Une journée tragique

Pour son second roman, Stéphane Giusti a choisi l’Algérie comme théâtre. Halte au feu se situe dans le quartier français de Bab-el-Oued, les heures et les minutes précédant la fusillade meurtrière de la rue d’Isly le 26 mars 1962. S’attachant plus à peindre ses victimes que les tenants et les aboutissants de ce terrible événement, il parvient à restituer ce moment sensible et tragique de l’histoire coloniale.

Stéphane Giusti | Halte au feu. Seghers, 284 p., 21 €

La guerre d’Algérie a fait l’objet de quelques textes d’écrivains français contemporains importants. On se rappelle le beau récit Un crime pour mémoire de Didier Daeninckx sur la répression de la manifestation parisienne des Algériens du 17 octobre 1961, le grand roman de Laurent Mauvignier Des hommes sur les appelés en Algérie ou encore le texte d’Alice Zeniter sur les Harkis. Stéphane Giusti, avec Halte au feu, s’inscrit dans cette lignée entre littérature et mémoire en choisissant comme objet unique de son roman la fusillade de la rue d’Isly à Alger le 26 mars 1962, soit huit jours après la signature du cessez-le-feu (les accords d’Évian). Si cette période juste avant l’indépendance de l’Algérie a fait l’objet de travaux d’historien·nes dont ceux de Sylvie Thénault sur les violences terroristes de l’OAS, reconnaissons qu’elle est mal connue voire ignorée de beaucoup d’entre nous qui n’en furent pas contemporains.

C’est le premier mérite de ce récit de Stéphane Giusti. Très documenté, il peint l’Alger de 1962 et notamment le quartier de Bab-el-Oued, ses cinémas et ses magasins, la vie quotidienne des Français d’Algérie. Cet ordinaire des pieds-noirs donne lieu à une peinture précise des paysages urbains, des rues, de l’architecture extérieure et intérieure des immeubles, des devantures des magasins, des kiosques et des cafés… Stéphane Giusti n’imagine pas, il écrit d’après des cartes postales et autres sources. Son travail de romancier est ailleurs, quand il s’arrête sur les corps des acteurs, sur leurs existences interrompues dont la mémoire a été confisquée par quelques nostalgiques.

La Grande Poste d’Alger, devant laquelle a eu lieu la fusillade du 26 mars 1962

Il tente d’en faire un portrait avant la brève mais terrible fusillade – Le bilan officiel est de 49 morts et plus de 200 blessés. Stéphane Giusti, sans pathos ni ressentiment ou complaisance, leur redonne place dans cette histoire coloniale. Le livre s’ouvre silencieusement et pudiquement sur deux photographies, celles de deux jeunes femmes européennes dont on comprendra au terme du récit qu’elles ne sont pas sans lien avec l’auteur-narrateur. Halte au feu est en effet un récit incarné par une dizaine de personnages principaux qui occupent chacun une position dans cette fin de l’Algérie française. Un jeune gendarme pied-noir, un couple de commerçants et leurs deux filles – celles qui figurent sur les photographies ? –, un projectionniste, les soldats indigènes et européens de la 4e RT… On les retrouve de chapitre en chapitre, au fur et à mesure que le drame approche. Il s’agit moins de produire un suspens (en histoire, le suspens n’existe pas car on connaît toujours la fin) que de saisir comment une telle tragédie a pu avoir lieu : à savoir les gendarmes français qui tirent frontalement sur une foule européenne manifestant pacifiquement et souvent en famille son attachement à l’Algérie française.

Ce dispositif narratif permet de croiser les destins, de rappeler aussi la véritable guerre que l’OAS mena alors avec des attentats à la bombe, des mitraillages contre le FLN, contre les représentants de l’État français mais aussi les populations civiles. On sait la mansuétude dont firent l’objet les terroristes de l’OAS ensuite : en mai-juin 1968, ils furent amnistiés et libérés pour les quelques-uns qui avaient été condamnés (on connaît en partie la suite : leur alliance avec des membres du Service d’action civique, le SAC, et l’assassinat de nombreux travailleurs algériens jusqu’à l’attentat contre le consulat d’Algérie à Marseille en 1973. Or, il semble bien qu’à l’origine de la fusillade de la rue d’Isly le 26 mars 1962, il y eut des tirs de l’OAS qui occupait certains toits, des tirs sur la manifestation entrainant un mouvement de panique qui fut réprimé par des gendarmes mobiles eux aussi en panique.

