Deuxième volet des lectures des onze livres tirés du projet Retour au goudron et signés Infernus Iohannes. Leur principal point commun tient à des variations très personnelles sur le Bardo du bouddhisme tibétain, ce monde intermédiaire et obscur où errent les morts, en attendant soit la réincarnation, soit l’extinction définitive. La noirceur quasi absolue a des beautés, que sait nous faire voir Antoine Volodine.
Des textes souvent très brefs, des « narrats » de parfois deux pages, dessinent de multiples personnages, que leur agressivité et stupidité irrépressibles rendent aussi désolants que désopilants ; les trois parties centrales des Meilleurs d’entre nous transforment le titre en antiphrase. Autant d’exemples d’une humanité en bout de course, accélérant son autodestruction. Si cette accumulation d’arrogance, de fanatisme religieux, de cannibalisme, de meurtres à coups de tuyaux de fer ou de bombe anti-cafards et d’incompétence généralisée reste toujours éloignée du sordide, c’est que la subtilité de l’écriture de Volodine décrit des personnages désespérants, mais toujours humains. Non seulement l’absurde devient le moyen de mettre à distance la terreur et la misère, mais il s’impose aussi comme un vecteur de beauté, la tirant de la boue et du goudron.
Les survivants irascibles de « Tambour et compagnie » brandissent au moindre prétexte leur pistolet ou revolver rouillé, en une parodie de western – ce genre dont la violence naît souvent de motivations disproportionnées : l’alcool, la réputation, l’avidité ou la vengeance médiocres. Cette communauté est rachetée par « l’unique fantaisie de leur existence, l’unique fantaisie de leur langage, l’unique joie sans doute », les cadavres exquis que partagent Kween et Greco. Et ce n’est pas un hasard si ces deux-là, orphelins aussi laids que démunis, se révèlent également capables d’une compassion qui s’exprime dans un semblant de rite funéraire. La « sensation agréable, jubilatoire » née des cadavres exquis confirme l’importance du surréalisme dans l’élaboration de l’œuvre post-exotique.
Et il y a les deux histoires de la première et de la dernière parties. Comme souvent chez Volodine, un duo masculin y est lié par l’amitié et enrichi – d’éléments modestes, car les mondes post-exotiques sont de pénurie, mais importants – grâce à des interactions avec un ou des personnages féminins. L’épuisement caractérise ces protagonistes, jusqu’à l’épuisement ou la mort. Mais leur capacité de compassion, révélée à cette occasion de la fin, fait des Meilleurs d’entre nous un livre profondément touchant et justifie son titre. Le choix de l’hétéronyme Infernus Iohannes paraît alors approprié : les existences décrites, en raison de causes externes et internes, sont bien infernales, mais in extremis sauvées par l’écriture, le langage, le verbe – dont les Iohannes de l’Apocalypse et du Quatrième Évangile, hétéronymes primordiaux, furent de puissants manieurs. Verbe à même d’exprimer cette forme de spiritualité athée qu’est la croyance dans l’égalité et la fraternité, verbe qui fait de ces histoires des sources de bonheur extrait des fins fonds. Khrili Breton
Quelles sont ces « cinq fictions bardiques », prenant pour objet le « vagabondage du Bardo », plaçant la mémoire en mode d’effroi, et dont on ne révélera ici que la moelle, mais non les fins ? Elles valent en tout cas, et en toute situation bardique, comme leçons de survie. Dans la première, le narrateur, qui tend à se « confondre » identitairement avec les personnages qu’il rencontre, accompagne « le Gosse » dans les cours dispensés par les Grands-Mères et va jusqu’à se voir « confi[er] un rôle de monstre difficilement cernable ». Mêlant relents de communisme et chamanisme bardique, ces enseignements surannés sont rapidement remis en cause. Même le narrateur de Mémoire, mode d’effroi, dont l’identité tend à pénétrer tous les autres êtres rencontrés, finit par « quitter l’école ». Cet abandon est-il le symptôme de l’inéducabilité de l’humanité ou celui de l’inutilité de l’apprentissage dans un « monde immonde » dans lequel tout s’est déjà effondré ? Sans doute les « tactiques de résistance » immédiate ne s’apprennent-elles pas. Plus rien n’est en tout cas ni souvenable ni soutenable à la conscience du narrateur, auquel la mémoire fait défaut, à la suite d’un choc traumatique de sa tête contre le sol dallé et (symboliquement) contre la réalité du meurtre. C’est que le narrateur ne sort pas indemne d’avoir été chargé de tuer Doron Abalachvili : qualifié d’« incorrigible, inamendable, indécrottable », ce dernier n’a pas tardé à s’illustrer « en tant que bandit de grand chemin », après avoir dès la naissance refusé l’insupportable éducation au, dans et par le Bardo.
