Voici des voyages supplémentaires après un été difficile. Première étape, en Amérique du Nord avec W.E.B. Du Bois, cofondateur en 1909 du Mouvement des droits civiques, qui expose dans une fiction la situation des Noirs américains au début du XXe siècle ; puis une percée au Canada en lisant les poèmes de Gabrielle Filteau-Chiba qui chante la nature du Québec. Deuxième étape, changement de continent avec Gün G. Ayurzana, sur une île du lac Baïkal, site majeur pour le chamanisme. Troisième étape, deux voyages dans l’esprit : celui imaginé par Ariella Aïsha Azoulay qui envisage une histoire potentielle du monde juif musulman ; et celui dans l’anti-colloque animé par Élie During et Dork Zabunyan, à la recherche des douze têtes (ou figures) de Gilles Deleuze.
W. E. B. Du Bois (1868-1963), grande figure américaine de « l’intellectuel engagé », fut historien, sociologue, auteur des Âmes du peuple noir (1903) et inventeur du concept de « double conscience ». Il écrivit aussi quelques romans, qu’il jugeait plus susceptibles de divulguer sa pensée auprès d’un vaste public. L’un d’eux, La quête de la toison d’argent (1911), aujourd’hui traduit en français, expose par le biais de la fiction la situation des Noirs, laquelle fut toujours au centre de ses préoccupations et de son militantisme (il cofonda en 1909 l’Organisation de défense des droits civiques, la NAACP).
Dans ce roman, inspiré pour son type de sujet et sa facture par L’épopée du blé de l’écrivain naturaliste Frank Norris, W.E.B. Du Bois s’intéresse au coton, « la toison d’argent » du titre, que deux jeunes Noirs de l’Alabama, Bless Alwyn et Zora Creswell, veulent soustraire, chacun à sa manière, à l’accaparement des riches propriétaires terriens et des industriels, exploiteurs du travail des Noirs.
Cette exploitation, pour W.E.B. Du Bois, est due à une logique capitalistique, mais aussi à la complicité du pouvoir fédéral qui se refuse à remplir les promesses faites à ses nouveaux citoyens après la Reconstruction. Les Noirs du Sud, en principe émancipés, continuent en effet de vivre dans une situation de « péonage » ; pour que justice leur soit rendue et égalité accordée, il faut changer les structures économiques – capitalisme et racisme étant indissolublement liés. Ce sont ces aspects qui sont mis en fiction par l’intrigue.
À cette ligne d’analyse marxisante, qui ne valut pas à W.E.B. Du Bois l’amitié du pouvoir américain (il mourut en ayant pris la nationalité ghanéenne), il ajoute ici d’autres idées qu’il défendait également sans relâche : la nécessité d’un programme d’éducation exigeant pour la population noire, celle d’une alliance des Noirs avec les Blancs pauvres, la libération de la femme, etc.
La quête de la toison d’argent est cependant une œuvre d’imagination et, tout autant que le goût de la mise en scène d’idées, il a celui de la « romance » et de la peinture sociale ou « raciale ». Ce sont peut-être ces deux aspects que l’on retient plus volontiers : le premier grâce au personnage de Zora (préfiguration des femmes indépendantes et volontaires de Z. Neale Hurston, Toni Morrison ou Alice Walker), le second grâce à la présentation d’une variété inattendue d’interactions entre membres d’une société pourtant férocement rigidifiée par un système d’oppression et de discrimination raciale. W.E.B. Du Bois se décrit dans une note introductive au livre comme simple « héraut de la Vérité ». Par excès de modestie ? Claude Grimal
Gabrielle Filteau-Chiba, autrice de plusieurs récits se déroulant dans les espaces sauvages du Canada où elle a vécu, écrit aussi de la poésie. Dans un précédent recueil, La forêt barbelée, les poèmes étaient organisés par saison ; ici, on a quelque chose de plus organique, avec des images empruntées aux règnes animal, végétal, minéral, élémentaire même – ce qui inscrit l’œuvre de la Québécoise dans une mouvance proche des éléments perceptible chez plusieurs écrivains actuels.
Chaque partie est précédée d’un exergue, faisant dialoguer le Québec avec l’Europe. Gabrielle Filteau-Chiba a séjourné en France mais aussi, sur les traces de ses ancêtres, en Bohême. Le recueil peut se lire comme un hymne à la montagne, une célébration des eaux et forêts, des roches et refuges, un chant de résilience.
