Nous aussi, roman d’Anne Godard, donne à lire l’histoire d’un sujet privé de sa singularité, tourmenté par l’impossible distance qu’il peut prendre avec les autres. Mais qui, dans cette impuissance même, a trouvé une manière singulière de décrire une société qui a mal à l’individu.
Par l’usage exclusif du pronom personnel indéfini on, Anne Godard encode ingénieusement la progéniture d’une tribu familiale parisienne, bourgeoise, cultivée, dominante au sens le plus bourdieusien du terme. Ce procédé minutieux, presque maniaque, ne se cantonne pas à la description des us et coutumes de cette famille : « On place les manches à droite, on tourne les lames des couteaux vers l’assiette, les dents des fourchettes vers la nappe, rien de blessant, rien de coupant vers l’extérieur ». Il explicite, d’emblée : « les lames des couteaux tournées vers l’assiette », c’est aussi « notre passé glorieux, notre certificat d’authenticité, la légitimité d’un héritage qu’on n’a pas à questionner ».
Être exclu de ce groupe, ce groupe-assujetti comme dirait Félix Guattari (assujetti à ses propres lois considérées comme transcendantes), est l’équivalent d’un bannissement hors du monde. Se considérant comme une puissance sociale instituante, cette famille ivre d’elle-même ne se contentera pas de juger la façon dont les invités coupent le fromage, mais s’intronisera elle-même au Panthéon des Grands Hommes : « De ce qu’ont fait nos parents, on ne sait rien sinon qu’ils étaient résistants. On se dit qu’on aurait fait pareil, on aurait résisté contre l’occupant, contre les nazis, la Gestapo, les collabos, on a ça dans le sang, depuis toujours on est du bon côté, celui de la culture et de la liberté ». Après tout : « Nous on est nobles dans ce sens-là, c’est pour ça qu’on mérite cette maison, avec ses meubles et tout le domaine qui l’entoure. »
Même si d’infimes incises subjectives (« La plus jeune est toujours la dernière, tant pis pour elle si elle mange froid ») semblent suggérer que la situation n’est pas si rose, les premiers arguments sont si minces qu’on se retrouve comme absorbé dans la fausse neutralité du on qui envahit le texte. Alors, cantonné dans le rôle conventionnel du parent agacé par un enfant qui ne comprendrait pas sa chance et ne mesurerait pas ses privilèges, le lecteur se posera sans doute la question : quel mal y a-t-il à être supérieur aux autres ? « On attire le regard sans faire exprès » ; « On est belles sans y penser », c’est plutôt enviable même si on se moque des façons de s’exprimer du fils du concierge : « Nous on ne dit pas tata, tonton, mémé, on dit grand-mère ou bonne-maman, on dit tante et oncle ». Seulement, ce qui est énoncé comme attribut du on devient progressivement le moteur d’une tyrannie à rebrousse-poil : « On ne fait pas de distinction, pas de séparation, on n’a pas de frontière, pas de limite, pas de corps propre, pas de soi. On est dans un tout indistinct, mais hiérarchisé, dont on ne sort que si on est exclus. » L’angoisse monte. Quel est ce on qui parle, surtout « quand on est persuadés qu’on ne peut pas vivre dehors ? Qu’il n’y a pas de vie, ailleurs, seulement un grand vide où on sera perdus ».

Ce on est une invention relativement tardive. Il est à l’origine le cas sujet du nom homme, mais il s’est grammaticalisé, c’est-à-dire qu’il a perdu sa fonction de nom commun pour devenir un outil grammatical. En allemand, Heidegger, pour parler du on inauthentique, utilise les termes : Das uneigentliche Man (qui n’est pas propre à un sujet). Le on, pour Heidegger, exerce une dictature qui impose l’uniformisation, la dissolution du sujet dans la masse. Mais on peut considérer la foule avec la pertinence et l’ironie de Baudelaire, traducteur d’Edgar Allan Poe et de son extraordinaire nouvelle L’homme des foules, et tirer du « bain de multitude » une « singulière ivresse ». Ce savoir n’est pas étranger à Anne Godard. La confusion identitaire au sein d’une masse d’enfants – « on est, ensemble, un seul grand corps » – ne serait être le support d’une tragédie si elle n’offrait des aspects joyeux, voire jouissifs.
