L’hiver des patriarches

L’histoire du Cameroun contemporain lance un défi à la fiction. Avec autant de sensibilité que d’intelligence et de force, Hemley Boum le relève à travers le vibrant Nos vies sauvages. Tandis qu’un régime autoritaire se maintient par la violence et la corruption, les vies de deux femmes s’entremêlent. Tout pourrait les opposer, mais elles vont s’allier.

Hemley Boum | Nos vies sauvages. Gallimard, 334 p., 22 €

L’héroïne imparfaite et superbe de Hemley Boum se nomme Ndolo Elimbi. Issue d’un milieu très privilégié – son père est resté bâtonnier de l’ordre des avocats des décennies durant, à l’image du président du pays, avant de se convertir tardivement à une opposition politique plutôt cosmétique –, elle a, elle-même avocate, intégré après son retour de France un cabinet d’affaires très en vue. Mais une rencontre avec un jeune révolté va, lors des émeutes populaires de 2008, transformer la brillante avocate d’affaires en défenseure charismatique et fonceuse des droits humains et de la démocratie.

Au début du roman, Ndolo, emprisonnée à Yaoundé, s’adresse à celui qui reste, malgré une douloureuse séparation voilà plusieurs années, l’amour de sa vie, Enow Alaka. Opposant résolu au régime, le juriste international vit en exil. Mère divorcée d’un jeune garçon, Ndolo a confié l’éducation de son fils à sa propre mère. Avec Pascal Motassi, un copain de lycée épousé en secondes noces, elle forme un ménage paradoxal et désassorti. Pascal la trahira. Ndolo ne serait-elle qu’une personnalité « aveuglée, impétueuse et péremptoire » ? C’est ce que l’on pourrait penser lorsque la commissaire Zeinabou Ndam lui assène que son groupe d’opposants est en réalité « gangrené au plus haut niveau » par la trahison et la corruption.

Née quant à elle dans un milieu plus modeste (père prof de maths, mère sage-femme), l’ambitieuse Zeinabou Ndam cumule secrètement ses fonctions de commissaire de police avec celles qu’elle occupe au plus haut niveau de la DST (Direction de la Sûreté du Territoire), où elle est chargée de la détection et de l’infiltration des groupes d’opposants, ce dont elle s’acquitte avec un professionnalisme rigoureux. Certes, on peut dire qu’elle a livré son âme au diable (encore que cela se discute, mais ne divulgâchons pas) ; toutefois, elle entend bien s’en servir afin de faire advenir « un Cameroun meilleur pour ses enfants, par la force, la raison ou la ruse ».

"Nos vies sauvages", Hemley Boum (Détail) © Gallimard
« Nos vies sauvages », Hemley Boum (Détail) © Gallimard

Le récit parcourt un grand nombre de milieux sociaux et de régions du Cameroun, jusqu’à une case perdue dans la forêt à proximité de la frontière nigériane, où la grand-mère guérisseuse d’Enow, Ma’ Sido’, recueille et ramène à la vie une Ndolo grièvement blessée d’un coup de feu l’ayant atteinte à la cuisse.

Voilà tous les ingrédients du thriller politique réunis, et l’on prendra autant de plaisir et d’intérêt à lire ce roman qu’on le ferait d’un excellent thriller. Mais il est bien plus que cela. Les twists narratifs, qui abondent et surprennent vraiment, n’agrémentent pas l’intrigue ; ils l’approfondissent et amplifient sa résonance. La composition, subtile, combine polyphonie féminine et narration externe, en des chapitres froidement intitulés « Trahisons » – celles-ci sont aussi nombreuses que variées. Précédées par les violences de la guerre coloniale (signalons la réédition récente, en Folio, du roman Les maquisards, paru une première fois en 2016, de la même Hemley Boum) et du régime Ahidjo soutenu par la France, ce sont quarante années du passé récent du Cameroun qui sont revisitées au fil des remémorations de Ndolo, de sa mère, Sippora, et de Zeinabou, alternant avec les révélations qui jettent sur ces souvenirs un nouvel éclairage.

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Au « pays des révolutions manquées » dont le contexte n’est pas travesti et jusqu’à un présent à la fois réaliste et dystopique, surviennent entre autres, dans l’apparent désordre de la mémoire, l’échec de la transition démocratique (années 1990), la calamiteuse dévaluation du franc CFA (en 1994), les émeutes de 2008, l’« annus horribilis du pouvoir camerounais » (2017), les exactions de Boko Haram, la révolte des anglophones, la recrudescence du tribalisme et tout ce qui alimente la « décomposition sournoise du pays ». Ce sur fond permanent de l’exceptionnelle longévité d’un président au pouvoir depuis 1982, aux apparitions publiques devenues si rares qu’elles pourraient relever de la fiction et dont la chevelure « de bébé », restée d’un noir de jais, sert de modèle à celle de son plus fidèle épigone romanesque, le redoutable chef de la Sûreté nationale Théodore Fokam. Autrefois mentor de Zeinabou, ce maître des manipulations et des tortures va, tout comme le sémillant père de Ndolo, perdre superbe et pouvoir au fur et à mesure que s’affirme la puissance alternative des femmes.

Un poème d’Audre Lorde, traduit par Gerty Dambury, livre une clé pour les « vies sauvages » des héroïnes. Ndolo au premier chef, Zeinabou également mais aussi la sœur de Ndolo, Becca, et surtout les femmes de la génération précédente : Sippora, qui auparavant « suintait la peur par tous les pores » sous son allure impeccable, ou Arlette « Mamiwata » Mboma, patronne du cabinet d’avocats de Ndolo, deux femmes à qui la dernière partie du roman fournira des retournements de situation libérateurs. Enow envoyait autrefois quelques vers de ce poème à son amante : « J’écris pour ces femmes qui ne parlent pas, […] parce qu’elles sont – nous sommes – terrifiées, parce qu’on nous demande d’avoir plus de respect pour la peur que pour nous-mêmes ». Et Ndolo de commenter depuis sa prison : « C’est en cela que la poésie d’Audre Lorde est essentielle. Nous respectons la peur plus que nous-mêmes, nous reconnaissons l’intimidation pour ce qu’elle est. »

« Souviens-toi ma fille, tu es puissante mais pas toute-puissante, aucune de nous ne l’est », met en garde une mère. L’une des forces de ce beau roman tient à l’universalité tranquille des points de vue féminins rendus en une langue précise et charnelle, jusqu’à l’inflexible Zeinabou, tireuse d’élite traversée par l’expérience organique de la maternité, « des grésillements dans son ventre, comme un chat qui gratte à une porte ». L’amour peut conjurer le désespoir, comme le souligne l’épigraphe empruntée à Rihanna. La solidarité d’une « légion » de femmes aussi, confrontées à un monde foncièrement patriarcal, à un système politique vicié, et qui parviennent malgré tout à en révoquer la malfaisance.