Poétesse et slameuse britannique, Hollie McNish vient de publier Je me demande pourquoi on ne peut pas dire non, tout simplement. Dans cet ouvrage hybride où cohabitent anecdotes et poèmes, McNish s’interroge sur les mots (surtout ceux qu’on n’utilise pas), le sexe oral et la mère patrie, le bonheur et les commencements. Sa langue, mordante et émouvante, déculpabilise le corps féminin d’être féminin, et nous aide à répéter « vulve mouillée » jusqu’à ce que cette expression paraisse aussi normale que « blessure par balle ». Rencontre, suivie d’un extrait du livre.
J’ai lu dans vos biographies que vous vous êtes tournée vers la poésie dès l’âge de sept ans. Vous pouvez nous raconter ?
Ma mère a trouvé un poème que j’avais écrit à sept ans, alors que j’étais très en colère : je voulais un chien mais mes parents refusaient. Dans ce poème, je n’ai pas été tendre avec eux, et je faisais rimer mes petites insultes avec le mot chien. Puis j’ai continué à écrire des poèmes, notamment dans mes journaux intimes, où j’aimais écrire de manière codée pour que personne ne puisse savoir ce que je disais. J’adorais écrire, même pour apprendre mes leçons à l’école, je rédigeais des poèmes pour me souvenir de mes cours, toujours en jouant avec les rimes. Certains font ça avec des photographies ou des dessins, moi c’était déjà la poésie.
Enfant, j’adorais l’écrivain Roald Dahl, même si depuis j’ai appris qu’il y avait eu des polémiques à son sujet. Ce n’était pas un poète, mais quelquefois il y avait des petits poèmes dans ses livres. J’ai été marquée par Matilda, notamment par la discussion entre la bibliothécaire et l’héroïne à propos d’Oliver Twist.
J’aimais aussi beaucoup Please Mrs Butler, d’Allan Ahlberg, car c’était la première fois que je pensais au monde du point de vue de quelqu’un d’autre. Dans un poème, le narrateur explique qu’il ne veut pas aller à l’école car les enfants ne sont pas gentils avec lui. On se rend compte à la fin qu’il s’agit du directeur de l’école. C’était l’histoire la plus drôle que j’avais jamais lue. Peut-être que les professeurs n’aimaient pas non plus être là ? J’ai lu ces poèmes des dizaines et des dizaines de fois sans m’en lasser.
Votre dernier ouvrage commence par le besoin de dire au lecteur de cesser de critiquer son corps, et c’est rare de lire de tels propos. Quelle a été votre envie première quand vous avez commencé à composer votre livre ?
À partir de ses onze ans, ma fille a commencé à se critiquer, et j’ai eu beau faire mon possible pour qu’elle ne le fasse pas, le monde entier autour d’elle était contre moi. Peut-être qu’aujourd’hui je pense aussi un peu plus à la mort, j’ai vécu la mort de certains de mes ami.e.s, de mes grands-parents, et, en tant que parents, voir son enfant critiquer un corps qu’il ne peut changer, c’est douloureux. Et c’est une telle perte de temps.
On n’est jamais assez bien, on aimerait être autrement, et ça nous fait du mal, c’est un cercle vicieux. Quand j’étais enceinte, j’ai lu que la mère transmettait ses propres insécurités à son enfant. Je n’ai pas aimé cet article, qui culpabilise comme souvent les mères. Mais j’ai repensé à toutes les choses que ma famille, notamment ma grand-mère, m’a dites sur mon physique quand j’avais quinze ans, et c’est étonnant à quel point c’est resté dans ma tête, aujourd’hui encore. Je n’ai pas voulu reproduire ça avec ma fille, et ce livre en témoigne.

En vous focalisant sur le vocabulaire qui manque pour parler du corps et du désir féminin, vous réhabilitez des mots comme « vulve », mot honni et tabou dans notre société. Comment avez-vous trouvé la liberté de l’écrire dans un recueil de poèmes ?
Je l’ai fait parce que je ne suis pas non plus à l’aise avec ça. Quand j’ai partagé mes premiers poèmes à ce sujet, on m’a rétorqué : « Mais pourquoi parler de ça ? » Je trouve ridicule qu’il y ait des mots qu’on n’ose pas prononcer. Avant l’âge de vingt-neuf ans, je ne connaissais pas bien le mot vulve, alors que j’ai eu un enfant à vingt-six ans ! C’est une amie médecin qui m’en a parlé. Même ma mère, infirmière, trouvait ce mot terrible et ne l’utilisait qu’avec ses patientes, jamais à la maison. C’était encore plus difficile pour ma grand-mère.
