Peu de livres en cette rentrée peuvent prétendre nous apprendre à lire avec la force et la singularité de Célia Houdart dans Notre-Dame-des-Anges, c’est-à-dire à ressaisir ce qui dans un roman fait littérature en même temps qu’à nous ouvrir à ce que les autres romans, dont beaucoup partagent son thème familial, auront à leur tour de singulier.
On s’accorde à souligner que, lors de ces dernières rentrées littéraires, d’une part le récit de soi semble dominer la production romanesque entendue au sens large, d’autre part ce soi dont il est urgent de faire le récit déplace son centre de gravité au sein de la cellule familiale. Loin de prendre cette abondance en mauvaise part – il n’est que les demi-habiles pour attribuer à un manque d’originalité ce qui est l’expression d’une crise dans la répartition des relations dans une société donnée –, il faut au contraire y voir l’urgence de mettre en mots une angoisse de l’époque. Pour ne prendre qu’un exemple, l’émergence, chez plusieurs figures de gauche, de questionnements sur l’amitié comme impensé autant que mode de solidarité possible en dehors de la famille, que l’on prenne l’ouvrage récent de Clémence Guetté ou celui légèrement plus ancien de Geoffroy de Lagasnerie, souligne la difficulté, en nos temps individualistes et de crise du mode de production, d’être au monde tout en nourrissant des relations humaines dont les conditions de possibilité semblent rendues de plus en plus difficiles, et ce d’autant plus que les tensions du monde, pour ne pas dire sa possible marche à la guerre, minent la capacité de chacun à se projeter dans l’avenir.
Ces difficultés expliquent peut-être un désir de se retourner vers la famille passée, et en cela Célia Houdart, comme il y a un an Laurent Mauvignier, tente de saisir le moment de genèse – de possibilité, aurait-on envie de dire – d’une cellule familiale à la veille de la guerre. Mais avant d’aller plus avant dans la matière de Notre-Dame-des-Anges, il convient de souligner combien, au sein de ces prolifiques récits familiaux, la plupart des auteurs et autrices, qu’il s’agisse de Louise Chennevière, de Sophie Divry, ou en l’occurrence de Célia Houdart, savent construire leur singularité au sein d’un même substrat thématique.
C’est que l’art de Célia Houdart interroge toute une série de postulats narratifs qui fondent la norme majoritaire de la production tant littéraire que cinématographique. Que l’on pense seulement, pour en saisir l’incarnation la plus caricaturale, aux séries avec leur personnages à background et leurs arcs narratifs. Mais à la lecture de Notre-Dame-des-Anges, on comprend que les noms sont d’abord une fonction sémiotique, une simple nécessité grammaticale pour rendre compte d’une réalité phénoménologique. Ce n’est qu’ensuite – et, de manière bienvenue, la narratrice n’explicite son projet qu’après avoir laissé un peu le lecteur se débrouiller – qu’ils prendront consistance pour s’insérer au sein d’une généalogie.
Les chapitres, brefs, opèrent comme des instantanés dont des agents réduits à leurs manifestations minimales offrent la simple fonction d’un mouvement : Henri se rend au bistrot, Louise prend une leçon de chant. Ces actions s’enchaînent, au gré de notations qui dressent un cadre spatio-temporel que l’écrivaine prend plaisir à distiller peu à peu. Le récit prend place en 1938, alors que la perspective de la guerre hante l’Europe, Henri peine à se remettre de la chute économique des pianolas Duo-Arts tandis que son épouse, Rachel, meurt peu à peu de la sclérose en plaques dans une clinique de Liège, Notre-Dame-des-Anges, et qu’il échange avec Marcelle, une chanteuse rencontrée en 1935 lors de l’enregistrement d’un cylindre pour piano, depuis devenue son amante, une correspondance clairsemée.

