet, leurs histoires se croisent, se complètent, s’éloignent et se retrouvent. On laissera découvrir la complexité de leurs parcours et la multiplicité des péripéties qui émaillent un roman s’employant à parler du monde comme il est et comme nous rêverions qu’il soit. Comme si le récit permettait d’envisager au plus près la réalité tout en y enfonçant un coin, manière de résistance obstinée qui ne peut s’élaborer que dans des fictions.
Et c’est là, croyons-nous, que se logent l’originalité et la force d’un roman d’une audace, d’une inventivité et d’une maîtrise somme toute assez stupéfiantes. Dans une manière de parler du monde, de l’inscrire dans la fiction, de se constituer dans le rapport complexe qui s’y invente. Rarement un roman français – qui ne se limite pas à une sorte de naturalisme documentaire un peu pleurnichard – fabrique quelque chose d’aussi convaincant avec ce qui nous arrive, ce qui se passe dans nos vies, ce qui nous fait aujourd’hui basculer vraiment dans une civilisation numérique tantôt euphorisante et tantôt inquiétante. C’est que Midgar – c’est le nom (inspiré évidemment du Midgard viking) de la mégapole de Final Fantasy dans laquelle les héros sont des écoterroristes qui luttent contre un conglomérat énergétique monstrueux – nous aide à affronter le monde, son désordre.
Et le roman redouble ce récit en l’incorporant à cette fresque fraternelle qui décrit la vie aujourd’hui, sa réalité, la place dans nos vies de l’économie, du politique, des migrations, de l’écologie, avec un réalisme frappant qui ne cesse de nous interpeller et nous confronte à des choix existentiels vitaux. Fable sur notre présent, roman réaliste d’un monde social détruit par les inégalités, fresque familiale ou Bildungsroman polyphonique, Midgar semble se hisser à la hauteur du monde contemporain. Et ce faisant, le romancier, habile et lucide, ne se complait pas dans une dénonciation univoque ni ne sombre dans l’exemplarité morale ou politique d’un roman à thèse. Pas du tout ! L’écrivain met au centre la mécanique du récit, interroge en permanence la place et le rôle de la fiction dans nos existences, démontrant en quelque sorte sa performance.
Midgar n’est pas un roman bien fait ou efficace de plus. C’est un livre qui ordonne un rapport à la fictionnalité, qui permet d’évaluer et de penser l’impact concret des images, de mythologies nouvelles qui configurent nos projections intellectuelles, nos émotions, nos manières de nous considérer et de nous éprouver. Le livre, en proposant une sorte d’archéologie anthropologique des objets culturels et de ce qu’ils configurent de la réalité qui fait souvent penser à Aurélien Bellanger ou à la puissance narrative lucide et impitoyable de Bret Easton Ellis, parvient à raconter au plus près notre société et les enjeux qui la travaillent tout en mettant en jeu les moyens dont nous disposons pour y exister ou nous y projeter.
Voilà une entreprise sérieusement ambitieuse ! Le roman raconte ainsi une série de choix et de péripéties qui sont déjà présents dans le jeu vidéo servant à la fois de trame souterraine et symbolique et de modèle pour que le récit se développe. Ce qui revient à dire que, pour exister, le réel se préfigure dans la fiction. Ici, une fiction immersive, qui dure, s’incarne, laisse une liberté considérable et qui apparaît nouvelle. N’était-il pas grand temps qu’une fiction se saisisse de ces questions et s’en serve pour proposer une grande fresque politique et écologique à la hauteur de notre époque ? Noham Selcer interroge nos croyances, nos systèmes de représentations, les nouvelles mythologies et les nouvelles expériences à partir desquelles nous vivons et faisons des choix fondamentaux.
Midgar s’apparente ainsi à une sorte de roman existentiel à l’âge numérique. Le roman déploie une poétique qui admet des éléments qui l’excèdent ou la contredisent apparemment. Il nous raconte autant le monde social, les réalités économique, l’impact concret du capitalisme dans nos vies, en inventant, à partir d’un réel que la littérature ignore le plus souvent, un tissu d’imaginaires sur lequel se construisent des conceptions alternatives des grands enjeux de notre époque. L’organisation économique, les solidarités sociales, le soin apporté aux autres, la famille, le rôle de l’argent et de la valeur des représentations sociales, l’écologie surtout, la désarticulation de notre réel, le terrorisme et plus largement l’usage et le sens de la violence – tout semble se concevoir à l’aune d’un nouveau système de représentations.
L’écrivain a le courage de mettre ces questions à nu, de raconter le désordre d’un monde qui bascule et qui souvent nous fait peur. Il fait se rencontrer l’hyper-lucidité impitoyable du marché et de ceux qui ne font que compter avec la folie poétique de ceux qui s’abolissent dans la fiction. Il nous montre qu’en inventant de nouvelles mythologies, en admettant d’autres références, d’autres mécaniques du récit ou de la fiction, la littérature invente des soutiens de représentations collectives, des incarnations tout simplement. C’est un des rôles de la fiction qu’on oublie trop souvent et que Noham Selcer remet au centre d’un livre dont, il faut le dire, on tourne avidement les pages, et qui nous rappelle qu’il ne sert pas à rien de lire de la fiction dans une société dématérialisée qui va si vite qu’on peine un peu à suivre. Alors peu importe qu’on aime ou pas ce texte, qu’on lui trouve des défauts ou qu’il détonne trop dans le paysage contemporain. Ce qui compte, ce qui reste, c’est un geste politique et poétique d’une lucidité extrêmement rare et qui semble, aujourd’hui, dans des temps de grand désordre et de trouble, d’une nécessité plus qu’urgente.
