Évacuée du Liban après le 7 octobre 2023, Elisa Shua Dusapin, autrice de Sauf la frontière, s’installe à Amman d’où elle se rend en Palestine et en Israël, apprenant à parler avec celles et ceux dont la guerre est le quotidien. Des observations aiguës, des rencontres sensibles pour un livre « ivre de frontière et de liberté ».
Le 7 octobre 2023, Elisa Shua Dusapin est au Festival international de littérature de Beyrouth au moment où le Hamas pénètre en Israël et massacre des centaines de personnes. Le 11 octobre, elle est rapatriée en Suisse. Elle voudrait retourner au Liban, mais les autorités suisses l’avertissent qu’elle ne recevra aucune aide si elle se rend volontairement dans un pays en guerre. Mais elle peut obtenir une bourse de recherche d’un mois pour la Jordanie. C’est ainsi qu’elle se retrouve à Amman. Pour chercher quoi, au juste ?
L’autrice ne le dit pas explicitement. Pour comprendre, sans doute, ce qui est arrivé, ce qui lui est arrivé. « Je pressens que je n’en reviendrai pas, de là-bas », se disait-elle dans l’avion qui l’emmenait loin de Beyrouth. Ce qu’elle espère, c’est « franchir ce mur invisible qui me sépare des autres depuis mon retour du Liban ». Elle en verra un, bien visible, deux fois plus haut que le mur de Berlin, englobant même du côté israélien des territoires qui seront séparés du reste de la Cisjordanie. Et d’autres séparations, visibles ou invisibles, auxquelles elle ne cessera de se heurter.
Limites des zones définies par les accords d’Oslo, files arbitraires des checkpoints, ne sont que les plus manifestes des frontières, intérieures ou internation ales, créées par les conflits. Aussi celles qui isolent des communautés qui n’ont pas de langue commune, de coutume à partager, celles qui délimitent les espaces des hommes et des femmes, de l’intime et du public, de l’exilé et du touriste. Elle se souvient d’un voyage en Corée du Sud, le pays de naissance de sa mère. Elle était allée jusqu’au no man’s land qui la sépare de la Corée du Nord. Le brouillard bouchait l’horizon, rien n’était visible. «Notre famille a tout visité ensemble. Sauf la frontière. Mes grands-parents ont refusé de venir ».

Le livre, comme l’indique le titre, peut se lire comme une entreprise d’exploration de ces murs visibles ou invisibles, physiques ou mentaux. Une mise en évidence de l’obstacle, une tentative de franchissement ou de contournement. « Je dois franchir des frontières. C’est un défi. Peut-être une insolence. Chercher à comprendre. Aller chercher. Vérifier que je suis libre. Je n’ai pas d’autre raison. Je suis ivre de frontière et de liberté. »
À Amman, Elisa Shua Dusapin ne sait pas à qui parler. « En Jordanie, il va falloir tout créer », se dit-elle, enviant les journalistes qui ont recours à des « fixeurs ». Elle noue des liens avec son gardien d’immeuble, quelques voisins, et surtout entreprend d’« apprendre obstinément l’arabe ». Elle se sent vaguement coupable de le faire alors que, jusque-là, elle a « tu [sa] langue maternelle, le coréen ». Elle rencontre sur internet Lina, qui apprend le français. « Je voudrais me concentrer sur le dialecte pour me débrouiller dans la rue. » Elle s’extasie sur la diversité et le raffinement des formules de politesse de l’arabe. À l’inverse, Lina aime le français pour sa délicatesse et trouve sa langue maternelle « rude ». Surprise, le coréen, « fait pour l’expression des émotions » lui « revient par lambeaux ». Se détourner d’une langue, s’ouvrir à une autre n’est pas le moindre paradoxe qu’impose l’éloignement qu’elle a choisi. Passant les checkpoints israéliens, elle ne cessera d’être assignée à telle ou telle. « Tu dis que tu as un passeport suisse et tu ne parles pas italien ? », lui demande, agressive, une militaire israélienne. Plus tard, ce sera la même chose pour l’allemand, qu’elle parle couramment. Elle précisera qu’il y a en Suisse une quatrième langue, le romanche.
