La piqûre d’abeille de Paul Murray, nommé à la liste courte du Booker Prize 2023, est un roman familial à quatre voix sur la chute de la famille Barnes, propriétaire d’une concession automobile, à la suite de la crise financière de 2008. Magnifiquement écrit, il dépeint le quotidien tragique d’une petite ville des Midlands d’Irlande.
Faulkner nous vient à l’esprit lorsqu’on vous lit : d’abord les quatre voix comme dans Le bruit et la fureur, ensuite votre évocation dense du tissu social d’une petite communauté.
Quand j’avais quatorze ans, j’ai lu Tandis que j’agonise. Je n’avais aucune volonté consciente d’imiter Faulkner, il y a beaucoup de correspondances entre l’Irlande, voire l’Irlande rurale, et l’ambiance de Faulkner : ce style gothique un peu exagéré, l’atmosphère de vendetta qui remonte à plusieurs générations. Faulkner a une réplique célèbre, je crois qu’elle vient de Requiem pour une nonne : « Le passé n’est jamais mort, il n’est même pas passé. » [Elle vient du Bruit et la fureur]. Elle est l’une de mes phrases préférées de toute la littérature, et je crois que d’une certaine manière c’est le thème central de mon roman, le fait que ces choses qui ne sont pas réglées restent vivantes, elles constituent nos motivations principales, même si on les ignore.
J’ai un faible pour les voix de Dickie Barnes et de son épouse, Imelda.
Dickie est père de famille, il a hérité l’entreprise automobile de son propre père, un homme fier d’être un self-made man. Dickie ne voulait pas être un concessionnaire automobile. Il est intelligent, il avait d’autres projets, c’est le premier de sa famille à être diplômé de la fac, il aurait pu être universitaire, suivre un chemin plus intellectuel. Mais il cherche à être une « bonne personne », il veut être respecté et aimé, il fait des efforts pour paraître fiable et digne de confiance, il dissimule son passé, la personne qu’il est vraiment. Il s’agit d’une performance ; sa famille capte instinctivement cette inauthenticité sans connaître la vérité – surtout les enfants, qui ressentent qu’il n’y a pas de fondement sur lequel on aurait pu s’appuyer pour être aidé et protégé. Tout cela vient de l’intuition que Dickie n’est pas honnête, qu’il n’est pas ce qu’il prétend être. Donc les problèmes dans la famille découlent de Dickie, qui s’est fait piéger dans un piège qu’il a lui-même créé.
Comment voyez-vous Imelda ?
Elle est belle, qualité importante pour elle et pour Dickie. Elle approche de la cinquantaine, cela l’inquiète, elle s’inquiète aussi que l’argent s’épuise, elle vient d’une famille pauvre, son père est un ex-champion de boxe violent et agressif, c’est par la rencontre du frère de Dickie qu’elle a pu s’échapper de ce passé traumatisant. Elle est la seule à connaître la pauvreté, à connaître le frigo vide. Et quand l’argent de son mari commence à disparaître, elle ressent une terreur aiguë. Elle a peur de se replonger dans le passé, de redevenir pauvre, d’être en proie à des menaces, que ce soit de la part des voisins, des amis, de tout ceux que le mur de l’argent protège. Elle partage avec son mari le sentiment qu’elle ne peut faire confiance aux gens autour d’elle, parce qu’elle aussi se cache, elle aussi joue un rôle. Les deux époux jouent le rôle d’autres personnes.

L’homosexualité est un thème important, de manière implicite – la rivalité entre Dickie et son frère défunt, dont il épouse la fiancée – ainsi que de manière explicite.
Dickie est l’aîné, mais son frère Frank est plus confiant, plus naturel. Frank est sportif, charismatique, populaire et beau ; les filles l’adorent. Il est à l’aise dans le monde, là où Dickie ne l’est pas. À l’école, si Dickie était victime d’intimidation, c’était Frank qui venait à son secours, bien qu’il fût le cadet. Dickie en ressent de la gratitude, mais en même temps il est envieux du naturel et du talent de son cadet. Dickie a beau être intelligent, il n’est pas aimé pour cela, au fond ce n’est pas quelqu’un de sympa, il est toujours furieux contre Frank et cherche à l’éclipser. Cela tourne mal, de son point de vue, quand Frank devient une star de football, alors que Dickie se sent bizarre, différent, disgracieux. Il a le sentiment que les gens l’évitent, il n’a pas encore conscience de son homosexualité. Ensuite, il part à la fac à Dublin, il espère y trouver la solution à ses problèmes, tandis que Frank reste à la maison et travaille dans le business familial, qui lui va très bien. Frank n’a pas d’autres projets que de continuer à jouer au foot, de boire et de sortir avec des filles. Le tournant arrive quand Dickie se trouve obligé de remplacer son frère lors de la mort de ce dernier. Dickie essaie alors d’être quelqu’un de bien, il se sent obligé de se porter volontaire – c’est comme ça qu’il se l’explique –, de prendre la place de Frank. Donc, la dernière partie de sa vie consiste en sa tentative ratée d’être Frank. Sans ambition au-delà de leur petite ville, il gère le business, il donne de l’argent au club de foot, il devient quelqu’un d’aimé et de respecté. Je le vois comme un fantôme vivant dans la mesure où il imite la vie de son frère, et perd la sienne.