Parmi tous ces désapprentissages initiatiques ou réinitiatiques (d’autres vies antérieures), l’expérience amoureuse est la seule uniment positive. Elle déjoue non seulement l’éducation sentimentale mais aussi la destruction plus générale de tout apprentissage. La fiction bardique accorde ainsi, sans céder à l’idéalisation, aux liens des corps les pleines puissances de leurs possibilités. Dans la deuxième et magnifique fiction-leçon consacrée à Gloria Belladonne, le narrateur a goûté subrepticement mais pleinement et librement la fusion, malgré tout bardique, avec sa Gloria. Une fusion qui s’exprime dans et jusqu’à la moelle, dont le langage, remplaçant celui violeur et abject « de queue » (cf. Terminus radieux, l’opus de 2014), relie les tendres basses des profondeurs dés-humaines : « d’indéchirables liens entre nous subsistaient, je le sentais au cœur de mes moelles en langage de moelle ». Et si, au-delà des effrois et des errances qui font dysfonctionner les moelles épinières, les substantifiques moelles du post-exotisme avaient pu conter toutes les mémoires des corps ? Louis Mühlethaler

Ouvrage composite, Survies minuscules est à plusieurs égards un condensé de l’édifice élaboré depuis plus de quarante ans par les auteurs, narrateurs et personnages post-exotiques. Il réunit sept textes semblant de prime abord avoir peu en commun : les slogans (« Pour construire le Paradis ») se mêlent à une nouvelle-biographie d’un personnage fictif (« Vie de Victor-Diogo »), à des compilations de scènes oniriques (« Les aventures nocturnes du camarade Boris ») ou de phrases énigmatiques apparues au moment de la frontière entre la veille et le sommeil (« Avant l’abîme du sommeil ») ; un chapitre (« Plaintes et dénonciations ») réunit, comme son titre l’indique, 245 missives de délations pour des motifs plus ou moins absurdes ou surréalistes, quand un autre, le premier (« La vie mode d’enfer »), décrit en 7 fois 49 phrases ce que peut être une existence, depuis l’expulsion de la matrice originelle jusqu’au trajet vers « l’espace noir ». Le dernier, quant à lui (« En guise de CV : mes hauts faits, mes compétences »), est une liste parodique de ce que peut nous apprendre toute vie – par exemple : le « changement de ton en compagnie de chiens n’en faisant qu’à leur tête » ou la « répétition de slogans ».
Livre bigarré, donc, en apparence, mais dont la cohésion peut se trouver dans son titre, lui-même parodie des « vies minuscules » de Pierre Michon. Post-exotisme oblige, l’horizon n’est ici ni à l’héroïsation des destins, ni à la romantisation de la lutte, ni à la poétisation mensongère et légendaire de l’existence, mais plutôt dans l’exposé désespéré et drôle – et drôle parce que désespéré – de la façon dont la vie est avant tout survie. La question est, semble-t-il, comme dans nombre d’ouvrages post-exotiques : que faire de cette « mauvaise passe avant la mort » ? Comment faire pour supporter ce long couloir, en espérant ne pas finir perdu dans la succession des existences et des réincarnations ?
Les réponses qu’apporte Survies minuscules sont multiples. Il faut « activer un système de refuge intérieur », se retrancher dans le silence, se construire, à l’intérieur de soi, un espace inviolable où faire exister nos images, nos luttes et défaites, les paroles qu’on accueille. C’est ce que font, chacune à sa façon, les figures qui traversent ce livre : incarcérés, il se réfugient et résistent par le silence, ils s’échappent la nuit dans les rêves, ils construisent des programmes politiques qui sont d’autant plus nécessaires qu’ils sont inatteignables, ou écrivent, tout en se sachant produire, finalement, une littérature des poubelles.