La fissure, dans ce grand corps indifférencié, est un des enjeux narratifs du roman d’Anne Godard. Le sujet ne peut naître depuis cette matrice sans renoncer à cette première identification à la tribu. Alors plusieurs scénarios se proposent, car le on, même morcelé, persiste. La révolte, encore agglutinée à ce « on inauthentique », est d’abord inefficace : « On se dit qu’on manque d’air, on se sent empêchés d’être ce qu’on aurait cru. On pense que c’est cette éducation conventionnelle qui nous étouffe, les bonnes manières et les petites cuillères en argent, c’est notre oppression. » Quitter la famille, changer de lieu, d’habitudes, ne suffit pas à rencontrer sa singularité. « On travaille tous les jours. La vie se met à ressembler à un long tunnel de métro […] On se sent loin, on se sent mal. Isolée, on n’est plus nous, on ne devient pas non plus je comme ça. »
Ce qui est passionnant dans le roman d’Anne Godard, c’est la résistance du récit à la dictature du je. Si le on est dictatorial, le je peut l’être aussi. Comme Henri Michaux l’écrivait dans la postface de Plume : « On veut trop être quelqu’un ». Anne Godard nous propose différentes errances d’un sujet incapable de s’instituer lui-même : « On est une femme qui n’a plus toute sa tête. Des neveux se sont désignés comme tuteurs. On ne sait déjà plus tout à fait qui ils sont, on les laisse s’occuper de tout. On flotte dans nos habits trop grands, dans nos pensées qui s’éparpillent. »
Progressivement, ce on deviendra un nous. Ce nous qui est dans le titre du roman, c’est déjà une autre mathématique du sujet. Il surgit dans le manque, dans la négation de lui-même : « On a voulu s’entourer d’enfants, on en a voulu plein qui soient les nôtres, qui nous appartiennent, des enfants à nous, des tas de petits êtres qui nous multiplient, nous dédoublent, qui dépendent de nous et qui nous aiment inconditionnellement, des petits nous pour refaire le grand nous qui nous a tant manqué. » Bien sûr, une rencontre amoureuse, le témoignage d’un cousin, fait que : « On n’est pas sauvée, mais on a été secourue. » La parole ou le secours (et les recours) viennent de l’extérieur. L’intérieur, dans la tête, dans la famille, est obstrué par une culture qui paraît impuissante à s’incarner, à s’actualiser : « On est éprise d’absolu, on a lu Bataille, la petite mort de la jouissance sera notre anéantissement. On s’offre un soir, telle l’absente d’un bouquet ».
Mais en réalité tout est simulacre. « On lit des livres sur la Shoah, la déportation, les camps d’extermination, les régimes totalitaires, les sectes, on se sent concernée. » Tout sonne faux mais tout sonne vrai aussi dans ce roman en révolte contre la tentation sociale de faire de toute fiction une machine à vocation intégrative, visant à consolider la philosophie du sujet d’une société. Si le langage est un domaine saturé d’instances dominatrices, si la fiction familiale, la fiction personnelle même, est un mécanisme épuisé, constamment ballotté entre divers destins déjà vécus, déjà déçus, si le sujet est une gageure terrible, tragique, il reste à Anne Godard la lecture et la nature : « On lit des auteurs que l’exil a coupés de leur enfance, des autrices qui ont dû réapprendre à parler dans une langue qui n’était pas la leur, on partage leur nostalgie et leur sentiment d’incommunicabilité, on essaie de comprendre comment elles ont trouvé l’accès à cette parole qui nous a manqué. » Et la nature, héroïne malheureuse des temps modernes, parle sur nos corps : « C’est le matin, on part marcher le long des étangs. Le vent nous fait les cheveux fous, la pluie enchevêtre sur nos joues des lignes de vie indéchiffrables qui nous dégoulinent dans le cou. »
Nous aussi met à jour l’illusion positiviste d’une famille persuadée, en se parlant d’elle-même à elle-même, de produire une description neutre du réel. Cette neutralité illusoire est parfaitement signifiée par l’usage systématique du « on ». Il faut un « outsider within », pour reprendre les termes de Patricia Hill Collins, une voix discordante à l’intérieur du groupe, pour mettre en faillite cette neutralité signifiée par le « on » Devenir un individu n’advient pas seulement pour la voix narratrice, progressivement désincarcérée de la masse familiale. On verra que la mère se détachera, finalement, mais à seule fin d’exprimer une adhésion individuellement assumée à ce « on ». Au moins apparaît brièvement l’idée qu’une masse est constituée d’un amalgame d’adhésions individuelles.
Le secret du roman (nous laissons aux lecteurs le soin de le découvrir) rejoint ce que certains qualifieraient peut-être d’obsession contemporaine, mais c’est une obsession nécessaire et dont on constate, malheureusement, pour l’instant en tout cas, l’impuissance. Malgré les témoignages, les enquêtes, les missions gouvernementales, les innombrables instructions ministérielles, et surtout les romans remarquables qui traitent de ce sujet (parmi lesquels Nous aussi s’imposera sans aucun doute), les violences sexuelles intrafamiliales restent, dans notre pays, insuffisamment repérées.
