En revenant sur la période de sa vie où il enseignait dans des collèges de la banlieue parisienne, Yannick Haenel raconte la joie de transmettre la littérature et d’exister par elle. Mais des ombres planent sur son nouveau roman, La solitude des professeurs est infinie : celles de Samuel Paty et de Dominique Bernard, des professeurs assassinés, humiliés et abandonnés. À leur récupération politique, il oppose la ferveur romanesque.
Bien qu’il ne s’agisse pas d’une série à proprement parler (on peut lire chaque livre séparément et l’un ne suit pas l’autre), Yannick Haenel poursuit ce qui s’apparente désormais à un cycle, initié par Introduction à la mort française (Gallimard, 2001) et poursuivi sur cinq romans. Évoluer parmi les avalanches (2003), Cercle (2007), Les renards pâles (2013), Tiens ferme ta couronne (2017) et Le trésorier-payeur (2022) étaient déjà reliés par le même narrateur-personnage, son double romanesque, Jean Deichel, toujours sur le qui-vive pour qu’il lui « arrive quelque chose », suivant à la fois l’ordre de Baudelaire (« Soyez toujours ivre ») et celui d’André Breton (« Lâchez tout »). Il veut « avoir vécu ».
La solitude des professeurs est infinie peut donner l’impression de condenser l’ensemble. On y retrouve le style de Yannick Haenel, à la fois ample et précis, comique et méditatif, emporté et serein, trivial et merveilleux. On y croise des éléments rencontrés ailleurs – un renard pâle, Georges Bataille le fameux trésorier-payeur d’Arras, un fusil de chasse, la peinture italienne… surtout, on y rencontre une matière qui a irrigué les romans précédents, alors même qu’ils racontaient des épisodes ultérieurs de la vie du personnage. Il ajoute une pièce qui manquait à sa biographie : la dizaine d’années que Jean Deichel/Yannick Haenel, venu à Paris après ses études à Rennes, passa dans l’enseignement secondaire dans les années 1990.
Si Jean, c’est un peu tout le monde, Jean Deichel, c’est à la fois Don Quichotte, Lancelot et le prince Mychkine. Il y a de l’idiot et de l’errant en lui. Et si l’on entend « déchet » dans « Deichel » – certains personnage ne se privent pas d’écorcher son nom –, c’est que ce beau personnage est aussi fait des épaves et rebuts de la société, se sentant proche des vies méprisables, des animaux, des étrangers, et cette fois-ci des enfants jugés « difficiles » car vivant dans les quartiers marqués du même stigmate. Lecteur de Moby Dick et du Zohar, le jeune homme est d’abord un fou de littérature, au sens littéral (et vivre la littérature, n’est-ce pas la prendre au sens littéral ?) : incapable de vivre sans faire de sa vie un récit, il la vit d’autant plus qu’il vit tout comme un roman. Les événements qui occupent le reste de la terre lui passent par-dessus la tête, mais la moindre perception – souvent décuplée par l’alcool, car il n’est pas de roman de Yannick Haenel sans sa scène d’ivresse, souvent catastrophique – donne lieu à une aventure (l’auteur dirige la collection du même nom chez Gallimard). Son désir et les hasards qu’il suscite forment sa seule actualité. De ce que disent les livres, il prend tout avec le plus grand sérieux ; pour ce qui est des règles, des conventions et des usages de la société, il envoie tout balader. Tel Roberto Bolaño qui fut gardien de camping, il dort dans le Tennis Club de Deuil-la-Barre, une petite ville du Val-d’Oise, dont un copain de fac lui a confié la clef contre la mission d’ouvrir et fermer la grille à heures fixes. Jean Deichel s’en fout. Son confort lui importe peu devant la joie de lire, d’écrire, de faire lire et écrire. Il s’y jette à corps perdu.

Le problème, c’est que l’Éducation nationale française ne fonctionne pas comme le roman que vit le chevalier de la littérature. Lorsqu’il s’élance vers les collèges où il est nommé, il se fait le témoin de phénomènes en germe il y a trente ans et qui n’ont fait que s’aggraver depuis, tombant sur des enseignants en dépression, épuisés, rendus aigris et cyniques par des fonctionnements administratifs absurdes, un manque de moyens et une perte de sens totale. Le principal à tête de mort, l’inspecteur et certains de ses collègues n’ont que faire des éblouissements qu’il souhaite partager. Ils veulent de l’ordre dans les classes, une bonne « gestion », la maîtrise de « compétences », la validation d’« acquis », « un bon cours », sans que personne sache ce que cela veut dire. Les portes du collège se referment sur Jean Deichel et ses élèves, relégués dans un préfabriqué, comme celles d’une caserne ou d’une prison – dans son premier livre, Les petits soldats (La Table Ronde, 1996), Yannick Haenel racontait son enfance dans un prytanée militaire. Tout semble donc fermé ; mais tout semble aussi pouvoir s’ouvrir, tout le temps. L’enjeu est de trouver la clef – un motif qui jalonne le récit, du collège au tennis-club. « Et si nous quittions ce monde affreux, elle et moi, tout de suite, avant d’être faits prisonniers ? », se demande-t-il quand il rencontre sa collègue Sabine.
