L’amie sur la photo

Les éditions Lamaindonne ont imaginé une belle collection autour de ce genre a priori intime et sans haute valeur artistique que constitue la photographie de famille. Dans La meilleure, c’est au tour d’Emmanuelle Lambert de se prêter à l’exercice et d’exhumer quelques archives photographiques. Tout en se fondant dans l’esprit de la collection, l’autrice s’en joue quelque peu. L’exploration familiale s’ouvre à une figure annexe et pourtant centrale : derrière les photos approximatives, on découvre un magnifique livre d’amitié.

Emmanuelle Lambert | La meilleure. Lamaindonne, coll. « Poursuites et ricochets », 96 p., 20 €

Aujourd’hui, l’intime le plus net s’offre à nous sur les réseaux sociaux, sans effort aucun, dans une résolution toujours meilleure. Et pourtant, rien ne se passe, rien ne passe, rien n’émeut. Question de générations ? A contrario, « on ouvre une boîte de photographies, mauvaises et mal cadrées, tout s’engouffre. Le plus banal, le plus quotidien, soudain saute au cœur ». Il était risqué le pari de cette collection qui met au cœur de la transmission littéraire des photographies de famille. Que de telles images, lorsqu’elles sont attachées à notre histoire personnelle, nous retiennent, cela est compréhensible.

Mais lorsqu’elles sont le témoignage d’existences éloignées des nôtres ? Comment expliquer qu’une photographie d’art nous émeut moins qu’une photographie floue, imparfaite, mal cadrée ou sous-exposée, réalisée par une personne que nous ne connaissons même pas ? Pourquoi l’émotion naît-elle moins de la perfection – de la meilleure photographie – que de l’imperfection ? Peut-être parce que n’importe quelle photographie imparfaite d’inconnus nous renvoie implicitement à nos propres albums de souvenirs, mentaux ou argentiques, à leurs propres flous, à leurs propres incertitudes. C’est ce qui nous dispose à accueillir avec faveur l’intime de l’autre, son « plus banal », son « plus quotidien ». En dehors de ces conditions, il n’y a qu’artifice impudique.

Si le livre d’Emmanuelle Lambert nous retient avec tant de force, c’est par sa capacité à autoriser « la grandeur des petites choses ». C’est aussi parce qu’il instille une tension – qui appelle notre attention – entre les photographies et le texte. Car la photographie nous est toujours donnée à voir avant sa révélation littéraire. Le texte prend le temps de nous laisser nous demander quel est le lien secret qu’il s’apprête à tisser avec l’image. On progresse par « ricochets et poursuites » – conformément au nom de la collection, emprunté à une phrase de Denis Roche : « Ne rêvons pas… Laissons aux photos d’être des ricochets, et aux phrases d’être des poursuites. » En cela, il nourrit avec discrétion mais insistance une réflexion sur le lien entre littérature et photographie.

« Helena », Stanisław Ignacy Witkiewicz (1900) © CC0/WikiCommons

Il fallait toute la sensibilité – et l’humour – de l’autrice du Garçon de mon père pour entrouvrir cette boîte à souvenirs sans tomber dans les clichés. Ainsi l’exergue déplace-t-il l’enjeu strictement autobiographique, prépare au jeu de miroir entre le « je » et le « tu » : « Tout le monde part du principe que c’est mon livre ? Je n’en suis pas si sûr. Toi, tu trouves que c’est le mien ? » Empruntée au superbe livre de Leila Guerriero, L’appel. Histoire d’une femme argentine, cette citation installe discrètement la meilleure amie comme horizon du texte à venir, protagoniste et destinatrice. Ainsi, au seuil de cette exploration mémorielle, l’amie est-elle déjà là, présence discrète, appelée à glisser de l’arrière-plan au premier plan. Car « la meilleure » dont il est question dans le titre, c’est Maïra, la traductrice, venue d’Argentine.

L’histoire de cette amitié est donc aussi l’histoire de Maïra et de sa famille, sur fond d’exil et d’opposition à la dictature argentine. On se souvient des disparitions forcées – ils furent quelque trente mille desaparecidos entre 1976 et 1983 – auxquelles échappe le père de Maïra, ancien syndicaliste étudiant, de façon extraordinaire, « parce qu’il n’y avait plus de place dans le camion ». On se souvient également qu’ils furent plus d’un million d’Argentins à s’exiler alors. La famille de Maïra en fit partie. La photographie que la traductrice donne à l’autrice et qui figure dans le chapitre intitulé « Le fond du cœur » résonne alors puissamment. Photographie du retour au pays après l’exil, qui n’efface pas tout à fait les fantômes de cette Amérique latine plongée dans une « nuit dictatoriale » et qui agit dans l’imaginaire comme une « entité sombre, homogène, confuse, et parfaitement terrifiante ».  

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Si La meilleure est un livre qui se dit d’abord au singulier – celui du « je », puis celui du « duo » –, très vite il enchevêtre les existences, s’amuse à les réfléchir les unes dans les autres. Si bien que le singulier, l’intime, finit toujours par résonner collectivement. Les souvenirs de l’autrice deviennent ainsi ceux d’une génération de filles. Car La meilleure est aussi le livre du féminin, celui des filles et de leurs mères, ou, pour le dire avec les mots de l’autrice, du « continuum féminin », continuum problématique : « Je dois faire un effort pour ne pas les réduire, pour ne pas faire d’elles uniquement des mères. […] Il fallait vraiment être sa fille (soit un petit enfant patriarcal camouflé dans une adolescente) pour croire que la femme au premier plan sur la photo, belle, agitée, ardente, était la statue du commandeur calviniste qu’elle s’efforçait de paraître à la maison ». Alors le texte d’Emmanuelle Lambert prend une coloration féministe dans la dénonciation du destin féminin comme structure sociale : « Cette passion si glorifiée, si explorée dans toutes les formes d’art, c’était elle, depuis toujours, c’était elle l’ennemi, l’ennemi de notre race. »  

Parmi toutes ces femmes, les pères sont autant de silhouettes aux contours incertains. Tantôt lointaines, à l’instar du père de Maïra, torse nu, en short noir, taillant une haie du « labyrinthe pavillonnaire », derrière la Renault 5, tantôt floues, à l’image du père de l’autrice, qui se tient dans l’ombre, à l’arrière-plan, couvant de son regard le groupe de jeunes femmes. Silhouettes familières, mais qui ont quelque chose de spectral et d’indistinct. Silhouettes que l’on aimerait pourvoir détailler davantage du regard et qui nous sont comme soustraites, et c’est tant mieux, tout compte fait : le temps de rêver aux photographies de nos pères, indécises aussi. Or, cette photographie du père de l’autrice, la seule de l’ouvrage, c’est Maïra qui la lui offre, tirée de ses propres archives photographiques. Don et contre-don. Moins rigide qu’il n’y paraît, la famille est suffisamment labile pour s’agréger des figures amies.

La meilleure, on l’aura compris, est un livre généreux. En ouvrant sa boîte à souvenirs, Emmanuelle Lambert laisse Maïra y prendre sa place. La prédilection amicale agit alors comme une extension du domaine familial. Ce livre est un don fait à l’amitié. Et qu’est-ce que l’amitié, sinon la famille que l’on se choisit ?