Communauté bâtarde

Fief invente, à partir d’un récit très bien construit sur la vie d’un jeune homme dans une zone péri-urbaine innommée, un rapport poétique réfléchi à l’existence. Frappant, énergique, évitant nombre d’écueils, ce premier roman fait penser à partir même de la langue.


David Lopez, Fief. Seuil, 256 p., 17,50 €


Fief parle d’un monde invisible, relégué, tu. Celui d’une périphérie ambiguë qui n’appartient vraiment à aucun espace reconnaissable et admis. Ces lieux péri-urbains et leurs habitants qui semblent errer entre des réalités disjointes, sont enfermés dans une zone tampon, inconfortable. « On habite une petite ville, genre quinze mille habitants, à cheval entre la banlieue et la campagne. Chez nous, il y a trop de bitume pour qu’on soit de vrais campagnards, mais aussi trop de verdure pour qu’on soit de vraies cailleras. Tout autour, ce sont villages, hameaux, bourgs, séparés par des champs et des forêts. Au regard des villages qui nous entourent, on est des citadins par ici, alors qu’au regard de la grande ville, située à un peu moins de cent kilomètres de là, on est des culs-terreux. », explique Jonas, le narrateur. Cette communauté intermédiaire parait enfermée, enjointe à une identité impossible, bâtarde. Ils ne sont, littéralement de nulle part, on ne parle pas d’eux, ils vivent des existences comme étouffées dans un entre-deux dans lequel rien ne se passe vraiment.

Tout se répète, tout recommence. C’est un cycle atone, plat, qui semble infini. Fief raconte cette ivresse un peu triste du vide, d’une attente perpétuelle, l’entrecroisement de vies répétitives, apparemment sans consistance. On suit Jonas, toujours, très près. Il va à ses entraînements de boxe, traîne avec ses copains avec qui il fume des joints et fait des parties de cartes, il joue au caïd, au dur qui tend le menton et fait le fier-à-bras. On le découvre plus tendre, avec son père alors qu’ils ne se disent rien, paumé, en train de lire Robinson Crusoé… Toute cette petite bande s’ennuie sec. Mais il faut comprendre que : « L’ennui, c’est une gestion. Ça se construit. Ça se stimule. Il faut un certain sens de la mesure. On a trouvé la parade, on s’amuse à se faire chier. On désamorce. Ça nous arrive d’être frustrés, mais l’essentiel pour nous c’est de rester à notre place. Parce que de là où on est on ne risque pas de tomber. » On fait avec ce que l’on a, on organise sa vie, on se défend. Il y a là une espèce de résignation en même temps qu’un refus et l’on oscille entre les deux. Ce petit nulle part, on l’arpente, on le gorge d’usages, on y invente des habitudes, des spécificités – puisqu’il n’y a rien d’autre à faire, on le transforme en fief.

David Lopez, Fief. Seuil

David Lopez © Francesca Mantovani

Le roman de David Lopez pourrait n’être que ça, un arpentage documentaire, une réflexion parasociologique, une enquête fictionnalisée. Mais ce premier texte n’est jamais ce qu’il semble ou pourrait être. Il y a toujours quelque chose qui résiste, qui fait bifurquer. Car si la réalité sociale intéresse d’évidence l’écrivain, si fouiller et décrire avec une minutie implacable toutes les menues activités de ces jeunes, si retranscrire leurs paroles constitue le centre du livre, Lopez ne s’arrête pas aux apparences. Il déploie à partir de ce matériau une réflexion sur la langue elle-même, sur les identités qui peuvent en découler, sur des rapports au monde singuliers. Il va vers ce qui s’ignore – non pas en documentariste mais en écrivain. Ce qui compte pour lui c’est la langue qui se déploie dans un espace intermédiaire, une parole inventée, qui libère en même temps qu’elle enferme. La langue de Fief, la langue dans son fief, le fief de la langue, la langue de l’entre-deux, invisible, inaudible, qui ne se reconnaît pas. Un fief qui est à la fois concédé et conquis, réversible, ambigu, assez terrible finalement. Le récit alterne ainsi entre des scènes décrites sur le vif, les conversations vaguement délirantes de ces jeunes gens et les remémorations de Jonas qui compose une sorte de récit second, nostalgique, d’une douceur presque irréelle. Les discours se font face, l’un heurté, syncopé, interpellatif, discontinu, brusque, l’autre, fluide, plus soigné (un peu appliqué peut-être par moment car David Lopez contrôle parfois trop son récit, ne se laisse pas assez déborder), intérieur, plus lucide, mélancolique.

