Le droit d’aimer moins

Après le grand succès de Pour Britney (P.O.L, 2024), Louise Chennevière revient avec Faire la peau, un livre encore plus personnel, traitant d’un sujet qui promet d’être de plus en plus investi par la littérature : les relations compliquées et violentes entre mères et filles. Malheureusement, l’analyse a du mal à se frayer un chemin au milieu du récit d’un parcours de vie.

Louise Chennevière | Faire la peau. P.O.L, 288 p., 21 €

Le sujet de la maternité a largement été abordé d’un point de vue féministe cette dernière décennie, et le plus souvent selon la perspective des mères. Ici la tendance s’inverse et ça commence par une phrase coup de poing : « J’ai toujours attendu la mort de ma mère ». Par la suite, l’autrice s’échine à expliquer comment sa relation avec sa mère l’a menée à cette attente. On comprend que la mort interviendrait comme une fin indépendante de sa volonté, pour couper les ponts. Une décision qui, quand on est une fille, est difficile à prendre, mal vue, incomprise, peu importe les arguments.

Le récit prend la forme d’une série de souvenirs de maltraitances qui nous parviennent sans ordre chronologique ni de gravité, souvent sans contexte précis. Cela va de la violence physique à l’humiliation, en passant par la négligence, ou encore par ce qu’on peut désigner comme de la non-assistance à personne en danger. Ces flashs éclairent partiellement la manière dont la violence circule dans la lignée des femmes de la famille, sans que presque rien en soit dit.

« Les Mauvaises mères », Giovanni Segantini (Détail)(1894) © CC0/WikiCommons

Comme dans Pour Britney, les réminiscences sont là pour appuyer un propos plus vaste, mais l’articulation de l’intime et du politique a du mal à se faire dans le présent ouvrage. Pourtant, il y a bien une théorie défendue dans Faire la peau, un but auquel la société devrait arriver et il est explicitement formulé très tôt dans le texte : « Je voudrais qu’on donne le droit aux mères d’aimer moins, d’aimer comme les pères et de disparaître. » L’idée est reprise plusieurs fois, un peu explicitée, mais nous la perdons vite de vue.

S’il est facile d’admettre que le cas de l’autrice illustre parfaitement une forme de violence dont on parle rarement, il est difficile de la concevoir de manière plus globale. D’abord, parce que l’accumulation d’épisodes personnels violents prend le pas sur l’analyse mais aussi sur l’évocation (rare) d’autres cas de femmes ayant été dans des relations aussi compliquées avec leurs mères. Ensuite, parce que la description des lieux (Paris, les grands appartements, les résidences secondaires) et des situations (voyages annulés, vacances ratées, héritage encombrant) ne peut pas parler à tout le monde. Bien que l’argent et les accusations de bourgeoisie soient utilisés par la mère comme des moyens d’exercer sa violence sur sa fille, le livre ne parvient pas à masquer l’étroitesse du milieu où se joue cette violence.

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Il y a quelques mois paraissait Pardonner à nos mères de Caire Richard (Les renversantes, 2025), qui débute par une phrase un peu moins choquante que celle qui ouvre Faire la peau : « Je ne me souviens pas du moment précis où j’ai regardé ma mère en pensant : Je ne serai jamais comme elle. » L’essai interrogeait lui aussi la relation entre mères et filles, mais la démarche était différente et s’appuyait en grande partie sur le témoignage de 150 femmes qui se sont exprimées dans un questionnaire sur le sujet. L’autrice admettait : « Il y a […] dans les réponses une sur-représentation des femmes blanches de classe moyenne ou moyenne supérieure. Comme dans le féminisme en général, me direz-vous ». La position d’où elle parle est donc clarifiée dès l’introduction de l’ouvrage et elle finit par l’assumer, pour éviter de tomber dans « une diversité de façade ». Nul doute que Louise Chennevière a conscience elle aussi de sa position, il n’empêche que la réflexion sur un sujet aussi grave et important (la violence sur les enfants), dont la société s’empare de plus en plus, mériterait d’être vue à partir de perspectives plus diversifiées, de façon à créer un espace plus ample où il soit possible d’élargir cette réflexion à toutes les formes de violence, y compris politiques et sociales.