Face à cet ordre qui tue toute imagination sur son passage, Jean Deichel va se révolter en maintenant vive sa ferveur. À l’accablante scène d’inspection où il se fait humilier, répond celle, magnifique, où les collégiens se passent de main en main un livre de Charlotte Delbo qu’ils lisent à voix haute. Et il faut le voir, juché sur une chaise d’arbitre de tennis, pour sentir toute sa liberté, toujours à la recherche autour de lui des oiseaux, jardins et coupes d’or qu’il a rencontrés dans des tableaux et des poèmes. C’est aussi la grande liberté de Yannick Haenel, sans doute ici au sommet de son art narratif, alternant la réflexion poétique et politique avec le plaisir de la fiction.
La clef qui ouvre, Jean Deichel va aussi la saisir par le souvenir et l’écriture. S’il fait le récit de son expérience, c’est qu’elle n’est pas totalement « passée », dans les deux sens du terme. « Parce qu’en elle quelque chose m’échappe, une chose qui ne passe pas : trente ans plus tard, elle me reste en travers de la gorge », dit-il. C’est aussi la clef de cette énigme qu’il faut trouver par le récit. La difficulté de ces années, vaste morceau de passé qui hante le présent, tient à ce qu’elles ont fait alterner la dépression et l’allégresse, deux solitudes différentes qui se font face. À la mauvaise solitude qu’est l’isolement, correspond, dans le temps de l’enseignement comme dans celui du récit, la solitude qui ouvre au monde et aux autres, légère, illuminée, « sœur de l’ivresse ». Le roman de Yannick Haenel raconte ainsi une histoire double, celle d’un engloutissement dans la souffrance et d’une remontée à la surface de la vie. Cette histoire attendait un récit capable d’inclure la totalité de l’expérience vécue, avec ses contradictions, ses impasses, ses mystères. Le roman se déroule principalement au croisement des années 1990-2000, mais il s’écrit en « cette nuit, trente ans plus tard, où la mémoire des instants me revient, où j’écris ces phrases à toute allure en attendant qu’elles me révèlent leur secret ». Et comme le dit magnifiquement Deichel/Haenel, grâce au récit, « ce qui est perdu revient », « tout n’est pas perdu, alors ».
Un événement joue comme un déclencheur de la mémoire et de la narration. L’assassinat de Samuel Paty, le 16 octobre 2020 devant le collège de Conflans-Sainte-Honorine où il enseignait l’histoire, l’a « réveillé », dit Jean Deichel, et lui lance un appel à témoigner. « Je n’ai plus pensé qu’à ça : raconter mon expérience, revenir sur ces années 1990 où, à ma mesure, j’avais vécu quelque chose de l’abandon des professeurs. » Trois ans plus tard, le 13 octobre 2023, un islamiste tue un autre professeur, Dominique Bernard, dans le groupe scolaire Gambetta-Carnot d’Arras. Le chevalier de la littérature se retrouve égaré dans un monde où ses collègues se font assassiner. Leur histoire apparaît de manière indirecte à travers celle de Judith, la collègue dont le vase sera brisé – et peut-être recollé.
Comment écrire sur un tel sujet sans participer à la récupération permanente dont ces morts, et plus généralement la souffrance des professeurs, font l’objet depuis des années ? En faisant à la fois le pari du témoignage et celui du roman. Yannick Haenel, profond, lucide et ému, parvient à ce tour de force de ne faire ni un texte à thèse, ni un livre qui éviterait son sujet. Il ne nie pas la violence des élèves, le refus de la liberté d’enseigner, toutes les tensions qui traversent la société française ; il rappelle d’abord le manque de considération pour la si délicate et si puissante mission des professeurs. « C’est ainsi, des dizaines d’années plus tard, que Samuel Paty est mort : personne n’a voulu réagir quand on l’a menacé », dénonce Jean Deichel. Mais il propose une autre lecture des événements, plus courageuse, car plus minoritaire, que bien des discours politiques et médiatiques. Il ne s’agit pas de les idéaliser ou de mythifier les enseignants. Mais si « leur solitude est infinie », ce n’est pas seulement à cause de leur abandon ; c’est aussi que, à l’image de celle de l’écrivain, leur tâche est par définition solitaire et à renouveler sans cesse – donc à soutenir avec le même dévouement qu’on leur demande.
La solitude des professeurs est infinie construit alors ce qui nous a trop souvent manqué dans le traitement immédiat des événements qu’il raconte. Les objectifs politiques ont récupéré les morts et les souffrances, confisqué leur mémoire. Se souvenir avec justesse du sacrifice des professeurs, cela demande du temps. En transmettant leur ferveur, ce grand roman nous le donne.