Une chose, cependant, les sauve, et nous sauve : la vigueur incontestable, roborative, désopilante, de cet humour du désastre si souvent évoqué par Antoine Volodine, et dont Infernus Iohannes est l’un des plus éminents représentants. Au moins deux des textes (« Vie de Victor-Diogo » et « Plaintes et dénonciations ») sont des sommets d’humour noir auxquels aucun lecteur ne pourra rester indifférent. Clément Ribes
Ultimes sursauts rassemble sept « contes moraux », nommés d’après leur personnage principal. « Héros » serait un terme trop fort pour ces protagonistes qui butent sur des formes d’échec variées, illustrant toute leur « moralité » conclusive : « Une fois dans le Bardo, ne pas trop compter sur les thèses d’Avril pour s’en sortir », ou « Inutile de bluffer en présence d’une femme fatale ». Ces histoires reprennent les topoï de différents genres, propres au détournement post-exotique : scène de foule révolutionnaire, bagarre à l’auberge comme dans les westerns, filature et mission d’exécution, progression nocturne dans une ville en guerre, confrontations post-apocalyptiques avec survivants et sectes. Le décalage post-exotique est porté par des envoyés du « Parti » pourchassant des sorciers ou des vieilles, ou par des ptérodactyles, blattes et extra-terrestres.
Le Parti tente de trouver des alternatives à la fin de l’humanité, sans succès : « Les fourmis, elles étaient trop collectivistes, les araignées, elles étaient trop individualistes ». Partout plane le désastre, source de satire et de dérision. Endoctrinement, planification glacée, guerre ou capitalisme fanatique ne ressortent pas indemnes de ces récits brefs qui forment autant de leçons narquoises à des puissances incapables de donner une cohérence au monde. Nouveaux-décédés, nonnes, « vilaines espèces qui s’étaient depuis cinquante ans substituées à l’espèce humaine », soldats à antennes et carapaces, espions, enfants-tueurs tournent tous en des histoires séparées les unes des autres mais suspendues au même manège grinçant.
Dans Ultimes sursauts, le langage également a été abîmé. Personne, ni humains, ni ptérodactyles du Parti, ne parle bien : « Que tu m’auras pas comme ça dans ta poche, rétorqua aussitôt Lamiyaa Bölööd ». Mais, comme en général dans le post-exotisme, il est aussi le moyen du « sursaut », sa nouvelle syntaxe heurtée traduit une adaptation, la possibilité de se distancier de la situation et de l’appréhender tout à la fois. Même si, dans ce recueil, ce sont plutôt les antagonistes qui dominent le langage ; tout en restant assez laconiques.
Alors, c’est au décor que sont conférées une certaine durée et une poésie certaine. L’écriture d’Infernus Iohannes rend belles les descriptions d’une plaine jonchée de bouses de vaches ou de yacks (mais dépourvues des unes et des autres bêtes), de villes en ruines sous la lune, ponctuées de tas de cadavres ou promises à l’enfouissement, d’une auberge puante, de la taïga où l’on perd la boule. Un monde dont les humains disparaissent, mais qui en prend une étrange beauté. Costanza Kaskar
Dès 1998 et le roman en forme de manifeste intitulé Le post-exotisme en dix leçons, leçon onze, Antoine Volodine avait fait de Lutz Bassmann le dernier survivant du mouvement littéraire post-exotique, celui qui était censé en produire le dernier volume, Retour au goudron. Dix ans plus tard, en 2008, le porte-parole des écrivains post-exotiques, Volodine toujours, publiait sous le nom de Lutz Bassmann, chez Verdier, Haïkus de prison. Il y eut ensuite, du même hétéronyme et chez le même éditeur : Avec les moines-soldats (2008), Les aigles puent (2010), Danse avec Nathan Golshem (2012), Black Village (2017). Dans des entretiens plus récents, Volodine a régulièrement redit que le cycle post-exotique s’achèverait par Retour au goudron sans plus annoncer quel en serait l’auteur. L’apparition du pseudonyme collectif Infernus Ioannes en 2022 a permis de lever le voile sur ce mystère, mais il n’est pas interdit de s’interroger sur les liens que celui-ci entretient avec les autres hétéronymes et, pour ce qui est de Zone crypte, zone miroir, celui des onze volumes de Retour au goudron publié chez Verdier, sur la façon dont on y entend encore la voix de Bassmann.
