Déluge et drôle d’oiseaux

Sophie G. Lucas, voix importante de la poésie française actuelle, continue le récit familial entamé avec Mississippi (La Contre-Allée, 2023) avec un nouvel opus, Odessa des oiseaux, qui retrace l’enfance, l’adolescence et les choix de l’âge adulte. Ce livre, marqué par la question du deuil, familial et environnemental, mais porté par une langue fluide et rythmée à la fois, ne plonge pas dans le désespoir.

Sophie G. Lucas | Odessa des oiseaux. La Contre-Allée, 224 p., 20 €

Ce récit n’a qu’un rapport lointain avec la ville ukrainienne : Odessa est le nom que s’est choisi l’héroïne, dont on découvre l’enfance dans une cité HLM à Saint-Nazaire (l’époque est au spatial, l’un des bâtiments est surnommé « La Soucoupe »), l’évolution et les voyages, à Odessa mais surtout à La Nouvelle-Orléans. On lit aussi un beau portrait de frère : Sasha semble être le seul à comprendre véritablement sa sœur, qui se confie à lui. Et les oiseaux, alors ? Ils accompagnent Odessa dans ses rêveries et elle trouve en eux une aide pour composer avec la mort. Éprise de vie, d’élan, de musique, fascinée par leur vol et leurs chants, elle se bat pour que leur présence sur terre – et la nôtre – puisse perdurer.

Odessa, c’est un nom qui est venu plus tard. Au début, on suit une jeune fille sans nom passionnée par Elvis et fan de son frère Sasha, qui s’essaie à la boxe. Elle a des airs de garçon manqué, comme Jo dans Les quatre filles du docteur March, nouveau nom qu’elle se choisit, bien avant Odessa. Elle ne connaît pas, dans son enfance et son adolescence, uniquement le béton : parfois on rend visite à la famille, à la campagne. C’est la ferme d’Elie, dite « Ferme Deli ». Sasha a le goût des arbres, dont des croquis jalonnent les pages du livre (croquis réalisés par Géraldine L. Guillot, une proche de Sophie G. Lucas décédée en 2024) ; sa sœur, celui des eaux et des oiseaux.

Odessa des oiseaux Sophie G.Lucas
Dessins © Géraldine L. Guillot

Sasha quitte Saint-Nazaire, ce qui ne choque personne, la famille a des antécédents d’hommes et de femmes qui s’en vont ; cependant, il ne fonde pas de foyer. Odessa se rend compte elle aussi, au détour d’un barbecue estival, qu’elle ne saurait vivre comme ses sœurs un destin domestique d’épouse et mère. Elle part loin, outre-Atlantique, à New York (passage obligé par Little Odessa) puis à La Nouvelle-Orléans, au bord du Mississippi, après le passage de l’ouragan Katrina.

C’est là, plus qu’ailleurs dans le récit, qu’on renoue avec Mississippi, livre dans lequel Odessa est la dernière branche d’un arbre généalogique français et américain. Non seulement le long fleuve semble transmettre son bouillonnement de génération en génération, mais Sophie G. Lucas écrit sur les humbles, les mal compris, les filles-mères et les sans-gloire, comme en témoigne le titre complet : Mississippi. La geste des ordinaires. D’autres indices décelables dans le nouvel opus rappellent le précédent : les références au cinéma, dont Odessa serait un berceau au même titre que la France ; au carnaval, qu’il se déroule à Paris ou en Louisiane.

Odessa des oiseaux donne à voir des maux de notre temps, particulièrement les épidémies : celle du sida est nommée, et une autre, gratifiée d’une majuscule, qui empêche Odessa d’assister à des funérailles familiales, ressemble à celle du covid. Faute d’avoir pu être présente sur le moment, le personnage énumère différentes traditions autour des rites funéraires et du corps des morts, du Tibet à l’Amérique du Sud en passant par le Grand Nord, comme pour entourer par l’imagination ou par procuration la personne décédée de tous les égards possibles, comme pour trouver un rituel qui permette au processus de deuil de commencer.

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La mort plane en réalité sur le récit dès le départ : le fantôme d’Elvis parle à celle qui deviendra Odessa, qui entend des voix et se sent déjà différente. D’autres thèmes reflètent la fin du XXe siècle et le début du XXIe – le vieillissement, les discriminations, les différentes sexualités –, mais c’est la mort, la perte et le deuil qui dominent dans un monde où la vie humaine et le vivant dans son ensemble sont en péril. Hantée par son reportage sur l’ouragan Katrina, Odessa envisage un futur inondé : « Ce sont toutes les eaux traversées en une vie qui remontent à elle. Elle se souvient surtout de la mer à Saint-Nazaire. De la mer à Odessa. Du fleuve du Mississippi. Des marais de l’enfance. Et puis des eaux qui ont monté. On lui a dit. La Soucoupe à moitié noyée. La Nouvelle-Orléans disparue. L’enfance engloutie. Tout un monde anéanti. Elle a soixante-huit ans. »

Où trouver alors la force de vivre ? Elle la puise dans son environnement naturel, mais aussi dans des œuvres, notamment la musique de Kate Bush, un air entremêlé de chants d’oiseaux en particulier, qui plaisait aussi à son frère – « Nous sommes de drôles d’oiseaux Sasha ». La boucle est bouclée avec Elvis puisqu’une chanson, King of the Mountain, est un hommage à celui-ci. L’écriture cadencée de Sophie G. Lucas, tantôt courant impétueux, comme une pensée qui déborde, dissolvant la ponctuation, tantôt pleine d’échos comme un concert matinal de chants d’oiseaux, porte l’attention de bout en bout, sans craindre les répétitions ou les tournures familières. La poésie est ici dans son élément, entre le ciel et l’eau.