L’une et l’autre

D’une année aux côtés d’Irène Gérard, femme « neuroatypique » qui a peint des centaines de toiles sans titre ni signature à « La S » à Vielsalm en Belgique, Joy Sorman tire La vie brute, un récit qui oscille entre la fascination et l’empathie.

Joy Sorman | La vie brute. Flammarion, 192 p., 21 €

L’une, Joy Sorman, est écrivaine, chroniqueuse de télévision, animatrice radio, née d’un père qui n’est pas vraiment inconnu, a sa fiche sur Wikipédia, bref, respire, si l’on ose parler ainsi, l’air parisien. L’autre, Irène Gérard, ne cumule pas les notices biographiques, plutôt les ennuis de naissance, de la vie qui va avec, mal grandie, « avec un handicap, une altération », mal placée, dans un foyer et un travail dont elle ne veut pas, une famille, une mère, qui ne veut pas plus d’elle, une demi-sœur pas vraiment sœur, le reste qui s’ensuit, enfin presque. Car entre la vie et ses cahots, il y a La « S », Grand Atelier, la possibilité pour Irène de briser ses chaines, on pourrait même dire : sortir de ses gonds. Peindre comme elle l’entend, le vit, le voit, agencer des morceaux d’être, en déplacer d’autres, décomposer des visages, explorer des régions inconnues d’elle, de nous.

On ne sait pas trop pourquoi l’une veut rencontrer l’autre, quelque chose d’inconscient peut-être, de profond sûrement, qui ne peut se dire autrement que par la forme d’un livre, les mots qui cherchent la vérité de soi au-delà de soi, comme une image qui se révèlerait tardivement, et serait pourtant depuis toujours déjà là, une possibilité d’accéder enfin à la part sauvage de son existence, se « dépayser » : « Peut-être parce que je ne présente pas de conformation insolite, que je ne suis ni mythologique ni légendaire, alors je cherche refuge auprès de l’art brut, je cherche une forme d’innocence, je cherche à m’alléger, me décrasser, à me mettre hors de moi, je cherche à me dépayser. »

Irène Gérard, Joy Sorman la vie brute
« La vie brute », Joy Sorman (Détail) © Flammarion

Se dépayser, justement : La « S », Grand atelier, centre d’art brut et contemporain sis à Vielsalm, dans les Ardennes belges, n’est pas un lieu comme les autres, c’est un paysage qui recèle les paysages de bois et de forêts alentour, un endroit centripète, qui tire sa force des personnages qu’il héberge, abrite, un lieu de vie et de travail pour « artistes qui sont aussi, selon la terminologie commune et la considération sociale des anomalies, handicapés mentaux. ». On entre à La « S », on ne peut guère la visiter, c’est difficile d’être du dehors et du dedans, cela ressemble à ce que Michel Foucault appelait une hétérotopie : une utopie de lieu, « un espace concret pour l’imaginaire et la liberté, comme le sont la cabane d’enfant dans les arbres où s’inventent des récits, des aventures et des identités – on aurait dit que – ou le théâtre qui nous représente, qui nous fait vivre des histoires réelles mais dans un lieu à côté du réel ».

Entrer dans. Être entre. Malencontreusement d’abord. Entre l’écrivaine et l’« artiste » Irène Gérard, deux mondes, deux univers presque : les mots de l’une, ses références (il s’en trouve d’ailleurs à foison dans le livre…), ses allers-retours entre Paris et la Belgique ; le silence de l’autre, sa non-culture résolue, sa manière de rester arrimée à ses gestes. Bref, le combat de la policée et de la sauvage, la ligne lisse et la forme cabossée… Comment dès lors parler d’Irène Gérard ? Évoquer sa simplicité apparente, sa complexité inatteignable ? Comment la dire sans l’écorcher à nouveau ? Comment se trouver près d’elle alors qu’elle semble si lointaine ? Peut-être, se contenter de trouver une place, un espace, entre elle et une autre qu’elle.

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Le texte pourrait de fait n’être qu’un exercice de reconnaissance, d’observation, d’anthropomorphisme déplacé, mais non, Joy Sorman s’arrête intelligemment là où Irène Gérard commence. L’une écrit l’autre qui peint, l’une écrit tandis que l’autre peint, et pas plus. Et pas moins. L’écrivaine ne pense pas l’« artiste », il y a une autre approche, plus fine, ductile, qui reconnaît ses limites en même temps que celles de l’autre, ses façons d’être quand elle n’est pas, et vice versa. Deux présences côte à côte, une manière de poser un miroir et positif et négatif : elle la regarde ne pas la regarder, elle ne l’écoute pas l’écouter, et elle aussi. Elles sont là, elle la suit de ne pas être comme elle, et elle non plus : « Je ne comprends pas mais je constate, un geste issu des yeux et du cerveau mêlés. De la rétine à la matière grise et vice versa, par je ne sais quel trajet, je ne sais quelle bifurcation, quel court-circuit, quel raccourci ou au contraire détour. »  

C’est Jean Dubuffet qui invente la notion d’art brut en 1949, comme le rappelle opportunément Joy Sorman, lui qui « convoque les éconduits de la société », lui qui « défend les artistes sauvages, ceux qu’il appelle les extrémistes de la pensée ou de la sensibilité ». Michel Thévoz creusera le sillon après lui, défendra l’idée bec et ongles : cet art qui est de n’en être pas tout à fait un, cet art qui regarde et se regarde depuis les bas-côtés de l’art, cet art qui esquive le beau : un « ratage réussi », proposera-t-il lumineusement. Sans doute la part manquante que Joy Sorman entend et attend de l’écriture, ce qu’elle pourrait lui donner, ne lui donne pas tout à fait.

Joy Sorman et Irène Gérard se sont-elles jamais rencontrées ? Il n’est pas nécessaire de répondre à cette question. L’essentiel est ailleurs. Dans les images qui remontent à la surface du texte, tel le souvenir de ce cendrier kitsch, orné d’une mouette, acheté par la petite Joy, le dernier jour de colonie de vacances, souvenir déclenché par la vue de l’amoncellement de bibelots dans l’appartement d’Irène et Christian, son compagnon. Entre un presque rien et un rien du tout. Entre les silences de l’une et les mots de l’autre. Joy Sorman cite à propos Gilles Deleuze, qui « décrit certaines personnes, quand elles entrent dans la pièce, comme nuées de gouttes, des variations d’atmosphère ; et c’est toujours d’abord cela rencontrer quelqu’un, avant que de parler, une modification de l’environnement, même légère. Il nous fallait être des nuées de gouttes l’une pour l’autre ». Dont acte. De peindre. D’écrire.