Les espaces littéraires que crée l’illustre romancière Hoda Barakat sont ceux de l’incertitude. Qui est véritablement Hind, la plus belle femme du monde ou l’enfant enterrée puis ressuscitée après sa transfiguration par l’acromégalie, sous le nom de Hanâdi ? Personne ne le saura. Une évidence demeure dans Hind ou la plus belle femme du monde : la laideur dévore les enfants déterminés à jouir de la fraîcheur du fleuve.
Avant de désigner une romancière libanaise de renom, le nom de Hoda Barakat, distinguée par le Prix international de la fiction arabe (souvent appelé le « Booker arabe ») en 2019 pour son roman épistolaire Barid Al-layl (Courrier de nuit, 2018), désigne une sensibilité singulière, une nouvelle manière de traduire le monde en langue arabe. Classique mais fluide, limpide mais riche en significations, sincère et frontal, mais non essentialiste ou misérabiliste, son style – une épure qui varie et s’enrichit d’un roman à l’autre – est en soi une prouesse : représenter les maux qui assiègent et minent de l’intérieur nombre de villes arabes, par-delà les clichés néo-orientalistes en vogue, lesquels alourdissent la narration, amaigrissent la densité esthétique et gâchent le plaisir du texte.
Dans Hind ou la plus belle femme du monde, Barakat s’attaque à une question existentielle cruciale : que faire des récits qui ressemblent « à de la mousse de savon, une mousse abondante », qui couvre la tête et donne l’impression à celui qui la reçoit en pleine figure de se « noyer » dans une mer fétide, une industrie de mensonges jetant un voile aveuglant sur la laideur du réel ? Ce nouveau roman n’affirme rien, ne propose aucune idée, mais fait comprendre, signifie élégamment, à l’image des grandes pièces poétiques. L’explosion du port de Beyrouth en août 2020 constitue le noyau du récit ; l’occupation israélienne et ses bombardements criminels, la guerre civile libanaise et ses démons, sa toile de fond.
Le lecteur, même s’il constate quelques longueurs, n’aura guère besoin de développements géopolitiques sur ces sujets, car il a l’essentiel : des gens ordinaires et des discours simples, spontanés, mais surtout ironiques, qui se débattent avec ces nihilismes destructeurs, comme dans une suite de minuscules récits homériques. « Couvrez ce sein que je ne saurais voir. » Il est des répliques de théâtre bien plus ambitieuses que celle du Tartuffe ou l’Imposteur de Molière (1664), qu’offrent certains romans. Celui de Hoda Barakat, par la cruauté qui engloutit son héroïne, Hanâdi, en suggère une : « Cachez cette géante que je saurais voir ». Ne brillant ni par la modestie ni par l’empathie, la mère de Hanâdi exagère en toute chose. « Elle était toujours l’unique héroïne de ses récits, du début à la fin, il n’y avait aucun personnage secondaire », y compris son mari, dont elle évoque rarement le souvenir. Et, selon les besoins de l’histoire ou les demandes de son public, elle modifie et adapte son image.

Armée pour la discussion et animée d’une foi inébranlable en la justesse de sa cause, convaincue de son infaillibilité, cette femme, cruelle par amour de soi et non par ignorance, doit affronter les deux événements qui vont changer sa vie à jamais : la mort subite de son premier enfant, Hind (elle aimait à répéter à son propos : « ‘ »Il n’y a personne en ce bas monde créé par Dieu qui soit plus beau que ma fille, aucune fille n’est plus jolie que Hind » »), puis la naissance de Hanâdi, deux ans à peine après la mort de Hind. Enfant d’un miracle, le miracle de sa mère, car elle est la copie conforme de Hind, comme en témoignent nombre de photos familiales, Hanâdi est frappée, à l’entrée de l’adolescence, par une maladie d’hypertrophie de la tête et des membres : l’acromégalie.
Avant que cette maladie n’advienne, Hanâdi était toujours « Hind » aux yeux de sa mère, la « « fille dépasse tout le monde en beauté » ». De l’exagération au sujet de sa beauté, elle passe à l’exagération au sujet de sa maladie, qui allait la rendre difforme, alors que les premiers signes étaient peu visibles. Le théâtre de la maternité hyper-attentionnée se mue en celui de la cruauté. Incapable de supporter le spectacle de sa transformation, elle décide de ne plus la voir, parce qu’elle réalise que Hanâdi cesse d’être Hind, l’enfant à la beauté foudroyante. Collectionnant frénétiquement des coupures de journaux terrifiantes, avec des têtes et des corps difformes, elle décide d’enfermer l’être frêle dont la simple existence accable son narcissisme.
