Dystopie éducative

Dans le sillage de son excellent premier roman, le sombre et glacial Solak (2021), Caroline Hinault revient avec Ce qui se joue, une œuvre ample, éclatée, savoureuse, d’une créativité littéraire hors normes, dressant un constat sans concession de l’état de l’enseignement dans nos contrées.

Caroline Hinault | Ce qui se joue. Éditions du Rouergue, 416 p., 23 €

Le titre, énigmatique, soulève des questions qui continuent de travailler le lecteur bien après qu’il a refermé le livre. Que se joue-t-il exactement ? Une tragédie, une comédie noire, une partition musicale, ou bien encore une tromperie, comme lorsqu’on dit « se jouer de quelqu’un » ? Ce flou sémantique laisse place en tout cas à une certitude : la singularité de cette énième fable, qui vient grossir le rayon dystopie, est de faire d’une matière scolaire – les lettres modernes – le dernier rempart contre une épidémie qui menace l’humanité : le fatum.

Monia Boukary exerce au lycée Aimé-Césaire, dans l’académie de Normandie. Empathique, rigoureuse et passionnée, elle enseigne la langue et la littérature françaises en veillant, affirme-t-elle, à ce que « les élèves ne s’arrêtent pas à la première marche de l’esprit critique ». Elle « s’échine à transmettre une connaissance approfondie du langage alors que l’espace public est devenu une fosse septique ». Par « fosse septique », entendez aussi bien le discours fascisant de CNews – parodiée ici sous le nom de FFnews – que l’incurie des dirigeants politiques, incapables de protéger le service public en général et les enseignants en particulier. Madame Boukary résume sa position avec cet aphorisme alarmant : « J’ai l’impression de ramer dans un canot de sauvetage alors qu’un porte-avions nous fonce dessus. »

Or une étrange épidémie, baptisée fatum, frappe des professeurs du lycée Aimé-Césaire. Toute personne atteinte par ce virus ne peut plus articuler qu’un seul mot : poï. C’est ce qui motive l’arrivée de Martial Reverdy, « technocrate progressiste » dépêché par le ministère de l’Éducation nationale pour rédiger un rapport sur cette inquiétante question, grâce à l’observation du travail de Mme Boukary en classe. Mais le fatum mettra bientôt le pays à genoux.

Bien que le roman soit dominé par le duo Boukary-Reverdy – le point de vue étant globalement celui de ce dernier, de plus en plus fasciné par l’enseignante –, son véritable protagoniste est l’interprétation : « L’interprétation, vous verrez, c’est un des trésors de l’existence », lance Mme Boukary à ses élèves. « Mais comme tout ce qui est précieux », poursuit-elle, « c’est à manipuler avec beaucoup de précautions, avec un grand sens des responsabilités. […] L’interprétation est un espace de liberté et comme toute liberté, elle ne peut s’exercer sans limites. Elle a ses propres lois : on doit respecter ce qui est écrit, c’est un principe fondamental. Ne pas tirer un texte vers ce qu’on a envie de lui faire dire parce que ça nous arrange. Il faut une grande honnêteté intellectuelle : chercher, émettre des hypothèses, les justifier. C’est un travail d’enquête. Une enquête sur le texte, mais aussi sur soi : pourquoi est-ce que je ressens ça à la lecture ? À quoi ça vient parler en moi ? À quels souvenirs ? Quelles émotions ? Quelles peurs ? Quelles idées ? C’est là que les fameux « procédés » techniques ont un intérêt. Sinon, on s’en fiche éperdument ! »

Cours d’anglais au gymnasium de Bonn (Allemagne, 1988) © CC-BY-SA 3.0/Bundesarchiv/WikiCommons

Tout le projet du roman est contenu dans cette réplique. Car pour rendre compte de l’apprentissage pluriel de l’interprétation – à la croisée du discursif, du psychologique et du politique –, Caroline Hinault, elle-même professeure de français, nous promène joyeusement sur la carte des arts et des discours. Sa technique consiste à tracer un texte qui bifurque perpétuellement vers de nouveaux chemins, sans perdre de vue son angle d’attaque, à savoir l’interprétation. Théâtre, poésie, scénario, et bien d’autres chemins d’écriture plus surprenants les uns que les autres.

Loin de l’exercice de style ou du pastiche stérile, la plupart des soixante et un chapitres qui composent Ce qui se joue sont introduits par un genre inscrit entre parenthèses, ainsi que par une épigraphe puisée dans le patrimoine littéraire mondial. Prodigieux, le huitième chapitre, intitulé « Vers libres », raconte la visite de Mme Boukary à une collègue « fatumée », sous la forme d’un poème où se forgent des mots nouveaux et une grammaire délirante. L’aventure interprétative se fonde également sur des citations de textes qui finissent par constituer une véritable anthologie littéraire. Mais une anthologie qui vit sous nos yeux, libérée du carcan scolaire. En somme, un travail radical et méticuleux de dépoussiérage de la littérature, à l’image des efforts quotidiens de Monia Boukary pour ne pas perdre son âme dans « un monde post-littéraire ».

À cet égard, l’aspect documentaire du livre est important. Il nous plonge dans les réunions de profs, les rendez-vous parents-enseignants, nous décrit la pénibilité tragique de ce métier, et surtout nous initie aux tâtonnements jouissifs d’une enseignante confrontée à des élèves de la génération Z. Si d’autres livres ont déjà exploré le gouffre générationnel entre enseignants et élèves –Entre les murs de François Bégaudeau (2006) témoignait du quotidien difficile d’un professeur de français en zone d’éducation prioritaire –, Ce qui se joue va plus loin. Il a pour ambition de décentraliser le dispositif en donnant droit de cité aux lycéens. Ainsi, il réussit l’exploit de brosser le portrait de trente-six élèves, faisant de chacun et de chacune un véritable personnage, avec sa description physique, son langage et sa vision du monde. Mehmet, Christ, Fatoumata, Shirin, Milan, Beryl et tous les autres élèves de la Seconde F ont leur mot à dire dans cette histoire collective. Leur parole est aussi précieuse qu’attachante. Dans les scènes de classe, la forme théâtrale fonctionne à merveille, avec ses répliques, ses didascalies et son comique de répétition.

La morale qui se dégage de cette histoire de virus linguistique paralysant la société pourrait être celle-ci : œuvrer pour l’intérêt général serait impossible si le langage se figeait définitivement dans la langue de bois, la banalité et le simplisme binaire. Toute interprétation est une richesse personnelle, mais encore faut-il en posséder les outils. Pour interpréter le monde, l’humanité s’est toujours adossée aux humanités – c’est-à-dire aux textes, au savoir, à l’imagination, à la nuance et à la beauté, comme le rappelle Caroline Hinault dans ses remerciements.

Résister aux sirènes des discours populistes et à la facilité du langage TikTok grâce à ces humanités. Mais qu’en sera-t-il lorsque ce désir aura disparu sous les décombres du monde robotisé qui se profile ? Le soixante et unième chapitre, qui prend la forme d’une lettre adressée à madame Boukary par une ancienne élève, apporte une réponse émouvante à cette question. Et l’on pourrait dire que c’est dans cette ultime voix du roman que tout se joue, comme en témoigne l’épigraphe extraite du Cimetière marin de Paul Valéry : « Le vent se lève !… Il faut tenter de vivre ! »