Vénus de la Butte

Dans Suzanne Valadon l’insoumise, Agnès Clancier suit Avec audace l’itinéraire de la peintre montmartroise, de ses années de modèle à l’affirmation d’un regard artistique propre. On est bien loin de la biographie polie, des clichés et des mythologies bohèmes convenues.

Agnès Clancier | Suzanne Valadon l’insoumise. Éditions des Instants, 184 p., 22 €

Dans le Montmartre de la fin du XIXe siècle, saturé de peintres, de cabarets et de mythologies masculines, Suzanne Valadon apparaît d’abord comme un corps parmi d’autres. Un modèle. Une silhouette que les artistes regardent, déplacent et éclairent. Agnès Clancier raconte précisément ce moment de bascule où celle qui servait d’image aux autres devient peu à peu un regard à part entière.

Le livre tient autant du roman que de la biographie rêvée. Clancier ne cherche ni l’exhaustivité documentaire ni la reconstitution académique. Elle travaille par fragments, séquences brèves, perceptions physiques, comme si l’écriture devait elle aussi apprendre à dessiner. Très vite, le lecteur entre dans une matière sensorielle dense : odeur des ateliers, fatigue des corps, fumée des cafés, poussière, alcool, chambres froides de Montmartre où l’art se fabrique moins dans l’idéal que dans la débrouille et l’usure.

La prose d’Agnès Clancier possède quelque chose du fusain : un trait rapide, nerveux, qui sait pourtant s’attarder longuement sur une nuque, une lumière ou un silence. Le roman montre admirablement comment Valadon apprend à regarder en occupant précisément la place du modèle. Poser devient une école clandestine. Une manière d’entrer dans les ateliers, d’observer les gestes, les hésitations, les techniques. En s’habituant « à n’être qu’un objet dans le regard de l’artiste. Un objet obéissant. Elle ne doit pas être insensible ni figée, mais offrir un corps à la fois souple et immobile, sensuel et pudique, une pâte à modeler de chair et de sang ». Mais ce corps observé enregistre tout. Les manières de peindre, les rapports de pouvoir, les faiblesses des artistes aussi. Suzanne regarde autant qu’elle est regardée. Et peu à peu, quelque chose se renverse.

Suzanne Valadon l'insoumise, Agnès Clancier
« Portrait de Suzanne Valadon », Herni Henri de Toulouse-Lautrec (1885) © CC0/WikiCommons

Le grand mérite du livre est d’éviter toute lecture simpliste ou rétrospectivement militante. Valadon n’est jamais réduite à une victime exemplaire du génie masculin. Elle n’a rien d’une muse plaintive. Agnès Clancier fait d’elle, au contraire, une présence rude, mobile, souvent contradictoire, habitée par une énergie presque excessive. « Une passion de vivre la ronge, qu’elle ne parvient pas à satisfaire. »

Cette vitalité traverse tout le roman. Suzanne travaille, pose, boit, aime, dessine avec une intensité physique permanente. Même sa maternité échappe ici aux représentations attendues. Les scènes consacrées à Maurice Utrillo comptent parmi les plus fortes du livre parce qu’elles refusent toute sentimentalité convenue. « C’est Maurice sur le papier, et ce n’est pas lui. C’est elle, aussi. C’est elle, surtout. L’artiste. La mère. Son regard à elle sur lui. Elle a tous les droits. Dévoiler. Travestir. Elle capte ce moment de leur vie, l’emprisonne. Le fait sien pour l’éternité. » Tout est déjà contenu dans ce passage : la violence discrète du regard artistique, capable d’aimer et de transformer simultanément.

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Le Montmartre de Clancier est particulièrement réussi. Non pas décor de carte postale bohème, mais territoire instable, traversé de pauvreté, d’alcool, de désir et de brutalité sociale. Le Rat mort, le Lapin agile, les ateliers saturés de fumée, les chambres humides : tout un monde surgit avec une grande précision matérielle. Et puis il y a Toulouse-Lautrec. La relation entre les deux artistes constitue l’un des centres de gravité du livre. Agnès Clancier évite le romanesque facile pour montrer une rencontre beaucoup plus ambiguë : deux êtres physiquement déplacés, deux ironies, deux solitudes qui se reconnaissent immédiatement.

Le portrait que Lautrec peint de Suzanne devient alors presque un manifeste esthétique : « Il la peint de face, nue, vautrée dans un fauteuil, le visage empreint d’une morgue peu flatteuse, le ventre rond et les hanches lourdes, une huile sur toile de près d’un mètre de haut qu’il intitule : La Grosse Maria, Vénus de Montmartre. […] Crûment évoquée. Tout y est : la rosserie et l’amertume, l’impudeur et les regrets, le dialogue nu des âmes et des corps. Tu ne fais pas dans la pâte de guimauve, toi au moins ! »

Cette phrase pourrait presque servir de définition au livre lui-même. Car Clancier refuse constamment les facilités du roman patrimonial. Elle ne cherche jamais à sanctifier Suzanne Valadon. Son personnage demeure instable, parfois dur, emporté par ses désirs, son travail, ses colères, ses épuisements. Le livre devient particulièrement intéressant lorsqu’il montre les tensions esthétiques qui traversent l’époque. Entre Renoir et Degas, entre sensualité impressionniste et rigueur du trait, Suzanne cherche sa voie.

Renoir aime les surfaces lumineuses, les chairs fluides. Degas, lui, reconnaît immédiatement autre chose chez elle : une sécheresse du dessin, une franchise du regard, une manière de ne pas flatter les apparences. Agnès Clancier montre bien comment Valadon finit par se tenir à distance de toutes les écoles pour inventer une peinture plus rugueuse, plus terrestre. C’est cette quête d’une vérité du corps que le roman suit jusqu’au bout : « Dans la capture d’un instant, elle traque la personnalité qui se dérobe, la faille, ce qui tremble en dessous, qui voudrait se cacher. Sous le lisse, le policé, elle cherche les contradictions, les secrets, les hontes. Ce qui est unique, ce qui est vivant. Ce qui est vrai. » On comprend alors que Suzanne Valadon l’insoumise parle autant de peinture que de conquête du regard. Comment une femme longtemps enfermée dans la position d’objet finit par imposer sa propre vision du monde.

L’un des plus beaux motifs du livre reste d’ailleurs celui du bain, de la toilette, des gestes ordinaires du corps féminin, débarrassés des poses mythologiques ou du voyeurisme décoratif : « Le moment du bain, surtout, avec ce qu’il laisse entrevoir : le plaisir, la lassitude, le repos, l’indifférence, la tendresse, l’abandon. » À travers ces scènes très simples, Clancier montre discrètement comment Valadon invente une autre manière de représenter la chair. Non plus un corps offert au regard masculin, mais un corps habité de l’intérieur. En refermant le livre, on a surtout le sentiment qu’Agnès Clancier est parvenue à rendre à Suzanne Valadon quelque chose que la légende montmartroise lui avait longtemps confisqué : sa souveraineté. Elle n’est plus seulement la Vénus de la Butte, mais celle qui regarde à son tour.