Le roman commence par une scène énigmatique, celle du bain très matinal d’un jeune gendarme prénommé Lucien à 5 h 30, le jour de la fusillade. Cette scène d’une intense sensualité est rompue par la découverte dans la mer du cadavre défiguré d’un jeune Arabe. « Le cadavre de l’homme flotte à la surface de l’eau. Il est aussi nu que lui, les bras écartés, les jambes bien droites. Sûrement emportées avec lui par les vagues, les algues se sont entrelacées en sorte de couronne autour de sa tête. Tout cela n’est pas très convenable. Alors que Lucien agrippe les tiges pour les retirer et donner au noyé un semblant de dignité, de curieuses épines se plantent dans sa chair. » La scène est inaugurale mais elle est à l’image de la suite du roman où la beauté, le désir et la violence ne cessent de s’affronter.

La restitution de cette tension permanente fait de Halte au feu un livre qu’on lit avec intérêt mais aussi émotion. Il faut préciser que celle-ci n’est jamais unilatérale. Si le jeune gendarme en est le catalyseur, à la fois pied-noir amoureux de l’Algérie et gendarme français hostile à l’OAS, il rend possible ce récit éclaté en rassemblant les pièces. Des intrigues annexes à l’événement, notamment une histoire passionnelle, permettent de s’introduire plus avant dans la vie des protagonistes, dans leurs histoires familiales.

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Il raconte : « Le plus rapide à bondir est Riton Leoni. Il ne paie pas de mine. Quarante-huit ans, un mètre soixante et des poussières. Tout rond et noirâtre, un vrai mulot des sables. Depuis avril 1934, il règne sans partage sur son kiosque à bonbons du côté du poste Shell, sur le boulevard Pitolet. […] Mlle Cluzel surgit alors de Dieu sait où et, à son tour, vient se jeter dans la mêlée. Elle est très chic dans son tailleur beige, avec son sac en cuir assorti et sa mise en plis soignée. Mademoiselle Cluzel tient à rester impeccable en toute occasion. La guerre a beau être perdue, la ville en révolte, elle continue à aller se faire coiffer une fois par semaine, au salon chez Chantal, et à porter des tailleurs bien coupés […] Quarante-trois ans professeur de lettres classiques, de latin et de grec ancien, au lycée Fromentin. Née à Alger de parents eux aussi professeurs de lettres classiques, eux-mêmes enfants d’instituteur et de chef de gare ».

On pourra reprocher parfois à l’auteur un lyrisme excessif, en forçant un peu trop le trait sur les émotions des personnages jusqu’au cliché, en particulier lorsque deux d’entre eux, soudain pris d’un désir irrésistible, font l’amour dans un immeuble déserté et dans le viseur d’un terroriste. Mais ce serait oublier que ces semaines de mars 1962 furent extrêmement sensibles ; la jeunesse algérienne ne pouvait encore se réjouir totalement – comme ce fut le cas lors de l’indépendance et de l’explosion d’une immense joie photographiée par Marc Riboud –, les terroristes de l’OAS intensifiaient leurs actions meurtrières, les pieds-noirs qui n’avaient pas encore été rapatriés s’inquiétaient pour leur avenir, l’accueil en France étant de plus en plus compliqué.

Cette manifestation qui se voulait pour certains des protagonistes du roman un ultime adieu au pays où ils avaient grandi se révéla être le théâtre de leur mort. Là encore, l’écrivain fait preuve de pudeur, et n’a pas cherché en parallèle à mettre en scène les supérieurs des gendarmes ni aucun discours extérieur tel que celui de la presse. Il est dans la foule, il se glisse entre les présents, les gendarmes et les manifestants. Il souligne les angoisses, les contradictions, les errements… Il n’est sans doute pas sans importance que Giusti ait choisi que Lucien ne soit pas seulement pied-noir et gendarme, mais aussi homosexuel.

Cette qualité n’est dévoilée qu’au terme de l’ouvrage, quand, comme en miroir des portraits photographiques d’ouverture, le récit se clôt sur un chapitre sans date mais situé en Cornouailles, rédigé dans un autre style, dans lequel l’auteur s’exprime à la première personne et indique son rapport à la fusillade de la rue d’Isly. Si Lucien était un homosexuel « caché », sa sexualité comme celle du narrateur ne l’est soudain plus. Certains y verront un signe adressé à Jean Genet, d’autres une manière d’historiciser les événements.

Halte au feu a le grand mérite de se placer au ras de cette foule lors de ce jour tragique. Par ce récit haletant, Stéphane Giusti, parfois excessivement dense, évite ainsi les raccourcis – tous les Français d’Algérie n’étaient pas des fanatiques nationalistes de l’OAS, mais la responsabilité de cette organisation dans les violences post-accords d’Évian est indéniable – et simplement fait mémoire.