Votre roman fait 688 pages, il est marqué par des incidents forts. Y a-t-il eu un point de départ ?
Au début, il s’agissait de l’histoire de Cass (fille de Dickie), adolescente dans une petite ville ; ensuite, j’ai décidé d’explorer cette ville. Comment faire ? J’ai hésité à recourir à un narrateur omniscient apte à raconter le point de vue de tout un chacun ; enfin, j’ai rejeté cette approche après avoir réfléchi sur le paradoxe fascinant des familles, à savoir que leurs membres peuvent être proches, ne serait-ce que sur le plan génétique, tout en ignorant la vérité les uns des autres. À partir de cette décision, l’intrigue a décollé.
Cass ressemble à beaucoup d’adolescentes dans les romans contemporains – précoce, empêtrée dans une amitié malsaine –, en plus malicieuse et drôle.
Au début de la rédaction, le roman portait sur elle et sa copine Elaine, une « frienenemy » (amie/ennemie) qui ne lui fait pas du bien et qui l’obsède ; elle essaie d’être quelqu’un qu’elle n’est pas. Au fur et à mesure de l’écriture, je me suis rendu compte qu’il en allait de même pour tous les personnages, qu’ils avaient tous ce désir ardent de ne pas être là où ils sont. C’est très XXIe siècle, on passe énormément de temps en ligne, à regarder un miroir noir, à s’imaginer dans un monde virtuel, à penser que le monde physique est d’une importance moindre, et que par conséquent on n’a pas besoin de prendre nos véritables problèmes au sérieux.
La Grande Récession de 2008 a creusé les failles de la famille Barnes.
L’Irlande a toujours été pauvre par rapport au reste de l’Occident, puis vers la fin des années 1990 elle est devenue riche, avec un énorme afflux des sociétés américaines dans l’industrie pharmaceutique, dans la technologie et dans la finance, du fait que le gouvernement avait modifié la fiscalité ; pour la première fois dans l’histoire, il y avait de l’argent, les jeunes n’étaient plus obligés d’émigrer, tout d’un coup il y avait des jobs créatifs et intéressants chez nous. Ce fut le moment idéal d’être concessionnaire automobile, comme le père de Dickie, parce qu’avec leur nouvelle autonomie les gens achetaient d’abord une voiture, grand symbole d’individualisme et de liberté personnelle. Mais pour diverses raisons, tout cela s’est inversé au fur et à mesure de la décennie suivante : l’énorme boom s’est transformé en bulle immobilière – après la voiture, les gens avaient acheté des maisons. Les banques et les médias avaient encouragé l’idée que l’Irlande allait rester éternellement riche. À cette époque, l’Église, la force dominante jusqu’au moment où j’ai terminé la fac, s’est désintégrée – à cause des scandales d’abus sexuels. C’était comme une fable : tout le monde arrêtait d’aller à l’église et commençait à vénérer le capitalisme, ce fut une manière de s’échapper de ce passé honteux, celui d’avoir été un pays pauvre géré par les prêtres. Les gens se disaient qu’ils n’avaient pas besoin de discuter du passé parce qu’ils étaient dorénavant riches, avec leur appartement au Cap-Vert, leurs voitures et leurs week-ends shopping à New York ; on n’allait jamais retourner en arrière, même si on s’en souvenait.
Puis il y a eu le krach, c’était comme dans un conte de fées, le cocher de Cendrillon est devenu une citrouille. La grandeur a disparu, on s’est retrouvés dans la boue et dans la honte, celle-ci amplifiée par le message culpabilisant envoyé par le gouvernement et par le FMI, qui avait pris le contrôle de l’administration des finances de l’Irlande. On nous disait en gros : « Vous avez foiré, vous avez échoué à suivre les règles, vous ne vous êtes pas comportés en bons garçons, vous n’avez pas été obéissants et maintenant vous serez humiliés, on va vous enlever votre souveraineté ». Contrairement à la Grèce, on a accepté cette punition, on s’est considérés comme abjects et honteux : c’était une époque horrible, tout ce sentiment d’impuissance, ce sentiment d’être à la merci d’autres institutions et d’empires plus puissants. C’était encore le cas en 2014, moment de l’intrigue de ce roman. Je m’intéresse à ces fables, je m’intéresse aux histoires des empires qui s’écroulent, parce qu’on nous ment, que ce soit Facebook ou Goldman Sachs, quel que soit le mystificateur.
