Avec Rochebrune, l’histoire d’une femme qui s’interroge sans complaisance sur son couple, le quotidien de sa famille recomposée et les dérives d’une société contemporaine à bout de souffle, Sophie Divry signe un nouveau roman très réussi.
Isabelle, trente-huit ans, porte un regard lucide sur ce qu’elle a fait de sa vie. Fille d’un garagiste et d’une secrétaire de mairie, elle a très tôt méprisé ses origines modestes et s’est battue pour s’en extraire. C’est en rêvant d’ascension sociale qu’elle est allée à la fac, où elle a connu puis épousé Karl, avec qui elle a eu une fille, Noémie. Quelques années plus tard, elle l’a trompé avec Xavier, dont elle est tombée très amoureuse. Elle a rapidement divorcé pour épouser ce dernier, lui-même divorcé et père d’un petit Léon. Rochebrune débute trois ans après leur mariage, sur une simple question logistique – l’organisation des vacances de la Toussaint –, qui amène Isabelle à se demander quelle est exactement sa place dans cette famille recomposée. Belle-mère de Léon, autour duquel toute leur existence semble se structurer. Cinquième roue du carrosse, dont les désirs ou les impératifs passent pour des variables d’ajustement aux yeux des couples qui se sont formés à la suite de ces différents divorces ? Garde-chiourme de Xavier, bordélique et distrait, qui balaie les contingences de leur quotidien d’un haussement d’épaules ? La passion des premiers temps a disparu, car « un cunnilingus dans un lit conjugal sera toujours ontologiquement moins excitant que le même cunnilingus dans une chambre d’hôtel ». Pour autant, Isabelle n’est pas amère. Elle pourrait se satisfaire de cette vie si Léon n’était pas aussi capricieux et Xavier aussi permissif avec son fils en raison de la culpabilité encombrante qu’il trimbale depuis son divorce.
Les vacances auront lieu à Rochebrune, un hameau de la vallée des Hautes-Aigues – ces lieux sont fictifs, même s’il existe une vallée des Aigues dans les Hautes-Alpes –, dans un gîte déniché à la dernière minute par Xavier, qui se pique d’alpinisme et connaît la région. Mais en arrivant, contrairement au site idyllique vanté par son mari, Isabelle découvre « un clocher sombre et une vingtaine de maisons accrochées sur la face nord d’une paroi toute de pierre ». C’est dans ce décor sauvage et encaissé que Sophie Divry installe son récit, et la tension croissante dans ce couple qui bat de l’aile est exacerbée par la crise écologique dont toute la famille subira bientôt les effets, jusqu’au climax.

Comme d’habitude chez Sophie Divry, l’histoire est importante, la narration est travaillée, et les rebondissements s’enchaînent de façon naturelle et fluide – ce qui, on le comprend bien, n’est pas le fruit du hasard, mais de son grand talent de conteuse. Rochebrune pourrait être sans peine qualifié de thriller, car il en respecte les codes, et la tension dramatique croît au fil des pages, mais ce roman ne se réduit pas à cela.
L’autrice lyonnaise a publié plusieurs essais dans lesquels elle exprime son désir d’évoluer vers une société plus équitable et dénonce diverses injustices. Cette conscience sociale transparaît souvent dans ses fictions au détour d’une phrase, et c’est le cas ici, par exemple lors d’une des premières rencontres d’Isabelle avec Xavier, dans un salon de thé :
« Il y avait dans la salle un piano, des revues avec des
unes insultantes pour le président Macron.
Manger une corne de gazelle sans entendre dire trucs d’Arabes, comme son père aurait dit et Karl aurait pensé. Tout était si excitant. »
Sophie Divry a construit des personnages complexes qui, à travers leurs réflexions et leurs interactions, lui permettent d’évoquer ses préoccupations sociales et les crises qui menacent notre vivre-ensemble. Isabelle travaille, a des problèmes de couple, des goûts et des dégoûts propres à une femme qui approche de la quarantaine et dont on comprend en filigrane qu’ils s’articulent autour d’une question centrale récurrente : quelle place donne-t-on à la femme dans la société française contemporaine ? Et accessoirement, quelle place lui accordera-t-on quand les conséquences du dérèglement climatique seront trop dévastatrices pour être ignorées ? Les femmes seront-elles alors, à l’instar d’Isabelle dans son microcosme familial, des variables d’ajustement ? Bien sûr, Sophie Divry ne pose pas ces questions de manière explicite, mais son habileté à mettre en scène les peurs de sa protagoniste, ses angoisses et la culpabilité qui par moments l’assaille fait qu’elles nous viennent naturellement à l’esprit.
Pour autant, ladite protagoniste est dotée d’une personnalité duale : très concernée par l’idée qu’elle se fait de la classe populaire dont elle est issue, elle a honte de ces origines et tient à s’en démarquer tant mentalement que physiquement (elle n’aime pas sa « poitrine imposante » car c’est « un signe de vulgarité »). Mais d’un autre côté, elle se sent étrangère à la bourgeoisie au sein de laquelle Xavier a grandi, qu’elle envie, mais qui en général la déconcerte ou l’agace. Ainsi, en entendant les récits des parents de Xavier et de ses frères à propos de leur enfance – « chutes à ski, baignades chez les grands-parents, scoutisme et brin de paille dans les cheveux… » –, elle les qualifie d’« Iliades ridicules ». Cela rend la critique sociale qui sous-tend l’intrigue plus mordante (et très souvent plus drôle, notamment quand Isabelle juge les défauts de son mari) qu’une simple dénonciation indignée ou que le recours au pathos. Les trois autres protagonistes de l’histoire, Léon, Noémie et Xavier, tout aussi denses et intéressants, se développent au fil d’un récit ponctué de moments de grâce qui nous donnent le sentiment de lire quelque chose d’essentiel. Les trois premières pages du chapitre 10, par exemple, en disent davantage sur la façon dont notre identité se construit et évolue au cours de notre existence que bien des volumes de psychologie.
Un autre aspect important de ce texte est la manière dont il éclaire les rapports que nous entretenons avec notre environnement. La nature est un milieu bien plus hostile que la version climatisée qu’en donnent les photos que nous postons sur les réseaux sociaux en rentrant de vacances. Lorsque nous détruisons les équilibres qu’elle a mis en place pendant des millénaires, elle réagit brutalement, et notre incapacité à reconnaître ce fait nous entraîne vers des catastrophes majeures. Partout, les incendies dévorent des dizaines de milliers d’hectares, des pluies diluviennes provoquent des inondations, et hélas, quand le désastre survient, tout comme Isabelle et sa famille, nous restons sans défense, totalement dépassés par les événements. Et si notre culpabilité collective dans ce dérèglement climatique est indéniable, comment gérer notre culpabilité individuelle ? C’est une question à laquelle Isabelle, Xavier, Noémie et Léon devront répondre, chacun à sa manière, mais que le lecteur ne pourra pas, lui non plus, éluder.
Dans ces pages, Sophie Divry démontre encore une fois sa faculté stupéfiante de dire le monde avec simplicité, d’une façon réaliste, précise, mais aussi très personnelle. Une intrigue solide et une véritable écriture, dense, fine, élégante et sans effets de manche, se conjuguent avec bonheur pour faire de Rochebrune l’un des romans les plus prenants de cette rentrée littéraire.
Cet article a été publié sur le site de notre partenaire Mediapart.