L’écrivain fait du mineur une normalité, un usage, un parlé véritable. Cette autre langue, faite de brisures rythmiques, d’apostrophes, n’est ni moquée, ni bêtement singée. Lopez parvient – et ce n’est pas une mince affaire – à dépasser l’exhibition d’une langue qui pourrait être caricaturale, il dépasse le stéréotype en l’écartant d’un mimétisme minorant et exemplaire. Il mène, au contraire, une véritable investigation poétique, un travail patient, progressif, qui transmue un désordre en un espace poétique qui relève de la fable, ou plutôt de l’addition de micro-récits qui témoignent dans un même élan d’un immense désordre et d’une cohérence imperceptible, toujours frôlée, jamais atteinte. Malgré les apparences, ce n’est pas une langue affadie, pauvre ; il s’y invente des usages, une façon de reporter le sens au-delà du discours, de l’abolir ou pour le moins, de le suspendre. Car il est intolérable – comme cette vie invisible, ignorée, dans des lieux indéfinis, entre-deux. L’un des enjeux du roman consiste à élaborer une langue du report, de l’allongement verbal qui interrompt le discours, l’empêche, le heurte, le dilate perpétuellement. Fief invente une poétique expansive. Les discours obéissent à une discontinuité permanente, à une parole collective, hyper ritualisée, où les discours se chevauchent, s’entrecroisent, en augmentant la surface. Seuls les effets de cette langue – il faut rapidement dépasser les apparences à la lecture du texte – comptent, ce qui se joue dans son exposition à la fois d’une réalité sociale et d’un apaisement étrange des tensions qui habitent la langue.

D’une matière qui semble ingrate et secondaire, David Lopez imagine un rapport poétique au vide, à la latence. Le langage y est abordé comme une comédie, de manière profondément sentimentale. Il obéit à une mise en scène qui repose sur une durée qui sublime la vacance existentielle et physique, un vide qui traverse totalement nos sociétés, cette parole omniprésente et expurgée de sa signification au profit de formes symptomatiques qui définissent des identités ou des appartenances. L’intelligence de l’écrivain réside dans sa capacité plastique qui fait surgir de la pensée. C’est comme s’il ne fallait jamais aller au bout de la langue (ce n’est bon que pour le passé révolu), de ce qu’elle veut ou peut dire, faire dire. Et c’est sans doute car la confrontation au vide reste insupportable. Leur vie est vide, étrangement. Elle ne consiste pas en ce qu’elle est, mais en ce qu’elle se figure d’elle-même. Une dimension projective qui hante le monde contemporain – les personnages de Richard Yates l’incarnent absolument – et qui fait que la langue, comme les comportements, ne sont affaire que de projections, de représentations. C’est la leçon de Candide que Lahuiss explique d’une manière formidablement cocasse et distanciée à ses copains : que ce qui compte c’est comment « être confronté à de nouvelles représentations », qu’en fait « c’est une réflexion sur l’existence ». Dans Fief, la langue acquiert cette puissance existentielle, projective, lucide, qui fait que l’on consent à ce que l’on s’imagine devoir être, comment être et où – et que c’est horriblement difficile d’en sortir, physiquement, moralement –, tout en y résistant. Il s’y ouvre pourtant, parfois, des espaces qui contrecarrent symboliquement une angoisse terrible, une négativité dévorante. La langue devient ici, un mode d’existence – avec ses contradictions, les forces qui s’y affrontent, ses possibilités de violence et d’émerveillement – ambigu, toujours entre-deux.

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