Changer le cours de l’eau

Dans son premier livre, Les porteuses d’eau, la critique littéraire Sasha Bonét, traduite par Valérie Le Plouhinec, fouisse le sol américain, remonte ses racines tout en explorant l’histoire de son pays et de son racisme – parce que la féminité noire en est indissociable, tout comme elle est irrémédiablement liée à la maternité.

Sasha Bonét | Les porteuses d’eau. Trad. de l’anglais (États-Unis) par Valérie Le Plouhinec. Les Léonides, 400 p., 22,90 €

Sasha Bonét est née de Connie, née de Betty Jean, née de May, née de Rose, née de Lilly. Elle porte en elle celles qui l’ont précédée, à moins que ce ne soient elles qui la portent – leur courant l’entraîne, la pousse mais la malmène aussi. Elle raconte toutes ces femmes impérissables, celles qui ont connu les bayous de Louisiane et les champs de coton, les plantations et les métairies, les viols et les abandons déchirants orchestrés par les maîtres. Elle raconte surtout celles qui ont connu l’Amérique plus récente façonnée par ce même passé. Le Sugar Bowl, la fuite vers un ailleurs. Houston ségrégué puis déségrégué. Les regards obliques. Le racisme endémique et systémique. La honte de soi qui tait son nom, le désir suprême d’être autre, que l’on transmet à sa descendance ainsi modelée dans un autre moule, sans réaliser le mal que recèlent ces tentatives de s’éloigner d’une identité et d’une histoire ineffaçables.

Avec une tendresse intimidée, avec autant de respect que de lucidité, l’autrice croque Betty Jean, sa grand-mère, un dragon, une femme d’une force inégalable, une « veuve noire » qui s’est nourrie d’hommes de passage, décidant pour et par elle-même sans jamais garder de compagnon à ses côtés. Quoi qu’il en ait coûté à ses proches, elle a fait de sa liberté et de son plaisir les clefs de voûte de sa vie. Pourtant, elle travaillait au service d’autres – des Blancs – et la pauvreté étreignait son foyer, même une fois acheté le 5010, cette maison où continue à se retrouver toute sa tribu féminine, où continuent à ricocher les voix intimidantes qui savent toujours mieux et qui cinglent violemment la peau, sans doute pour aider. Des formes d’un amour contradictoire qui ne sait pas s’exprimer, des paradoxes – voilà ce sur quoi se bâtit Les porteuses d’eau, à l’image de l’existence des femmes noires-américaines.

Betty Jean a élevé seule et d’une main de fer sa ribambelle de filles à qui Sasha Bonét rend hommage, brossant les portraits de ses tantes encore bébés, les immortalisant enfants puis adolescentes, soulignant les ombres toujours plus noires dans leur regard, nées de la négligence de Betty Jean, de son amour discordant difficile à saisir, à montrer. Elle les représente vulnérables, droites ou déjà tordues par les revers et les contingences, par les vices des hommes, des Blancs et des États-Unis.

Sasha Bonét les porteuses d'eau
Sasha Bonét © Les Léonides

Parce que la féminité noire sur laquelle la critique littéraire voulait écrire la ramenait sans cesse à la maternité noire qui la ramenait sans cesse à l’histoire de cette nation, « le corps central d’où découlent toutes les rivières et les effluents ». Le destin de ses six tantes répond à celui de sa mère, Connie, qui répond à celui de sa grand-mère qui répond au sien et à celui de sa propre fille, Sofia, prénommée d’après l’héroïne de La couleur pourpre d’Alice Walker.

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Pour réfléchir à leur existence et à sa trajectoire à elle, à ce qui les a forgées, meurtries mais aussi rendues indestructibles, Sasha Bonét invoque donc ses aïeules et ces lointaines silhouettes noires, ces « affluents » venant irriguer leur pensée et leur conception du monde. Des vers d’Audre Lorde et de Maya Angelou naît soudain une vérité intrinsèque ; les mots de Toni Morrison et les mères qu’elle invente ont guidé une Sasha encore adolescente, ont inspiré l’écrivaine alors en maturation ; Betty Davis et Camille Billops rappellent le poids du choix ; la grand-mère de Frederick Douglass reflète toutes les autres, piliers des existences de chacune de ces enfants – parce que, oui, toutes ont été des enfants, toutes sont filles et petites-filles. C’est auprès de ces aïeules qu’on trouve la tendresse dans une vie qui en est tant dépourvue, comme si le temps avait adouci les arêtes et la dureté. Avec la grand-maternité leur incombent bien moins d’inquiétudes et de responsabilités qu’avec la maternité – sauf quand elles doivent précisément endosser le rôle de leurs filles et se faire mères alors qu’elles n’auraient dû être que grands-mères.

Au-delà des manquements de tous les hommes ou presque – le quasi-jumeau et les amis sont là, eux, inébranlables –, des pères absents, des beaux-pères pervers, des amants envolés, Sasha Bonét évoque longuement les défaillances de Connie, sa propre mère, les décortiquant au regard de ses propres failles. « Comment arroser une graine quand on s’est soi-même asséchée ? », se demande-t-elle. Comment Connie aurait-elle pu ne pas « élever [ses enfants] à partir de ses traumatismes et en réaction à ses traumatismes » ? De ce fait, asphyxiée par la peur, comment aurait-elle pu ne pas reproduire des erreurs ou bien en commettre de nouvelles, ouvrir chez ses fils et sa fille des failles peut-être plus profondes encore que les siennes ? Sa terreur viscérale de la pauvreté, de l’abandon, l’envie dévorante de s’intégrer à une Amérique si difficile à pénétrer, quitte à s’oublier soi-même, ont autant façonné Sasha, Shannon et Junior que l’a fait leur héritage, celui de leurs ancêtres et celui de leur pays. La violence tue, latente, ou aiguë, dans chaque atome de l’air qu’ils respirent, de l’eau qui les porte.