L’image de la robe est d’une richesse certaine : il y a des robes dont il faut se défaire, comme un animal d’une mue. Il y a la maison dans laquelle on se sent bien, qui nous va comme une tenue confortable. Il y a les flancs de la montagne : « falaises moirées en robes d’épines », « jupes d’un mont sauvage ». Le feu aussi se lit de plusieurs façons : celui du désir, de l’amour, celui des bûchers et celui des grands incendies, hélas de moins en moins rares. Et en fin de compte, le « feu » des disparus, avec le poème de clôture, « Feue la peur ».
Avec Gabrielle Filteau-Chiba, on veut croire à une possible renaissance, tant pour les personnes surmontant un épisode difficile que pour la nature dévastée après le brasier. La « femme-sommet » ne renonce pas, embrasse la lenteur, trouve de la sororité partout, de la même façon que la vie se prépare en dormance sous la neige, sous les cendres.
Ce recueil réunit avec brio celles qu’on oppose si souvent, nature et culture. Ses pages célèbrent les manifestations du vivant mais aussi le « bercail », le lien affectif, voire spirituel, avec le monde, une manière d’être au monde qui rappelle Mireille Gansel. On peut être touché autant par un coucher de soleil que par une veilleuse (un des poèmes s’intitule « Veilleuse ») : « je suis la lampe sur le seuil / la table au couvert en trop / le lit de draps frais lavés […] celle qui de nature / encense l’espace / parle aux braises / habite réchauffe / appelle la nuit ». Mireille Gansel a écrit Une petite fenêtre d’or, Gabrielle Filteau-Chiba écrit « un carré de lumière / pour dire le monde ». Sophie Ehrsam

En dehors de Gengis Khan et des paysages de steppe, que connaît-on de la Mongolie ? Après la répression culturelle des années soviétiques, le pays cherche à renouer avec ses racines, que ce soit par l’enseignement de l’écriture traditionnelle, le « mongol bichig », ou l’intérêt pour le chamanisme. Gün G. Ayurzana s’inscrit dans cette mouvance et La légende du chaman (précédemment paru en 2024 aux éditions Jenyaru) est son œuvre la plus célèbre.
Le lac Baïkal est situé en Russie, dans la région d’Irkoutsk, mais la grande île qu’on y trouve, l’île d’Olkhon, est un site majeur pour le chamanisme. C’est sur cette île que se déroule le récit ; Tengis, un jeune Mongol, devient l’assistant d’un chaman appelé Khagdaï. Son apprentissage dure plusieurs années, à la découverte des ongods (les esprits des ancêtres), de l’histoire de cette région, la Bouriatie, de l’usage spirituel des tambours et enfin de lui-même.
Certains passages peuvent faire penser aux récits d’Antoine Volodine : une forme de rêve ou de transe s’empare des personnages et les aide à traverser les mauvais traitements et la violence, en hôpital psychiatrique par exemple. Les rituels chamaniques, notamment avec l’usage du tambour, évoquent un passage de Corto Maltese en Sibérie, quand le marin croise la route du baron von Ungern-Sternberg, un général fasciné par les spiritualités de l’Asie. Le questionnement autour des bouleversements occasionnés par la présence russe et les innovations techniques (chemin de fer, oléoduc) n’est pas sans rappeler celui que l’on trouve chez de nombreux auteurs amérindiens. Le personnage de Reggie, troublante présence, est d’ailleurs une Amérindienne du Canada de passage en Sibérie.
Il faut accepter de se perdre parfois dans les méandres des visions, dans les errements du tulmaash (mot qui a donné « Dolmetscher », interprète, en allemand) Tengis pour apprécier ce livre qui évoque la survie, la folie, les excès des passions et la beauté des cieux, des montagnes et des eaux dans une contrée froide et lumineuse.
