Fastueux roman « né d’un délire uchronique » destiné à « bousculer la pensée », Chronique d’un royaume perdu d’Ananda Devi empoigne ses lecteurs pour faire d’un hameau côtier du sud-est de l’île Maurice un authentique « lieu-monde » où l’on suivra, des ultimes avatars de l’esclavage à la fin du XXe siècle, les destinées pétries de merveilleux de quatre générations effaçant toute frontière.
L’histoire débute vers 1860, lorsque la passion amoureuse entre l’épouse blanche de Dumontais (un colon propriétaire terrien) et un homme noir naguère réduit en esclavage (dénommé Vieux Bouc) donne naissance à trois enfants. Respectivement prénommés Sydney, Mylène et Raymond, ils seront considérés et élevés comme les siens par Dumontais, momentanément indifférent ou aveugle à leurs insaisissables phénotypes, et grandiront au sein de l’habitation sucrière. Ce passing familial se prolonge jusqu’à ce que les trois jeunes gens, d’une beauté radieuse chacun à sa manière, atteignent l’adolescence ou l’âge adulte, que leur mère meure et que leur véritable père disparaisse en gagnant les montagnes. Soudainement dessillé, Dumontais les ostracise en les chassant de chez eux et les force, sous peine de mort, à disparaître de sa vue.
Cet exil les conduit aux confins des terres du colon, en un locus amoenus en bord de mer qui ne cessera, leur vie durant, de les combler de sa munificence magique. L’« étrange fratrie » ne veut « ni détruire ni construire mais seulement habiter ce lieu », appelé le Bouchon en raison de la configuration particulière de sa baie, propice aux pêches miraculeuses. Ils y mèneront une existence frugale sans pour autant manquer de rien, restant à l’écart du monde tout en éprouvant ses secousses majeures : entre autres, la Première Guerre mondiale ou encore une grande grève menée par les travailleurs indiens de la canne… Quand le roman s’achève dans les prémices de la décolonisation (laquelle, à Maurice, surviendra en 1968), un fonds d’investissement sud-africain cherche à faire main basse sur l’endroit afin d’y implanter un gigantesque resort avec prestations de luxe destinées aux touristes internationaux.
Une note liminaire de l’autrice indique que ce sont ses recherches de terrain pour son doctorat en anthropologie qui lui ont offert, autrefois, l’occasion de redécouvrir un lieu qu’enfant elle avait fréquenté lors d’heureuses excursions avec ses parents. D’apprendre qu’en cet endroit reculé, appelé le Bouchon, vivaient en quasi-autarcie, selon les gens du cru, les branches « blanche » et « noire » d’une même ascendance – « mosaïque » et dégradés marins de couleurs d’yeux, de peaux, de cheveux –, « se mariant presque toujours entre eux ». Et qu’ayant renoncé à faire figurer cette histoire dans sa thèse, elle savait cependant depuis lors qu’un jour elle viendrait à l’écrire. De ces décennies de décantation résulte une somptueuse amplification, témoignant, en ses ramifications joueuses, de la capacité de l’imagination à déchiffrer le monde par ses voies singulières.

Quatre générations de Dumontais et de Félicité (la branche dite « noire », censément issue de Félicité l’Idiot, mais plus probablement de la relation avec Vieux Bouc entretenue par sa compagne, Zénie) vivent les naissances et renaissances du Bouchon, qui connaît de multiples métamorphoses. Virgine, l’« enfant vraie », ultime rejetonne de la quatrième génération, est la destinataire de la narration du conteur, dont on apprend à mi-parcours que, personnage de son propre récit, il relève de la troisième génération.
Au fondement de toute société coloniale se tient la ligne de couleur, laquelle, après de brèves années de latence, régit ici à nouveau les destinées des trois jeunes Dumontais. Brutalement réinstituée par le maître de maison alors qu’une forme de magie l’avait congédiée, elle ne portera bonheur ni à celui-ci, ni au cousin à qui il lèguera le domaine, ni encore à la descendance de ce dernier. Plus encore que l’utopie modeste fondée par « l’étrange fratrie » usant de son « don de liberté », puis développée par les générations suivantes (au sein desquelles, en effet, on se marie le plus souvent entre cousins), la saga bifurquée du Bouchon, portée par une narration chatoyante, déstructure radicalement cette ligne de couleur, sans rien céder à quelque célébration irénique du métissage, ni nourrir d’illusion quant aux rémanences historiques de l’ignoble.