Le jour du grand enfermement, Hanâdi pleurait amèrement, s’accrochait énergiquement à la rampe de l’échelle de bois qui menait à la petite pièce mansardée au-dessus de la cuisine, mais sa mère criait, en disant qu’elle voulait la protéger d’une « épidémie [qui] allait frapper la Terre entière ». Certes, matériellement, elle ne va manquer de rien dans sa captivité, mais ces années de claustration imposée vont la marquer à jamais, surtout l’image de sa mère retirant l’échelle de bois qui permettait d’accéder à la mansarde ou d’en sortir. Par un jour pluvieux, Hanâdi réussit à s’échapper de la prison maternelle. Accueillie un moment chez une tante à Beyrouth, elle prolonge son exil intérieur en France pour une longue période : il lui fallait oublier sa mère si elle voulait la comprendre un jour. Sans nul doute, sa geôlière aurait « éprouvé un sentiment de libération » : se débarrasser de « cette disgrâce irrémédiable que j’étais pour elle » serait un immense ravissement.
Dans cet exil, marqué par une extrême précarité, Hanâdi va connaître des amitiés vives, et même l’amour d’un homme, François, en proie à de terribles déchirements internes avec son passé algérien : il s’appelait Rachid durant la « décennie noire » (1990-2002). À distance, elle s’adresse parfois à sa mère, à voix haute, et se meut dans un cercle étroit, « dans une quête absurde et vaine, dénuée de toute signification ». Des questionnements futiles s’imposent à elle, ainsi que des éruptions cutanées… qui ne préviennent guère : « Que vais-je demander aujourd’hui à ma mère, elle qui m’a oubliée, moi qui l’ai oubliée complètement, vivant à l’étranger ? » Remords et regrets entremêlés, Hanâdi met un terme à sa présence en France le jour où elle apprend, tardivement, le décès de sa mère. Déterminée, elle rentre dans l’appartement familial, non seulement pour apprendre à connaître la défunte, mais aussi pour résoudre une énigme : l’absence du père.
Au Liban, ce « vaste monde » qui l’a rejetée, elle réinvente ses repères au bord du fleuve, où elle peut « rester des heures durant assise en attendant la tombée de la nuit, quelle que soit la température ou la saison ». Protégée des pierres lancées par les enfants, des chiens errants qui la poursuivent de leurs aboiements et des regards inquisiteurs qui répugnent à vivre avec seulement la « laideur » physique, elle apprend à connaître sa mère. Une armoire, une boîte à couture : les archives de sa mère ressemblent à une nef vitrée au bord de l’explosion. En plus des photos de sa maladie, Mary Ann Bevan, cette belle infirmière anglaise qui finit dans un cirque, montrée comme la femme la plus laide du monde, et Joseph Merrick, l’homme-éléphant – alors que la maladie de ce dernier était différente, le syndrome de Protée, qui n’a rien à voir avec celle de Hanâdi –, sont là. Mais les photos de Hanâdi d’avant les foudres de l’acromégalie n’existent plus !
Dans l’amoncellement des traces laissées par cette femme, décédée après un long combat avec la démence, Hanâdi continue sa quête de sens, jusqu’au jour où elle apprend, par le truchement d’Ahmed, le Pakistanais qui gère le Cyber Café dans lequel elle a ses habitudes, l’existence d’un frère… de nationalités étasunienne et israélienne. Au détour d’une brève conversation, il lui révèle ce qu’on peut appeler la véritable histoire de leur père, qui n’aurait jamais collaboré avec l’ennemi.
Déformations physiques, démence, vieillesse, dégradation de l’état physique, bombardements permanents, Hind ou la plus belle femme du monde est l’histoire du naufrage d’un monde : celui des espérances démocratiques et laïques dans la laideur de l’intégrisme religieux et du despotisme milicien ou étatique. Mêlant le mythe au temps présent, concentrant dans la figure d’une femme aussi cruelle qu’affabulatrice la monstruosité ravageuse des figures d’autorité, le livre saisit la complexité des démons qui hantent la société libanaise, l’espace arabe dans son entièreté. En ce sens, il est le roman de l’impossible retour au pays natal, même quand on ne le quitte pas.