Les lecteurs et lectrices curieux de la Mongolie actuelle peuvent compléter cette lecture avec les œuvres de l’écrivaine et poétesse Luvsandroj Uziitugs, dans lesquelles les rêves et le détachement matériel sont traités sur un mode plus intime, traduites par la même traductrice et parues aux éditions Boréalia. Sophie Ehrsam
Par-delà les récits fictifs élaborés par la colonisation, Ariella Aïsha Azoulay a entrepris de reconstituer une « histoire potentielle », qui tente de renouer avec ce qui aurait pu être si le colonialisme ne l’avait pas détruit, et ce qui pourrait à nouveau advenir. L’histoire potentielle telle qu’elle la conçoit renverse la violence impériale et rejette le principe d’irréversibilité. Une histoire donc qui, retrouvant le passé, s’ouvre à des possibles. Cette histoire est la sienne, elle qui aujourd’hui s’affirme comme Juive Algérienne, Juive Palestinienne et Juive Musulmane. Elle est aussi l’histoire du monde juif musulman d’avant le décret Crémieux de 1870, dans lequel l’universitaire américaine aux multiples racines voit « un génocide culturel marqué par l’usage d’une technologie coloniale d’assimilation forcée à l’égard des Juifs et Juives algérien.nes ».
Avant la colonisation, les juifs, explique-t-elle, organisés en communautés corporatives semi-autonomes fonctionnant sur la base de la loi religieuse en interaction avec le système judiciaire musulman, faisaient partie intégrante de la Oumma. Les musulmans y gouvernaient, certes, mais dans une organisation sociale qui incluait les juifs. Ceux-ci exerçaient différents métiers dont celui du filage de l’or et de la fabrication des bijoux. Rien non plus qui pût ressembler à un clergé : de nombreux rabbins étaient également bijoutiers ou spécialistes d’autres types d’artisanat et réussissaient à maintenir ainsi la loi juive proche de la vie des gens et ne la mettaient pas au service de l’État.
Ariella Aïsha Azoulay expose cette utopie du passé, pour reprendre la belle expression du philosophe Eboussi Boulaga, dans une série de longues lettres adressées à des vivants ou à des morts, célèbres, comme Frantz Fanon ou Hannah Arendt, ou membres de sa famille. Elle y mêle poèmes, photos, souvenirs, érudition historique et engagement militant. La traduction depuis l’anglais de ce très long cri d’amour pour un monde disparu transformé par elle en âge d’or a été assurée par un collectif non professionnel mais profondément impliqué dans cette tentative de réparer des liens rompus. Il faut saluer la force de la démarche de l’autrice et la générosité de ses traducteurs et traductrices. Sonia Dayan-Herzbrun
Lors d’un anti-colloque en forme d’hommage à Gilles Deleuze, en 2025 à la BnF, philosophes, artistes, cinéastes, peintres se sont essayés à jouer avec les figures suivantes : Le Coureur, L’Indien, Le Christ, Charlot, L’Idiot, La larve, Alice, Fils de Cheval, La Fabulatrice, Le Cinéphile, L’Enfant, avec cette question : que veut dire « devenir » dans la pensée deleuzienne ? Il en résulte un ouvrage bien vu, où chaque personnage se contorsionne, non pas pour faire le malin ni pour imiter les bestioles, mais comme une force vitale, un flux qui traverse et décentre l’individu. Montrer les zones d’échanges, modifier les perceptions, composer autrement les affects et les intensités sensibles, se connecter au-delà de l’humain. Dans le langage de Deleuze et Guattari, créer des agencements communs ou encore des blocs de devenir. C’est donc bien d’une histoire de rencontre qu’il s’agit dans ces figures, une rencontre entre deux êtres hétérogènes – du genre la guêpe et l’orchidée, une Meute et l’Épuisé –, soit un « entre-deux » d’où jaillit une nouvelle force modifiant leur nature.
On comprend l’objectif deleuzien, en finir avec les identités, les déstabiliser, les tordre, mettre les psychologies en bascule, « faire fuir » le système des places, torsader l’image fixe pour s’engager en nomade, forer des trous à la surface du langage, faire passer des flux de vie en politique, dans la création artistique et dans les relations sociales. Que ce soit le sujet larvaire ou Bartleby, le damné ou l’affranchi, notre réflexivité est appelée à montrer ces mouvements discrets et minuscules pour répondre à la question : « Qu’est-ce que peut un corps ? » Ou, comme le dit Deleuze dans un cours à Paris 8 Vincennes, passer du « Sujet » au « Superjet ». Jean François Laé
Cette chronique est coordonnée par Jean-Yves Potel
