Retrouver sa voix

Ce sont des voix qui ont marqué l’histoire. Elles se sont élevées jusqu’à la cassure. Sous le feu des critiques, en proie aux calomnies… elles n’ont cessé de chanter. On les appelle « divas ». Certains disent qu’elles sont capricieuses, arrogantes, trop ambitieuses. Ne les écoutez pas. La romancière et essayiste québécoise Martine Delvaux leur offre un hymne aussi noir que lumineux dans Divas.

Martine Delvaux | Divas. Héliotrope, 252 p., 20 €

Paradoxe d’un récit sur la voix des femmes : l’écriture de Divas commence dans le silence et les larmes. « Les menaces, les insultes, l’impression d’être traquée avaient fini par m’envelopper dans un linceul de silence », confie dès les premières pages Martine Delvaux – figure canadienne du féminisme, dont les prises de parole publiques suscitent une violence acharnée. Cet automne-là, c’est « l’acmé d’une certaine violence à mon endroit », dénonce l’essayiste. Elle s’enferme dans le mutisme : pour la première fois, elle se résout à se taire. Mais cet automne du silence est aussi celui d’une nouvelle quête : elle tend l’oreille vers la voix de ces femmes de la Grèce antique à nos jours – « accusées de sorcellerie et mises au bûcher » à l’époque médiévale, cibles du sexisme et de la discrimination ordinaire, moquées, diffamées… Martine Delvaux collecte, « traversée par la conviction que c’était nécessaire. Ma vie, ma voix en dépendaient ».

Son paysage automnal, comme s’il n’était pas assez noir, s’obscurcit plus encore : une défenseuse des droits des minorisé·es se suicide. Dans son mutisme, apparaissent les larmes de l’autrice. Ressurgissent aussi ses fantômes – des femmes qui ont payé de leur vie d’avoir été femme : l’écrivaine Nelly Arcan, retrouvée chez elle pendue, le cou entouré d’un foulard de soie ; une « amie d’adolescence kidnappée […] et jamais retrouvée » ; et puis « le fantôme de tous les fantômes », sa grand-mère assassinée par son mari. Suicide, kidnapping, meurtre, mais également abandon. Parmi tous ses fantômes, il y a aussi son père, « qui a choisi de ne pas être mon père », confie-t-elle. Et puis, tout à coup, dans cet « automne d’épouvante », dans cette valse fantasmagorique, surgit une voix.

« Ne me quitte pas, ne me quitte pas, ne me quitte, pas […] Laisse-moi devenir / L’ombre de ton ombre / L’ombre de ta main / L’ombre de ton chien » En cette veille de Noël, ce n’est pas Jacques Brel qui entonne ces mots, mais une diva : Nina Simone. Elle « est venue me dire quelque chose sur ma voix à moi, souvent tue, alors éteinte, peut-être perdue », écrit Martine Delvaux. En larmes, à l’écoute de sa diva, les premières questions se bousculent : « À quel moment ai-je perdu ma voix ? Quelle main invisible s’est posée sur ma bouche ? » Des questions partagées avec la philosophe Claire Marin, et surtout des signes montrant un chemin d’écriture qui restait alors à tracer parmi toute cette documentation amassée. Il fallait parler de la voix des femmes – oui, mais comment ?

Martine Delvaux, Divas,
Nina Simone (1982) © CC0/WikiCommons

Écrire les divas : un projet nébuleux, non défini, dirait-on sans doute dans la recherche. Divas : objet indiscipliné, en voulant être de toutes les disciplines ; objet insaisissable, d’avoir été mis en cage ; objet invisible, d’être trop visible. Brillamment, l’autrice propose d’en faire l’archéologie – au sens foucaldien du terme. À foison, elle collecte : coupures de presse, critiques, interviews, débats télévisés, (auto)biographies, spots publicitaires, paroles de chansons, sans compter les multiples récits offerts par chaque interprétation scénique d’une chanson. À travers ces matériaux, vous n’entendrez pas seulement la voix de ces divas, mais aussi celles de leurs détracteurs – nombreux.

