Avec Septentrionale, Karim Kattan réussit à dessiner les traits d’un pays au destin absurde et tragique, ainsi qu’à traduire ce qu’on pourrait croire incommunicable. Sans pathos et en évitant les clichés, l’auteur palestinien signe un récit de fin du monde qui n’est pas… triste.
Maryam et Joseph forment un duo improbable dans une road-story nocturne ayant pour décor un pays imaginaire qui s’effondre. Ils ne se connaissent pas avant cette nuit de départ, mais ils décident de traverser ensemble le pays du Sud vers le Nord où tout le monde semble vouloir aller.
Les personnages ont l’air en décalage, d’abord dans leur solitude. Maryam a pris seule sa voiture pour partir ; quant à Joseph, il fait du stop à une frontière abandonnée, d’où les checkpoints ont disparu. Avant l’arrivée de Maryam, il ne voit passer que des voitures bondées, la fin du monde ne se vit pas seul. Dans les voitures, il y a des familles, des groupes, des amis ou des voisins qui ont fait des plans pour partir ensemble. Joseph et Maryam, eux, n’ont pas de plan. À ça il faut ajouter qu’ils sont aussi en décalage dans le temps. Ils ont pris la route après tout le monde, comme s’ils avaient mis un moment à se mouvoir, à se décider. Sur leur route, ils croiseront et feront un bout de chemin avec deux hommes, seuls comme eux, mais ces personnages secondaires ne sont peut-être que la personnification de leurs obsessions respectives.
Tout ce qui n’est au début que suppositions se confirme quand, par leurs échanges ou leurs monologues intérieurs, on en sait un peu plus sur leur passé et les circonstances qui les ont amenés à se retrouver dans cette voiture. Joseph était en vacances avec des amis qui ont tous décidé la veille d’aller vers le Nord, lui est resté pour la beauté d’un homme, parce qu’il croyait en « cette idée absurde et tenace que la beauté était l’inverse du deuil ». Maryam s’était retrouvée seule bien avant cette nuit, quand son amoureuse, Hind, l’avait quittée, et après le drame vécu par son ami Younis dont on ne comprendra les enjeux qu’à la fin du roman.

En plongeant dans leurs vies d’avant, on comprend que leur décalage a toujours existé. On comprend aussi que, si les proportions de ce qui se joue dans cette nuit sont inédites, le pays et la région sont habitués à des catastrophes plus familières qu’on nomme plus facilement guerre ou crise, mais « qu’est-ce qu’une crise, quand la vie entière en est une ? Que vient-elle interrompre, sinon elle-même ? La crise était la seule modalité de leur vie ». Cette fois-ci, en plus des coups de feu et des explosions, on parle de catastrophes naturelles, voire surnaturelles, d’épidémies mystérieuses. Il devient impossible de suivre ce qui se passe et de démêler le vrai du faux : « Qui disparaissait, au juste ? Le pays ? La terre ? Le sol ? Le ciel ? Ces choses-là demeureraient. On disait que le pays allait disparaitre, mais il n’y aurait pas de vide sur la carte, pas de trou béant au milieu de la planète. »
Le roman tout entier fonctionne sur ce principe d’exagération, la situation a tant empiré qu’elle est arrivée à son stade définitif : l’exil final. Si aucun lieu n’est nommé, on reconnait la situation, « l’arrogante et festive capitale du pays du Nord », la colonisation, les frontières et les checkpoints… la langue aussi est un indice qui confirme, s’il le fallait encore, les références : « Par moments, la radio crachait une ou deux phrases. La langue surgissait au hasard : parfois la leur, parfois celle des adversaires, parfois une troisième, indéchiffrable. »
Leur langue est incarnée subtilement par la lettre arabe « ن » glissée naturellement dans le récit, sans traduire ou expliciter les mots auxquels elle renvoie, elle est comme un secret d’initiés, un poème caché. Le fait que les lieux soient fictifs, que le fantastique pointe par endroits, n’enlève rien à la dimension politique du roman, qui parvient à incarner la catastrophe et ce qu’elle vient arrêter, c’est-à-dire des vies faites exactement des mêmes éléments que les vies dans des lieux en « paix » : des amours et leurs chagrins, des amitiés, des liens familiaux…
La violence ne se limite pas dans ces contextes à des manifestations spectaculaires en forme de conflits infinis, elle ne concerne pas que le peuple comme entité, mais chaque individu, dans sa propre famille, son propre cercle, ce qui est appelé « les violences intrafamiliales », qui viennent parfois – le parcours de Maryam et Joseph nous le rappelle – s’ajouter aux bombes qui explosent à l’extérieur.
C’est sans doute le plus émouvant dans ce roman : donner à voir et à penser ce que les guerres et les génocides interrompent, brisent.Sur chaque visage anonyme de réfugié fuyant Gaza ou le Sud Liban, visages qui passent en boucle sur les chaines d’infos – comme une simple illustration –, il faudrait désormais projeter des histoires comme celles de Joseph ou de Maryam. Les visages se confondraient peut-être moins facilement, et on les oublierait sans doute moins vite.
On pourrait aussi considérer, comme nous invite à le faire ce roman, le mouvement de fuite comme le contraire de la peur : « Peut-être croyons-nous tous que les autres fuient poussés par la panique et la peur. Mais non. La peur nous clouerait au sol. Elle nous ferait nous allonger et attendre que ça vienne. S’ils n’avaient que peur, ils seraient morts. Il y avait autre chose. […] Non, ce qui nous pousse tous, comme des dingues, vers le nord, c’est l’amour. »
Paradoxalement, la lecture de Septentrionale ne nous laisse pas à terre, au contraire elle nous élève et nous donne la sensation d’avoir saisi les nombreuses ressources des pays « en crise », ressources qui retardent, pour longtemps encore, espérons-le, leur disparition.