« Les télégrammes ont beau être les moyens les plus rapides et les plus sûrs de communiquer, Marcelle et Henri n’y ont recours qu’en cas d’extrême nécessité, quand ils n’ont pas le choix, se contentant alors de messages sibyllins. »
Quoi qu’en dise la narratrice, les extraits de la correspondance entre les amants, insérés en typographie mécane dans le texte, s’ils n’ont rien de la parataxe des télégrammes, demeurent laconiques. Il y a en ce sens contraste entre ces brefs extraits et ce qu’en dit la narratrice par des notations toutes poétiques, comme : « Plongée dans son sac, la lettre aurait pu y mettre le feu ». C’est que le roman de Célia Houdart semble traversé par une oscillation entre une brièveté frappante et minimale, à l’image de l’introduction et de la caractérisation des personnages, et un souci des détails tout échenozien, comme lorsque Henri remarque au milieu de la route une martre à gorge jaune. De même, la précision dans certaines sensations contraste avec une certaine opacité des personnages qui cependant varient au fil du roman.
Cependant, si le récit de Célia Houdart devait évoquer un autre roman, ce serait plutôt La maison vide de Laurent Mauvignier dans son souci de reconstruire à partir d’une documentation, en l’occurrence leur correspondance, la vie de ses grands-parents. Mais là où Mauvignier amplifiait au maximum son récit familial par le recours précisément au roman, qui vient combler les vides, ou en tout cas entreprendre de les colmater, Célia Houdart fait le choix inverse d’une littérature minimale, en deçà de son matériau initial. Comme je l’ai dit il y a un instant, la narratrice ne laisse que très peu entrevoir le contenu de la correspondance, dans un geste de retenue qui contribue à rendre touchant Notre-Dame-des-Anges.
L’histoire familiale dont il est question est d’abord celle d’un adultère : Henri, le grand-père de la narratrice entretient une relation avec Marcelle tandis que son épouse, Rachel, meurt de la sclérose en plaques à Notre-Dame-des-Anges, alors qu’en parallèle se profile peu à peu le second conflit mondial. C’est peu dire que, dès le début, la mort plane sur ce récit, qu’il s’agisse de celle de Rachel ou de la relation entre Henri et Marcelle dont il est rapidement dit qu’elle ne durera que quelques années. Mais ces quelques années suffisent amplement, dans le style simple et frappant, caractéristique de l’écriture de Célia Houdart, à reconstituer l’époque et la vie de ces personnages entre la Belgique et Paris de la fin des années 1930 au milieu des années 1940. Il y a quelque chose de mineur dans ce livre, mais de mineur au sens musical du terme ou encore au sens où les poètes alexandrins de l’Antiquité valorisaient la forme brève et ciselée face à l’ampleur de l’épopée. Il y a quelque chose d’une écriture en deçà, presque sous-entendue et placée sous le signe de la litote :
« Mes premières lettres d’amour, je les ai écrites sur des cartes postales. Au moment de les glisser dans la boîte, je les savais par cœur, tant je les avais lues et relues. Pesant chaque mot. J’entendais ma voix dire des choses incroyables, dictées par mon cœur que je croyais mettre à nu. On me répondait gentiment. En toute amitié. Ou pas du tout. Moi qui pensais faire des déclarations très évidentes, sans ambiguïté. J’étais complètement à côté. Un jour un ami m’a expliqué que j’étais vraiment en deçà. »
On ne s’arrête pas assez sur la beauté en littérature de la litote qui dit moins pour suggérer plus. Davantage qu’une figure de style, on ne s’arrête pas assez sur la capacité toute littéraire de la densité, qui est capacité à se dessaisir du langage ordinaire pour mieux le comprendre. C’est en ce sens que l’écriture de Célia Houdart n’est pas simplement un exercice de style, voire ne l’est pas du tout, et, au milieu de la foisonnante production d’une rentrée littéraire, Notre-Dame-des-Anges fait assurément partie des quelques livres à retenir d’urgence, non qu’il soit nécessairement le chef-d’œuvre absolu que l’on cherchera vainement la plupart du temps, mais parce qu’il opère ce geste simple et salutaire de nous apprendre à lire.