Ces phénomènes macroéconomiques sont synthétisés par vos personnages.
Quand j’étais plus jeune, j’aimais beaucoup la fiction américaine, des auteurs comme Faulkner et Franzen, des écrivains tels que Thomas Pynchon, Don DeLillo, Donna Tartt et Lorrie Moore. L’Amérique a des écrivains incroyables, surtout à ce moment-là, j’ai été attiré par cette littérature maximaliste, où le roman fait appel à d’autres domaines de connaissance, comme le fait si bien Franzen dans Les corrections, où il parle d’économie ; on aurait pu penser que cela ferait abstrait et aride, mais il fait en sorte que ce soit intime, toutes ces choses arrivent à de vrais individus. Dans la fiction irlandaise, le grand thème a toujours été la famille, pendant longtemps je croyais que je n’écrirais jamais sur une famille, tellement ce thème a été galvaudé, tellement c’est banal. Puis, en vieillissant, j’ai eu ma propre famille et j’ai commencé à me rendre compte qu’en fait c’est là que les histoires se passent, parmi lesquelles ces histoires d’argent qui semblent appartenir à la seule rubrique finance. En écrivant sur la famille, on finit par pouvoir parler de tout : par exemple, en traitant des enfants, on peut décrire le cauchemar du monde numérique de façon plus immédiate et plus urgente, parce que le smartphone se trouve dans la main de l’enfant. J’ai décidé que si le roman familial irlandais pouvait être imprégné de courants géopolitiques mondiaux, il serait vivant.
L’incident de la piqûre d’abeille est absurde, poétique et polysémique. Il résume le roman entier.
Une amie de mon épouse était en route pour son mariage, on la conduisait en voiture, une abeille est entrée par la vitre – comme dans mon roman – et s’est retrouvée piéger dans son voile. À la différence d’Imelda, elle ne s’est pas fait piquer. Rien n’est plus organisé que la journée d’un mariage, tous les détails ont été pensés, et pourtant voilà que la vie entre par la vitre et met tout sens dessus dessous. J’aurais voulu ouvrir sur cette scène, mais ça ne fonctionnait pas, donc, au lieu de la présenter directement, je m’en suis servi comme incident du passé raconté par des personnages. Il finit par être plus compliqué et allusif qu’on n’aurait cru : encore une fois, ce roman est l’histoire des gens qui se cachent derrière un voile, ou qui se sont piégés dans de faux costumes. De surcroît, l’abeille cristallise ce qui se passe en matière de changement climatique ; elle est menacée par un pesticide qui provoque des lésions cérébrales, l’empêchant de retrouver sa ruche, de rentrer chez elle.
Pourquoi avoir choisi comme lieu les Midlands d’Irlande ?
Les Midlands ne sont pas comme Galway ou le comté de Kerry où des vagues déferlent contre les falaises avec une grandeur romantique. Au contraire, c’est une région plate qui attire peu de touristes. Si vous aviez grandi là-bas, vous auriez peut-être eu l’impression que la vraie vie se trouvait ailleurs, depuis votre petite enfance vous auriez formulé des projets de déménagement. J’ai quelques amis qui ont épousé des filles des Midlands, elles m’ont raconté des histoires sur leurs petites villes de naissance, c’est un mode de vie marqué par la promiscuité, on ne peut se cacher, l’homme le plus riche côtoie l’homme le plus pauvre, on est sous surveillance, en train d’être jugé, d’être évalué en fonction de sa place dans la structure de la ville. Tout le monde s’efforce de donner l’impression d’être droit et honorable, comme Dickie, c’est un environnement panoptique où l’on ne peut disparaître, il y a toujours le soupçon que, derrière ton dos, on parle de toi, la petite ville devient un personnage en soi, si tu fais un faux pas, tu seras condamné, ostracisé. Cela ne peut arriver dans une grande ville.
Y a-t-il un fil conducteur dans vos quatre romans ?
J’écris sur des rêveurs, des gens qui cherchent à s’évader ; les Irlandais sont forts pour ensevelir le passé. L’Irlande a été dominée par les Vikings, par les Britanniques, par l’Église catholique et plus récemment par des sociétés américaines géantes qui paient 50 % de l’impôt global : depuis toujours, c’est quelqu’un d’autre qui gère. L’une des conséquences, c’est que les Irlandais ont appris à rester muets, sinon à chercher la diversion, à raconter des blagues, à être drôles pour éviter les vrais sujets. Donc, le fil commun serait des gens qui ont des problèmes parce qu’ils refusent de faire face aux choses les plus impératives, ils sont dans le déni. Cela est lié au thème des amitiés, dont certaines nous aident à sortir de nos illusions, alors que d’autres, par leur pouvoir de séduction, nous amènent à nous perdre davantage. Autrement dit, je parle du contraste entre l’auto-illusion et l’accomplissement de soi.
