Imaginez que vous êtes un toxicomane schizophrène, et que la voix d’une personne elle-même fortement perturbée, une voix surexcitée et dépressive, pédante et sarcastique, parasite votre tête. L’écrivain finlandais Jaakko Yli-Juonikas nous soumet à cette expérience en un roman foisonnant et convulsif. Comme l’indique la couverture d’un objet-livre soigné à l’extrême, où « roman » se lit en gras à l’intérieur de Neuromaniac, c’est peut-être surtout de littérature qu’il est question. Les rapports entre auteur et lecteur apparaissant finalement comme une magnifique folie.
Neuromaniac présente 229 chapitres non linéaires. À la fin de la plupart d’entre eux, un choix est proposé, envoyant l’intrigue dans des directions différentes. La plupart du temps, le narrateur du roman est Gereg Bryggman, la voix dans la tête de Silvo Näre, même s’il parle souvent de lui à la troisième personne. Les choix de fins de chapitre étant formulés à la deuxième personne, la lectrice et le lecteur ne peuvent qu’avoir le sentiment qu’on s’adresse à eux. Et c’est parfois clairement le cas, comme dans la note 6 : « Tu t’es lancé dans un sacré boulot en entreprenant de lire cet ouvrage… » Mais, à d’autres moments, la deuxième personne parle explicitement à Silvo : « alors, Silvo ? Donne-moi une réponse franche : serais-tu capable de tuer Markus si je te le demande gentiment ? Réfléchis bien, il y a là un important problème d’éthique de recherche. Oui : passe au ch. 93. Non : passe au ch. 174 ». Le plus souvent, l’ambiguïté persiste. Ainsi, lectrice et lecteur se retrouvent placés dans la même position que Silvo, soumis à la logorrhée digressive de Gereg et à ce que le jeune schizophrène perçoit comme des « ordres ».
Bien entendu, lectrice et lecteur restent libres d’abandonner n’importe quel livre, d’en sauter des pages, ou de le lire dans le désordre. Neuromaniac exhibe cette liberté sous la forme à laquelle la collection « Un livre dont vous êtes le héros » a donné son nom. Cependant ici la notion de choix paraît fortement ironique, puisque dans certains cas les possibilités sont si nombreuses qu’elles s’annulent en termes de cohérence de l’intrigue (chapitres 70 ou 149) ou, bien plus souvent, l’histoire aboutit à une impasse, Gereg s’étouffe dans son vomi, reste bloqué dans une boucle d’auto-hypnose ou affirme que le cerveau de Silvo éclate. Bien sûr, Gereg étant un personnage « imaginaire », il peut réapparaître et se remettre à parler dans la tête de Silvo, l’intrigue n’est jamais close. Mais sa logique ne cesse d’être fracassée par les attaques de Gereg, jusqu’à apparaître comme impossible. Le narrateur se présente comme psychiquement malade, sous l’influence de médicaments, voire à certains moments de drogues. Son discours se délite ou explose, un chapitre en contredit un autre, Gereg est clairement non fiable.
Ainsi, le texte donne à voir l’arbitraire de la fiction, mais le fait que la lectrice ou le lecteur se trouvent eux aussi assimilés à un toxicomane schizophrène contraint de subir le récit désaxe, déstabilise l’acte même de lire. Que suis-je en train de faire ? Qu’est-ce que ce texte, et qu’est-ce que lire ? Quelle part d’autonomie ai-je ? Suis-je dans la même position qu’un malade mental, à la fois accoucheur et prisonnier d’une voix que je n’ai pas choisie ? Ce vertige saisira celles et ceux qui auront arpenté les 229 chapitres (une carte à la fin du livre permet de les cocher et de savoir où reprendre), à l’issue d’une lecture qui oblige à accepter l’incomplétude et la confusion.