Je trouve fascinant qu’il y ait une réaction de rejet quasi physique quand on utilise le mot vulve. Notre société nous impose des pressions si extraordinaires qu’on se cache derrière des arguments pour légitimer notre répulsion de ces termes. D’ailleurs, les pénis ont le droit à des noms pour leur excitation, pas les vulves. C’est incroyable ! Le fait qu’on arrive à dire « blessure par balle » sans souci, mais que « vulve mouillée » nous fasse honte, cela révèle combien le monde est plus à l’aise avec la violence qu’avec l’intimité.
Vos poèmes sont aussi des expériences de pensée avec des images fortes, notamment la « livraison » de votre corps pré-grossesse (qu’on vous intime de retrouver). Ou lorsque vous inversez les règles de la vie avec des demandes de conseils à nos aîné.e.s pour accentuer nos rides. L’humour est-il très important pour vous ?
Je ne peux pas vivre sans humour et, comme j’écris comme je vis, cela se retrouve dans mes livres. Il n’y a pas une semaine sans que je pleure de rire avec mes ami.e.s et ma famille. Je veux écrire des poèmes drôles pour ne pas perdre les gens en route, ne pas paraître en surplomb ni critiquer les personnes qui pourraient se sentir visées par mes propos.
Mon poème sur la livraison du corps pré-grossesse, je l’ai écrit après qu’on m’a dit qu’on espérait que je retrouve mon corps « d’avant ». Alors j’ai imaginé marcher et demander aux personnes que je croisais : « Avez-vous vu mon corps pré-grossesse ? » J’avais cette idée de petite affiche que je collais dans la rue dans l’espoir de retrouver ce corps. Et pour l’autre poème, cela m’est venu de ma fille qui, à quatorze ans, était impatiente d’en avoir quinze pour aller voir un film qui lui était interdit. Je voulais parler de la mémoire de cette excitation. Je n’aime pas la nostalgie, l’humour permet d’être dans le moment présent.
J’aimerais revenir sur le mot moist, « mouiller », qui est le mot le plus détesté de la langue anglaise. Selon un sondage du New Yorker, en 2012, il devrait même être effacé de la langue anglaise. Vous soulignez que le dégoût est plus marqué quand le mot est « associé à des mots liés à la sexualité »…
Oui ! En France, on m’a dit qu’il y avait deux mots pour décrire l’humidité. Alors qu’en anglais c’est le même pour le désir féminin et pour la nourriture, et il y a plein de blagues dans les émissions culinaires, car dès qu’on utilise moist tout le monde éclate de rire ou est gêné.
Un jour, ma mère m’a dit détester ce mot car un homme très malaisant l’avait utilisé une fois, et depuis elle en avait honte. Moi aussi, un homme m’a dit, alors que j’étais très jeune, environ quinze ans, qu’il voulait me faire l’amour, et depuis, je déteste ce terme. Il y a tant de mots reliés à la sexualité, abîmés par des personnes perverses, qui nous poursuivent malheureusement toute la vie.

Vous dites que poser les mots vulve, vagin, clitoris et les apprendre à nos enfants, c’est les protéger : les agresseurs profitent de cette invisibilisation anatomique pour commettre leurs crimes. C’est donc un tabou de plus qui protège les agresseurs ?
Oui. Lorsque j’ai partagé un de mes poèmes sur Instagram, une criminologue spécialisée dans la protection de l’enfance m’a écrit pour me dire à quel point c’était important de bien nommer les choses. Car si un enfant dit : « pourquoi tu touches ma vulve ? », l’agresseur va certainement se dire : « mince, elle connaît son corps, elle va le répéter ». Si les enfants ont des mots spécifiques pour décrire ce qui s’est passé, ils seront davantage protégés. Il en est évidemment de même avec les parties masculines, mais la honte est moins présente quand il s’agit de dire pénis et testicules. Les garçons connaissent tôt le terme zizi, tandis que les petites filles ne partagent pas un mot commun. Lutter contre l’invisibilité de l’anatomie féminine est crucial. C’est comme le continent africain qui n’est pas à la bonne taille sur les cartes, et devrait être bien plus grand. Une carte, des mots, ce n’est jamais neutre. Et c’est fatigant de devoir se battre pour rendre réelle la réalité – ce qui semble aller de soi.