Avec ampleur elle écrit : « Si elle pensa à quelque chose, c’était sûrement au gouffre qui les séparait, alors qu’ils étaient de la même famille. Celui qui séparerait à jamais ces deux races et avait soumis par le fouet et le mépris l’une à la volonté de l’autre. Peut-être percevait-elle à présent les infinies ramifications de cette barrière qui ne serait jamais détruite. Peut-être vit-elle dans le passé ses ancêtres exposés, grelottant, dans un zoo français ; une femme enceinte, dans la lointaine Amérique, qui finirait par tuer sa fille nouveau-née pour ne pas la livrer au maître ; et des rébellions réprimées par la corde et le feu. Et, dans le futur, un enfant jouant avec un pistolet en plastique froidement achevé par un policier ; et un adulte étouffant sous un genou appuyé sur sa gorge. Et mille autres, des milliers d’autres, morts et meurtriers. Combien de temps ? Combien de temps cela durerait-il ? Elle ne voyait pas l’infini, mais elle percevait simultanément tous ces moments de terreur. Une rage de plusieurs siècles rayonna d’elle. »
Outre les sangs fondus en un même fleuve, d’autres frontières se redessinent ou s’effacent au gré du récit : humains et bêtes (des macaques qui ne sont justement « ni humains ni bêtes », des papillons réconfortant une femme éplorée) ; vivants et défunts car « les morts, au Bouchon, étaient finalement aussi vivants que les vivants. Parfois davantage qu’eux ». Pour autant, le réel merveilleux ne fournit aucune échappatoire qui méconnaîtrait ou atténuerait les brutalités de l’exploitation coloniale et de la lutte des classes : « Le sucre, depuis toujours, avait été extrait du corps des hommes, et sa douceur du sel de leur sueur et du fer de leur sang. »
La romancière use ainsi de son exceptionnelle science du récit pour doser avec justesse le libre cours accordé à une imagination souvent féerique avec l’exploration implacable des turpitudes humaines, notamment – constante de nombre de ses romans – de la violence exercée par les hommes à l’encontre des femmes. Son écriture sans concession fouille avec une même rigueur le sadisme d’un Alceste et, chez sa principale victime, l’énigme de ce que l’on appellera, plutôt que consentement, l’assentiment à son propre désastre, tout en pointant la faute des témoins demeurés silencieux et en réservant la surprise d’une vengeance féminine singulièrement signifiante.
Là comme ailleurs, c’est cependant l’enchantement qui domine, en un roman généreux en visions inoubliables : la rousse Magritte convolant en sari rouge, lors d’une cérémonie se transformant en cruelle apothéose baroque ; Mylène la matriarche veillant, défunte et pourtant grouillant de mille vies, aux destinées du village depuis sa colline aux papillons ; Frédéric le pêcheur, nageant entre deux eaux parmi tortues, pieuvres et gorgones… Le merveilleux, survenant par bouffées, imprègne avec bonheur le récit tout en étant repris dans des boucles interprétatives d’ordre anthropologique et historique (ainsi lorsque les interventions post mortem de Mylène sont transmuées en apparitions de la Vierge par des populations plus récentes). On peut certes songer, ne serait-ce que grâce aux volées de papillons du Bouchon, au Macondo de Cent ans de solitude de Gabriel García Marquez, mais aussi, pour l’histoire sociale codée à partir des strates d’imaginaires locaux, à Jorge Amado. Profondément créole, l’entreprise, qui réanime des premiers peuples de Lémurie à la présence inscrite dans des blocs de basalte bleu, procède également d’une catabase mémorielle rencontrée, sous des formes un peu moins proliférantes, chez Édouard Glissant et Patrick Chamoiseau. Mais ce ne serait rien dire de l’éclatante originalité d’un récit qui investit plusieurs formes littéraires pour mieux les courber à sa façon. Comme dans l’ensemble de l’œuvre de l’écrivaine, ces multiples tonalités s’agencent au bonheur de l’esprit, en une puissante fiction pensante.