Adam, le responsable de la supérette du quartier, l’invite à un groupe de parole. Il n’y a que des hommes, principalement des Syriens fuyant le régime de Bachar al-Assad. Les sujets sont mis au vote. Le premier jour, ce sera : « La vie vaut-elle d’être vécue après ce que j’ai traversé ? » ou « Quels rêves ai-je laissés au pays ? » On lui indique que les séances se déroulent suivant le principe du « diwaniya », l’espace d’échange traditionnel arabe. Une bougie est allumée. Pas de discussion générale tant qu’elle brûle. Chacun parle à son tour, quand on lui passe le « bracelet de parole » qu’il doit tenir en main. Il doit se présenter, parler de lui. « Parle en je ! », répète-t-on à celui qui se lance dans les généralités. Des destins individuels poignants, des deuils, des regrets, des espoirs font ainsi leur entrée dans le récit d’Elisa Shua Dusapin. D’autres suivront au gré de ses rencontres à Ramallah, Bethléem, Naplouse ou Tel Aviv. Plus tard, des femmes viendront s’agréger au groupe. Certaines ont lu sur internet ceux de ses livres traduits en arabe ou en anglais, et même des bribes d’interviews. En attendant, le bracelet lui arrive. Elle doit participer. Elle commence en arabe, continue en anglais, soucieuse de « parler en je ». Le caractère autobiographique du livre trouve-t-il son origine dans le diwaniya ?
Elle apprend sur internet l’existence des « Sages-femmes de l’eau », un groupe de plombières. Le métier, plus encore qu’en Europe, est ici exclusivement masculin. Les femmes n’ont le droit ni de faire appel à un homme en l’absence de leur mari ni de travailler chez un autre homme. Les plombières sont indispensables, tout en choquant ceux, et aussi celles, qui ont une conception traditionnelle de « l’honneur ». Elisa Shua Dusapin demande à Asma, l’animatrice, de suivre la formation proposée. La circulation de l’eau et celle de la parole se libèrent. « Un frisson me parcourt. Je reconnais mon processus d’écriture ».
Peu à peu, elle sort d’Amman, entreprend de passer en Cisjordanie. Même si la guerre n’est pas forcément le point d’entrée dans le livre, ni son seul fil de lecture, elle en est le déclencheur, omniprésente. « Je ne connais pas la guerre, je viens d’un pays sans guerre », dit-elle lors de sa première intervention dans le groupe de parole. « Je balbutie que la guerre est dans ma vie ». Dès le premier jour, on lui apprend à se mettre à l’abri des obus, à ouvrir la bouche pour que les tympans n’éclatent pas. À Sdérot, où des Israéliens viennent observer pour cinq shekels les colonnes de fumée causées par les explosions à Beit Hanoun, une localité de la bande de Gaza, elle éprouve, malgré la distance, le choc des bombes, en particulier la « thermobarique » qui tue par onde de choc et par absorption de tout l’oxygène.
Ses voyages en Cisjordanie et en Israël lui permettent de vivre au jour le jour les effets du zonage A, B, et C instauré par les accords d’Oslo, quadrillant le pays de clôtures, de checkpoints. Ce sont les attentes interminables, les fouilles, les interrogatoires, l’exploration systématique des contacts téléphoniques, et ce dont elle est témoin, les refoulements, les brutalités. Une fois passés les contrôles, les patrouilles, les raids des colons. Mais aussi, de l’autre côté, la peur des attentats, l’angoisse au sujet des otages, encore aux mains du Hamas. Pus discrètes, les déclarations d’opposition à la politique du gouvernement.
Un paysage moins manichéen qu’attendu se dessine ainsi dans le récit sensible et nuancé d’Elisa Shua Dusapin. Des Israéliens critiquent leur pouvoir, des Palestiniens considèrent que « mettre tout sur le compte de l’occupation » ne dispense pas de chercher à créer une « société solide ». Ainsi, sans se protéger des émotions qui l’envahissent devant les effets concrets de l’occupation et de la guerre, elle ne dissimule pas son envie de dire que « tout ce qui m’intéresse, c’est nos dialogues de sourds ». Sauf la frontière se tient ainsi sur une ligne de crête, sans position surplombante ni militantisme, à l’écoute permanente de ce qui se dit. Le texte réussit le tour de force de créer un espace où le lecteur passe sans cesse de l’empathie à la réflexion. On comprend pourquoi les personnes qu’Elisa Shua Dusapin rencontre lui disent : « reste longtemps la prochaine fois ».