« Il ne s’agit pas pour moi d’attraper les divas, toutes les divas, dans le but de les collectionner, d’en faire une encyclopédie ou un dictionnaire », précise l’essayiste. Entre la mise à nu de ses blessures intimes et le fin désossage de ces discours aux allures de diatribes dont les divas ne cessent d’être la proie, elle construit une « révérence pour les remercier de permettre à des femmes comme moi, dit-elle, […] de continuer à essayer, malgré tout, de parler ». C’est un livre écrit d’un seul trait. Pas de chapitre. Seulement une voix qui avance, sans plan. Une voix qui ne cesse de parler – de peur d’être coupée, peut-être. D’un paragraphe à l’autre, nous voilà déjà ailleurs. On suit le mouvement de la pensée de son autrice, qui tâtonne, et doute sans se cacher du livre qu’elle nous donne à lire. « Quel était l’intérêt de ce projet sur les femmes et la voix ? », s’interroge Martine Delvaux dès la deuxième page. Divas est un livre qui se cherche en même temps qu’il s’écrit. Comme un patchwork de toutes ces voix, chacune singulière, on avance dans ce récit comme dans le journal d’un jour sans fin.

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Ici, la forme fait œuvre : à elle seule, elle raconte cette difficile montée de la voix des femmes constamment empêchées, étranglées, muselées depuis l’Antiquité. Cent pages, bientôt cent cinquante… Face à cette accumulation d’attaques infernales retranscrites au fil des pages, face à ces drames de vie ou ces chutes sous les flashs indécents des paparazzis, arrive l’étouffement du lecteur. Cette forme qui accumule la matière jusqu’à nous étouffer, nous lecteurs, matérialise cette gorge féminine, en proie à l’étranglement, décrite par l’autrice. Une gorge « siège de la beauté » et « lieu par où arrive la mort ». C’est par la gorge que meurent les femmes dans les œuvres dramatiques grecques – Antigone et tant d’autres. Le 16 novembre 1980, jour de la mort d’Hélène Legotien, épouse du philosophe Louis Althusser, on étrangle encore les femmes. Une « asphyxie par strangulation manuelle », assure le rapport d’autopsie. Le philosophe cachera « son féminicide derrière un geste de massage ». Qu’en est-il aujourd’hui ? Martine Delvaux évoque cette porte toujours dressée devant la bouche des femmes. « Encore aujourd’hui, les bouches des femmes sont perçues comme des portails, et celles des hommes comme des sentinelles », affirme-t-elle, reprenant les mots de la poétesse canadienne Anne Carson. Vivre face à ces portes étouffantes, combattre pour s’en affranchir, telle est l’expérience quotidienne de toutes les femmes. Ce livre donne à ressentir l’épaisseur de ces portes et leur poids étouffant.

Mais l’accumulation suffocante ne suffit pas. Il faut ralentir le temps – « je prends mon temps », déclare avec franchise Martine Delvaux. Elle poursuit : « ce temps m’appartient, je l’allonge, l’étire parce qu’on ne vient pas à bout des divas, on ne vient pas à bout de la voix ». Il faut aussi répéter, marteler, dire et redire, comme si certains événements méritaient plusieurs lectures pour être entendus, ou devaient être associés à d’autres pour être mieux lus. Car la répétition est Encore et jamais identique, comme l’affirme Camille Laurens. Rassemblées dans ce récit polyphonique marqué par des fragments de vie répétés – à la manière d’un motif musical –, les divas s’éclairent mutuellement. La constellation de voix dessinée par Martine Delvaux est immense : Nina Simone, Maria Callas, Madonna, Beyoncé, Céline Dion, Édith Piaf, Ariana Grande, Taylor Swift, Barbara, Celia Cruz, Sinéad O’Connor, Amy Winehouse, Teresa Stratas… On ne pourrait toutes les citer.

Plus qu’un livre sur les divas, ce récit est un livre sur l’écriture. Sur sa naissance, dans les larmes, comme si vivre ne suffisait pas, comme s’il fallait survivre pour se mettre à écrire. Sur sa poursuite, émaillée de doutes et d’oublis immanquables. S’achève ainsi le premier compte rendu où je ne vous raconterai que très peu ce qui est dit ou ce que j’ai appris. J’ai voulu vous raconter ce que le livre m’a fait. C’est peut-être cela la marque des plus grands récits. Marquer le corps, plutôt que l’esprit.