Les révérentes, premier roman d’Addie E. Citchens, raconte la chute de Wonderboy, benjamin de la famille d’un riche pasteur afro-américain au début du millénaire dans une ville fictive du Mississippi. C’est tragique, comique et sensuel ; on assiste à la naissance d’un grand talent.
« The only one who could ever reach me, was the son of a preacher man / The only boy who could ever teach me, was the son of a preacher man / Yes, he was, he was, ooh, Lord knows, he was (yes, he was) », Dusty Springfield, 1968.
La voix dusky (sombre) de la chanteuse anglaise fait croire qu’elle est noire – la chanson a d’abord été proposée à Aretha Franklin –, il y a une profondeur, une mélancolie et une sensualité rarissimes aux États-Unis – Dusty dit « yes » –, pays anesthésié par le puritanisme, surtout chez les Blancs.
Addie E. Citchens (ça rime à quoi ce « E. », aussi insolite que le « B. » d’Alice B. Toklas ?) amplifie le thème de Dusty, transformant une chanson de deux minutes et demie en un roman de deux cent quarante pages (deux cent quatre-vingt-huit en France). On l’écoute en le lisant, c’est de la musique pure, les voix des deux narratrices principales forment un chœur en alternance, occasionnellement ponctuées par des plans des sermons du pasteur ou par de courts chapitres à la troisième personne qui transmettent le point de vue de Wonderboy, relatant ses aventures – meurtre,vol, viols, conquêtes plus ou moins consentantes –, dont les préliminaires sont décrits avec énormément de sensualité. Addie E. Citchens fait honneur à la violence, elle la dépeint avec le naturel de la Bible.

Dusty Springfield racontait comment un beau parleur l’avait séduite (« he started sweet-talkin’ to me ») ; les « révérentes », elles, louent d’autres qualités du séducteur : pour Priscilla, sa mère, il s’agit de son chouchou – beau garçon, brillant joueur de foot et musicien talentueux à l’église de son mari. Diamond, la seconde « révérente », le voit avec son regard d’amoureuse. Pendant longtemps, elle l’avait admiré de loin, une admiratrice parmi tant d’autres, jusqu’à ce qu’elle réussisse à attirer son attention :
« J’avais commencé à me détacher les cheveux tous les jours parce que j’avais entendu dire qu’il les aimait comme ça […] Ça a dû fonctionner parce qu’un jour, en septembre de l’année dernière, il était derrière moi en chimie et il s’est plaint au professeur qu’il voyait rien à travers mes cheveux. Toute la classe était pliée de rire, j’avais le visage rouge et en feu. Quand on est sortis à la fin du cours, il m’a doublée.
‘Diamond Bailey’ il a fait comme s’il venait juste de se rappeler qu’il m’avait déjà vue quelque part.
Mon cœur chantait, mais il s’est éloigné dans le couloir sans rien dire de plus. Le lendemain pendant le déjeuner, il est venu me trouver et m’a demandé de lui filer ce qu’il y avait sur mon plateau, et j’ai accepté. C’était un truc que les garçons faisaient parfois lorsqu’on leur plaisait. »
Les Américains ont du mal à quitter le lycée, leurs écrivains s’attardent sur ces années-là – on l’a vu chez Jonathan Franzen, Vendela Vita, et Bret Easton Ellis –, comme si tout se jouait avant l’âge de dix-huit ans. Priscilla, la mère d’Emanuel, alias Manny, alias Wonderboy, vit cet âge par procuration à travers ses cinq garçons, partageant leurs joies et leurs souffrances. Wonderboy, le chouchou, présentait déjà des signes troublants qu’elle préférait ignorer, s’anesthésiant avec des pilules. Jusqu’à un mercredi après-midi où elle entre dans la chambre de son fils :
« J’ai découvert Manny de dos, courbé sur ce qu’il était en train de faire. Les muscles tendaient sa peau ; ses fesses se détachaient de son dos, bombées comme celles de son père. Un pas de côté a révélé la présence de la fille de Maggie allongée à même le plancher, sous lui. Ses tétons ressemblaient à des boules de céréales Cocoa Puffs, et j’ai compris qu’elle avait perdu tout bon sens en la voyant les cacher, eux, au lieu de ses parties intimes. Manny a tourné vers moi son énorme tête carrée et la manière dont il m’a regardée droit dans les yeux au beau milieu de cet acte frivole m’a convaincue que, tout au fond de lui, quelque chose allait de travers. »
Allait de travers… la mère voit dans le regard du fils une lueur démoniaque, elle le reconnaît pour avoir rédigé chaque dimanche les sermons de son mari, le révérend Sabre Winfrey Jr. Chez les mâles de la famille, le « sabre » est à double tranchant, il séduit par son incarnation simultanée du Bien et du Mal ; il fascine les « révérentes », à l’instar de Dusty Springfield. Diamond tombe amoureuse en écoutant la voix sublime du fils, tout en rêvant du sabre : « S’il avait pas eu une grosse bite, quelqu’un l’aurait sûrement fumé, mais tout le monde savait que les Winfrey en avaient une grosse. » Elle a hâte de lui offrir sa virginité, et ensuite de porter son enfant : « J’étais seule à savoir que ce grand costaud d’homme-enfant était brisé, il lui fallait évacuer tout ça. Mais j’avais pas envie qu’il gaspille ce truc – je voulais l’avoir en moi. Mon corps voulait devenir gros de son enfant. Même si j’aurais jamais osé le dire. Je savais pas au juste ce qu’il en aurait pensé. Il a frissonné une fois qu’il a été vidé et m’a embrassé sur la bouche. »
Une fécondation peut-elle venir de l’évacuation d’une brisure ? C’est une conception pleine de mystère et de poésie, digne du Nouveau Testament : Emanuel – prénom qui signifie « Dieu est avec nous », associé au Christ dans l’évangile selon saint Matthieu – se métamorphose du Fils en Père. Addie E. Citchens donne ainsi à la littérature du lycée des inflexions de la culture afro-américaine du Sud profond, imprégnée d’un christianisme sombre, plus charnelle et décomplexée que celle de la majorité, d’où la force brutale de sa prose.