Gereg n’est pas n’importe qui : il prétend avoir été étudiant en neurologie, voire chercheur dans ce domaine, sujet obsessionnel qu’il aborde sous tous les angles. Le texte suit une forme ironiquement universitaire, avec des intertitres numérotés, 719 notes – se référant le plus souvent à des livres existants, et pourtant sans rapport avec le discours de Gereg – et des titres de grandes parties en bas de page mais rassemblant des chapitres absolument décousus. Le discours autorisé, savant, se trouve sapé aussi bien que la narration romanesque. D’autant plus que Gereg se passionne avant tout pour les détournements de fonds réels commis par une quantité étonnante de chercheurs sur le cerveau finlandais, en insistant sur deux sommités, Paavo Johannes Riekkinen et Urpo Kalervo Rinne. Un autre neurologue largement mentionné, Jorma Palo, était aussi romancier. Le livre se délecte des népotismes, accaparements de recherches, charlatanismes, magouilles et malversations de la classe politique et du monde universitaire de la Finlande, mais, comme ils diffèrent peu de ceux de tout l’Occident, la satire débridée qu’en fait Jaakko Yli-Juonikas touche également ledit Occident dans son ensemble. Un autre modèle ironiquement adopté par le roman est celui du jeu vidéo avec ses choix multiples et ses nouveaux départs sans fin. À travers un écureuil privé de sa calotte crânienne qu’on dirige grâce à un implant cervical, cette structure ne paraît pas moins absurde. Le motif de l’écureuil revient d’ailleurs régulièrement comme symbole de la folie.
La force de Neuromaniac est que sa forme éclatée lui permet de posséder tant de facettes qu’il devient multidimensionnel. Le texte, tel un psychotique en liberté, échappe aux cadres, scientifique, sociologique, littéraire. Les personnages fictifs, tels le professeur Arvo Hallucina ou l’assistant de recherche Nömpi Vampiriri, les immigrés grecs et ex-étudiants Ippos Siponomi et Syvic Pippolios, le clown alcoolique Aulis Oleanteri, se mêlent aux personnalités réelles, jusqu’à ce que tous relèvent du même ordre.
Le verbe frénétique de Gereg s’émancipe même de la finitude, puisqu’il ne possède, littéralement, pas de fin. La structure du livre fait que l’ultime chapitre n’est pas le dernier, l’intrigue ne cesse d’aboutir à des impasses, et donc de repartir. À au moins six reprises, on est censé deviner le numéro du chapitre suivant, ce qui est sans doute impossible. Lectrice, lecteur, si tu n’arrives pas à aller plus loin, c’est de ta faute !
Pour autant, il se passe énormément de choses dans Neuromaniac, et souvent très drôles. Gereg a une dispute homérique avec Birit, sa femme, il reste coincé dans la cuvette des WC, récupère une grenouille et/ou une tortue, va en Estonie se faire greffer un nouveau cerveau (ou pas), assiste à une remise de prix universitaires, rend visite à ses oncles, se fait enlever par des trafiquants de drogue. La puissance comique de Jaakko Yli-Juonikas – son nom, qu’il a choisi de porter, car sa famille en avait changé, a le sens de « super rusé » – possède quelque chose de rabelaisien dans son abondance, le cerveau remplaçant le corps et la vision humaniste de l’être humain s’effaçant devant une représentation beaucoup plus pessimiste. La traduction d’un tel ensemble par Sébastien Cagnoli représente une performance qu’il faut saluer. Encore une fois, la littérature finlandaise nous offre un texte qui ravage nos habitudes comme Gereg et Birit leur salon.
Neuromaniac n’est pas un roman classique, il demande l’effort de se laisser envahir par un discours déstructuré, proliférant, d’accepter la désorientation, dans un palais des glaces brisées où les niveaux d’ironie se démultiplient. C’est le prix d’une lecture hors du commun, lors de laquelle le brouillage des horizons efface les limites et procure le frisson des vrais questionnements.
Alors, « Le carrefour ressemble exactement aux innombrables carrefours parcourus précédemment. Dans quelle direction, cette fois-ci ? À droite (124) ou à gauche (164) ? »