Lutz Bassmann a toujours privilégié la forme brève, du haïku ou de la nouvelle courte appelée « narrat » dans la poétique post-exotique. Les 63 « brochures » contenues dans Zone crypte, zone miroir adoptent en effet cette forme du narrat, avec plusieurs niveaux de narration et de récits enchâssés. Elles sont racontées depuis la mort mais dans un univers bardique où il est encore possible de disparaître plus encore, de rapetisser, de se transformer, de devenir oiseau ou de tomber en poussière. Tout n’est que crime, dégringolade de civilisation, châtiments terribles : si je voulais citer ici toutes les façons dont les personnes sont tuées ou ont été tuées dans Zone crypte, zone miroir, cela triplerait au moins le nombre de signes alloué à ce compte rendu. Au centre du livre, les récits de la « zone crypte », avec leur forme ritournelle, mêlent les songes (qui peuvent faire penser à ceux des moines-soldats) et la musique. Les horloges n’y respectent plus aucune mesure et on y fait l’expérience de la langue des catacombes, des chants sorciers, avec l’espoir, toujours de basculer vers un monde différent. Cette partie centrale est encadrée par deux sections intitulées l’une et l’autre « zone miroir », où l’on retrouve sept fois les mêmes personnages dans le monde flottant mais qui transmettent, à des époques différentes, certaines des convulsions et les rares enchantements du vieux monde. Tous approchent de leur quarante-neuvième jour, « leur fin, leur renaissance dans le cloaque affreux de la vie, est inéluctable », et ils n’en finissent pas de témoigner, dans leur langue, dont l’étrangeté, l’étrangèreté dans le français, atteint ici son comble. Il y a des moments où l’on ne voit plus rien, tant les mots que l’on croit connaître renvoient à des référents inconnaissables. Tiphaine Samoyault

Dernière livraison, clôturant la « performance éditoriale » finale d’Antoine Volodine, reprend intégralement les sept derniers des 343 fascicules de 16 pages appelés « cahiers bardiques » qui constituent Retour au goudron, étape ultime de l’œuvre. C’est dans ce volume que se trouve la dernière phrase du monumental défi littéraire que constitue le toujours si étrange « post-exotisme ».
On sait la place que le Bardo occupe chez Volodine. Cette traversée du « monde flottant » qui suit la mort, pendant laquelle on doit lire au défunt des récits qui le guident vers la « claire lumière », dure 49 jours. Les 343 cahiers représentent l’étape suivante, soit 49 fois 7. La Marelle, structure littéraire de Marseille où Volodine a été en résidence, a publié en 2022 deux de ces brochures. Cela permet de se faire une idée de la source où a été puisé le matériau de cette performance littéraire de rentrée.
On y trouve des photographies prises à Macao, où l’auteur a résidé. De brèves idées de romans sont regroupées sous la rubrique de « Cap au pitch ». Chaque cahier se clôt sur des récits à peine plus développés, « brèves de dortoir », qui ressemblent à des comptes rendus de rêves. On y lit « une petite bluette entre lapins bleus et renards désargentés » ou « un homme prétend être le fils d’un dieu. Personne ne le croit et, par dépit, il sombre dans l’alcoolisme ».
Dernière livraison reprend les sept dernières brochures. On y retrouve les images qui consonent avec l’atmosphère des récits, parfois de manière presque « illustrative » comme dans le cas de temples bouddhistes et d’animaux morts vendus sur les marchés. Les « brèves de dortoir » sont au rendez-vous. Des récits, qui se suivent, forment une sorte de feuilleton. Comme souvent chez l’auteur, il s’agit de voyage, « Le voyage de Gompo », et qui se fait à deux. Ici Gompo, qui a dépensé pour l’achat d’un radeau toutes ses économies chez un prince marchand, se voit offrir en prime une captive sans nom qu’il appelle Giulietta. On suivra la traversée des marais de ce qui n’est pas et sera peut-être un couple, vers l’eau libre et les côtes de la « Troisième union soviétique ».
Le voyage de Gompo et Giulietta n’est pas seulement une représentation concrète du « monde flottant . Il rejoint une thématique chère à Volodine, celle des révolutionnaires vaincus. Mais ce voyage peut être intérieur, « bardique » ou chamanique. « Je suis heureux de me dire que ce que fait le chaman, c’est ce que cherche tout écrivain », nous confiait-il à propos de Bardo or not bardo (Seuil, 2004).
Le statut du récit se dilue dans les les « brèves » comme il se diffractait dans les « narrats » post-exotiques. Dernière livraison récapitule ainsi bien des traits de l’œuvre volodinienne. Et s’il en est un qu’on ne devrait pas négliger, c’est l’humour ravageur de ces textes, de leurs titres. On en regretterait presque que cette pléiade d’auteurs ait réussi à « se dissoudre dans la claire lumière ». Mais les derniers mots sont sans appel : « je me tais ». Alain Nicolas
