La mémoire d’un peuple méconnu du Pacifique

Beaucoup moins connus que les Maoris, les Moriori occupent une place importante dans ce livre de l’autrice néo-zélandaise Tina Makereti. Au fil de récits entrecroisés qui reflètent différentes époques, on découvre avec Le chant des Rēkohu la complexité de l’histoire de la Nouvelle-Zélande et des îles Chatham voisines. Le texte peut également se lire comme une enquête familiale ou une quête des origines et fait la part belle aux voix féminines.

Tina Makereti | Le chant des Rēkohu. Trad. de l’anglais (Nouvelle-Zélande) par Cendrine Jarraud-Leblanc et Deborah Walker-Morrison. Au vent des îles, 304 p., 21 €

À l’est de la Nouvelle-Zélande se trouve un archipel aux reliefs nimbés de brume, les îles Chatham. Ses habitants sont les Moriori ; les lecteurs de Cartographie des nuages de David Mitchell s’en souviennent peut-être, une partie du récit se déroulant là-bas. Les Moriori sont connus pour leur pacifisme, qui leur a valu un épisode sanglant aux mains des Maoris et un statut social inférieur. Le récit s’ouvre sur la confection du pain par Mere, une jeune femme à qui le levain pour la fermentation est tout ce qu’il reste de sa mère. Dans la Nouvelle-Zélande du XIXe siècle, sa famille, des Maoris assez bien établis, emploie un jeune homme appelé Iraia comme garçon de ferme. On comprend rapidement qu’il est issu d’une lignée réduite en esclavage.

Un autre fil du récit se focalise sur Lula, qui grandit à la fin du XXe siècle avec un frère jumeau, Bigsy, qui ne lui ressemble pas. D’abord dans une relation fusionnelle et presque exclusive avec son frère, elle doit s’en dissocier et peine à se construire une identité, jusqu’au jour où des obsèques familiales lui font découvrir ses racines. Des origines et des secrets tus par la mère. Plus tard, frère et sœur sont à nouveau réunis, malgré les chemins de l’existence divergents qu’ils ont empruntés, autour d’une propriété dont ils héritent, précisément sur les îles Chatham. Lula, hantée par d’inquiétants cauchemars, découvre les mystères et les beautés de l’île, notamment les rakau momori, dendroglyphes (gravures sur arbres) des Moriori.

Dendroglyphe moriori des îles Chatham © CC-BY-SA-3.0/Royston Vasey/WikiCommons

Dans un non-temps, un non-lieu, une autre voix se fait entendre, une voix d’outre-tombe qui identifie Iraia comme un de ses descendants. Cette voix masculine tente de se glisser dans les méandres du temps, malgré une connaissance vacillante de l’anglais, et en vient à décrire un épisode de violences indicibles. Les Moriori ont choisi de rester pacifiques même lors des assauts les plus sanguinaires (massacres et cannibalisme) et les quelques survivants ont été réduits en esclavage par les Maoris. Leur histoire, leur nom, leur patrimoine n’ont été reconnus que depuis peu : travaux d’historiens à la fin du XXe siècle, construction du marae (lieu sacré qui accueille des événements collectifs) Kopinga entre 1997 et 2005, regain d’intérêt pour la langue moriori (abondamment employée ici dans les pages narrées par l’ancêtre). Le célèbre traité de Waitangi avec les Britanniques ayant octroyé l’essentiel des terres aux Maoris, les questions de propriété terrienne et de droits de pêche ont fait l’objet d’intenses négociations dans les années 2000 pour que les Moriori bénéficient d’une forme de compensation.

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Le croisement de destins de femmes dans Le chant des Rēkohu fait penser à Cousines de Patricia Grace (autrice néo-zélandaise elle aussi), dans lequel d’autres personnes se découvrent toute une famille à l’occasion de funérailles et sont accueillies comme membres du clan. La différence est que les Moriori viennent ici s’ajouter aux Maoris et aux Pakeha (descendants d’Européens). Les chapitres qui suivent l’histoire de Mere donnent à voir la Nouvelle-Zélande de l’ère victorienne, peuplée de Britanniques et d’Irlandais, dans laquelle les Maoris sont tolérés mais clairement considérés comme des citoyens de seconde classe. À l’instar des héroïnes de romans du XIXe siècle, comme Maggie Tulliver dans Le moulin sur la Floss de George Eliot (avec qui elle partage une certaine force de volonté), Mere doit trouver un bon mari, pas partir avec un jeune homme sur un coup de tête. Les codes moraux ont évolué, mais des traces de l’esprit colonial perdurent, suggère Tina Makereti, par exemple en évoquant les artefacts venus du monde entier conservés au British Museum. Lula s’y rend pendant la période où elle vit à Londres et une statue de Nouvelle-Zélande lui fait forte impression : c’est un des éléments qui illustre la complexité historique des relations entre ces deux pays et l’enchevêtrement des racines pour de nombreuses familles. Lula voyage pour « se trouver » mais les réponses sont à chercher là où elle est née.

Le levain cher à Mere, les arbres sculptés qui enchantent Lula (un motif de ces dendroglyphes est visible sur la quatrième de couverture et son rabat), sont comme deux occurrences de la persistance d’éléments vivants liés à la mémoire familiale, de liens forts et vivaces avec les générations d’avant. Il est tout à fait humain de vouloir conserver quelque chose qui nous lie à un parent ou un ancêtre, et cela prend une dimension encore plus cruciale pour un peuple qui a failli disparaître, comme les Moriori. C’est un récit qui dévoile peu à peu le cœur de son objet, comme les « cieux de brume » (Rekohu) qui ont donné leur nom à la plus grande des îles Chatham. Tenter de retisser les fils d’une identité complexe, écrire sur ce qui s’apparente à un génocide sans y mettre de l’animosité, voilà une belle manière d’honorer le credo pacifique des Moriori.