Même dans la publicité, on parle d’épilation du vagin, alors qu’il s’agit de la vulve, ou dans la terrifiante émission télévisée Naked Attraction, qui compare les sexes féminins et masculins des candidats, la présentatrice utilisait le mot vagin plutôt que vulve. La honte attachée à notre sexe est parfois si grande que certaines femmes ne vont même pas chez le gynécologue pour leur suivi médical…
Le passage qui m’a le plus marquée est lorsque vous écrivez faire des allers-retours de la chambre de l’hôpital – vous venez d’accoucher – à l’extérieur pour vider un tupperware d’excréments. C’est une scène très crue, et en même temps magnifique. Qu’est-ce qui vous a décidée à la publier ?
Oh, je me souviens de cette scène comme si c’était hier… Au début, je ne voulais pas mettre ce passage dans l’édition finale, mais je l’ai ajouté au dernier moment. J’ai longtemps hésité : « Est-ce que je voulais vraiment que les gens sachent ça de moi ? » Finalement oui, car l’écriture permet de battre en brèche les clichés, et ceux associés à la maternité sont coriaces. Il y a cette terrible phrase de l’auteur Cyril Connolly : « Il n’y a pas de pire ennemi pour l’art que la poussette dans le couloir. » (« There is no more sombre enemy of good art than the pram in the hall »). Pour moi, ce n’est pas l’exact opposé, puisque j’écrivais aussi avant d’avoir un enfant, mais avoir un bébé, c’est la chose la plus magique, et la plus terrifiante, qu’il m’ait été donné de vivre.
L’expérience de la vie en est modifiée, et cela ne m’a pas empêchée d’écrire, bien au contraire. Tout devient nouveau. Le silence après les pleurs d’un bébé, c’est au-delà du silence, comme le disait ma grand-mère du silence suivant les explosions de bombes durant la guerre, ce n’est pas un simple silence. Et voir ce bébé grandir, la regarder entourée de ses ami.e.s, c’est exceptionnel. Je sais aussi la chance que j’ai de bien m’entendre avec elle, et certaines expériences de la maternité sont bien plus compliquées que la mienne, mais c’est aussi pour ces personnes que j’ai publié ce passage où je me retrouve avec ma merde dans un tupperware. Je n’ai jamais parlé de ça, sauf à ma mère qui veillait sur mon bébé à ce moment-là. Je me suis demandé : « Que va-t-il se passer si tu fais lire cette scène ? » Rien, et il est même possible que d’autres mères se retrouvent dans ce récit, et sortent d’une honte qui les emprisonne.
Ma propre mère ne savait pas que les diarrhées menstruelles était un phénomène normal, partagé par toutes les femmes. Elle était persuadée que c’était nous qui avions un problème. Combien de temps faudra-t-il encore pour que nous cessions d’être humiliées par notre corps ?
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Extrait de Je me demande pourquoi on ne peut pas dire non, tout simplement (reproduit avec l’autorisation de l’éditeur)
« C’est une sensation étrange de savoir que ton cerveau est façonné par des influences extérieures au point qu’il galère à assembler des lettres pour former un mot qui ne fait absolument aucun mal à personne, qui n’est ni une insulte ni une injure, qui ne présente pas de raison de ne pas être dit, si ce n’est des années de censure et de honte transmise par la culture.
Ce soir-là, j’ai commencé à me tester en prononçant des mots à haute voix. Contre quels autres mots mon esprit allait-il se rebeller ? Les plus durs ont été : vulve, vagin, mouille et humide. Ce n’est pas difficile de voir ce qu’ils ont en commun.
Meurtre. Non, c’est facile à dire.
J’ai commencé à faire des batailles de mots. Celui qui me crispe le plus quand je le dis à voix haute gagne. Par exemple :
dis meurtre dis vulve
Vulve gagne haut la main.
dis vulve dis testicules
Vulve reste le pire à dire pour moi, mais les deux sont compliqués.
dis vulve dis vagin
Vulve, encore une fois. Pourquoi est-ce que mon corps déteste autant ce mot ?
Lesquels des mots ci-dessous sont les plus durs à dire pour vous ?
blessure par balles
vulve mouillée
blessure par balles
vulve mouillée
On vit dans une langue absolument ridicule. J’ai commencé à m’entraîner à dire vulve, littéralement : je me suis entraînée à prononcer ces cinq lettres à voix haute comme si je récitais un poème très chiant d’un seul mot, encore et encore et encore. Une fois, j’ai été à une soirée de poésie où quelqu’un a lu un poème de trois mots pendant cinq minutes, en répétant simplement les mots hirondelle de saucisson, encore et encore et encore. C’était assez chiant, ça aussi.
Vulve vulve vulve. Vulve vulve vulve. Tu peux le faire.
J’ai commencé l’entraînement, bien décidée à ce que, quelque part dans mon futur, le fait de nommer cette partie du corps ne fasse plus trembler mon corps de dégoût. »
