Dans son quatrième roman, Ici commence la terre, l’écrivain franco-palestino-libanais Jadd Hilal fait de l’histoire bouleversante de sa grand-mère le récit d’une vie palestinienne qui s’écrit au fur et à mesure des déplacements forcés et des blessures durables. Au fil de chapitres courts et haletants, l’élan narratif de la transmission permet de reconstruire la trajectoire d’une femme et d’une nation en exil.
Le titre éloquent du roman reflète ce besoin vital de raconter la Palestine à partir de deux éléments fondamentaux et plus que jamais menacés : l’origine et l’ancrage. Les trois premières phrases donnent le ton du récit : « Mes parents étaient agriculteurs. Mariam et Mohamed. Le blé doré des fins d’après-midi d’été, les figues, les olives, les doigts brunis ». Quand la grand-mère, Aïda, prend ainsi la parole et remonte à son enfance, tout est déjà là : la mémoire de la filiation et la marche des saisons, les fruits de la terre et l’empreinte sur le corps. La suite est une succession de chapitres concis, une narration haletante, portée par l’urgence absolue de documenter la vie palestinienne, de semer, entre les épis de blé qui vacillent dans la mémoire et sur la couverture du livre, des traces ou des ouvertures capables d’initier d’autres récits. Ici commencent la terre et l’histoire d’une Palestine qui ne demande qu’à être écoutée.
Au village de Shefa Amr, dont le nom porte la promesse d’une guérison sans cesse reportée, la petite Aïda grandit entre un père qui dilapide l’argent et une mère qui tente de le rattraper. D’emblée, l’amour semble interdit ou condamné, qu’il s’agisse de sa relation intense mais éphémère avec le cadet des voisins juifs, Adam, ou du mariage de sa sœur, Hawa, « donné[e] » par le père au vieux Yasser. Très vite, quand Aïda demande la main de l’autre voisin, Ghani, en se répétant que « ce serait toujours mieux qu’un vieillard », on sent déjà les prémices d’un piège fatal qui se referme sur la narratrice. Son mari, qui passe ses journées à jouer du mijwiz, flûte traditionnelle à double tuyau bien connue au Proche-Orient, est « un nanti, un aristocrate », mais surtout « un extraterrestre » qui ne jure que par la musique. Comment entrer dans la vie d’un homme enfermé dès le début dans son « palais de silence » ?
Aïda n’a pas le temps de répondre car l’Histoire aiguise déjà sa grande hache. Peu après la naissance de leurs faux jumeaux, Roha et Amir, la famille est forcée de quitter le village pour le camp de Baalbek, à la frontière avec le Liban. La Nakba de 1948 est un arrachement qui se vit jusque dans la plante des pieds : « Les cailloux s’enfonçaient dans les sandales comme pour nous dire de les garder avec eux ». Pour Aïda comme pour les centaines de milliers de Palestiniens chassés de leurs maisons, l’exil n’a pas de nom et la perte de la terre est impossible à saisir : « Je ne réalisais pas ce qui se passait. On était tous convaincus, tous, qu’on allait rentrer […] J’en étais venue à penser que ce qu’on vivait n’était qu’une petite parenthèse, une escapade, une aventure dans le désert qu’on raconterait un jour à nos enfants ».

À partir de cette fracture fondatrice du récit palestinien, la vie d’Aïda est aspirée par un tourbillon de déplacements et de deuils successifs, souvent condensés dans quelques mots, comme lors de son arrivée à Beyrouth : « La mort du ciel palestinien, dans le cercueil des immeubles ». Pendant que la terre palestinienne est spoliée par les « barbares », Aïda plonge lentement dans la solitude et Ghani s’obstine à voir son avenir au pays du cèdre, courant derrière des opportunités professionnelles aussi maigres qu’instables. Car comment vivre en tant que Palestinien au Liban ? Autre question épineuse contre laquelle s’écrase le destin tragique d’un Ghani qui s’éloigne progressivement de sa famille, au point de se terrer dans sa chambre : « Il voyait dehors cette vie trop courte qu’il ne pourrait pas étendre, dedans cette vie trop longue qu’il ne pourrait pas réduire ». Par une inversion ironique, le mijwiz, instrument qui incarne le double dans son nom et sa composition, est désormais le facteur même de la désunion.
Au fil des pages, d’un déménagement à l’autre, on suit une Aïda gagnée par la peur de tout perdre, terrassée par une solitude atroce qui fait d’elle une étrangère à la fois pour les Libanais et pour les Palestiniens des camps, une véritable « anomalie » dans un environnement qui n’a vécu ni son histoire ni son arrachement. La naissance de ses deux filles, Batala et Moudika, pourrait-elle la sauver et lui faire oublier l’indifférence croissante de son mari ? Comment se libérer de cette affreuse « tenaille de l’exil » plantée dans le corps et la mémoire ?
Chaque chapitre apporte son lot de rencontres prometteuses et d’espoirs fragiles : une précieuse communauté de femmes qui luttent par le souvenir contre « le monstre de la nostalgie », une courte parenthèse de bonheur familial qui se referme comme dans un rêve, des visions troublantes du village natal qui disparaît dans « l’immense gueule du vide », désormais grande ouverte au gré des disputes et des crises.
De la politique à l’éducation, le roman de Jadd Hilal interroge en filigrane la (re)construction de l’identité palestinienne en exil. Que faire d’un engagement politique guidé plus par la fierté que par le patriotisme ? Dans quelle mesure peut-on porter une cause quand on ne parvient même pas à porter les siens ? Comment vaincre sa peur quand on ne voit la liberté de la femme que dans le mariage ? Que faire d’un héroïsme qui ne laisse derrière lui que la douleur et l’absence ?
D’une génération à l’autre, les personnages suivent leurs trajectoires et apprennent à vivre avec leurs craintes, leurs obsessions et leurs modes de résistance. Sous les bombardements, Batala investit son énergie dans le travail de terrain et la presse panarabe. Contre toute attente, Aïda est capable momentanément de changer d’apparence « pour survivre ». De la Jordanie à la Syrie, de Beyrouth à Abou Dhabi, du Koweït à la France, la vie palestinienne s’écrit au fil des déplacements forcés et des retours dangereux, des contrôles d’identité et des kidnappings, des pressions les plus insoutenables et des humiliations les plus abjectes.
Le roman peut aussi se lire comme une histoire de la peur qui hante la Palestine et façonne le destin de son peuple. De la guerre des Six Jours à la guerre civile au Liban, du massacre de Sabra et Chatila à la terreur semée par les factions libanaises, la peur d’Aïda ne cesse de se métamorphoser. Tantôt, elle est une paranoïa dévastatrice, toujours prête à exploser. Tantôt, elle devient un dénuement total, une pétrification sans issue, une mort à petit feu. Vivre la Palestine, c’est aussi nommer son angoisse, traverser plusieurs fois la frontière entre raison et démence, chercher la paix dans le souvenir de son village d’enfance, devenu « un rêve lointain, un horizon trouble ».
Au-delà du personnage de Ghani, nombreux sont les hommes qui traînent leurs problèmes et leurs défaillances dans une histoire qui semble les dépasser : Amir, le fils d’Aïda, est souvent rongé par la culpabilité ; Nordine, le mari de Moudika, ne peut rien lui offrir sinon sa richesse, pécuniaire donc insuffisante ; Adnan, le mari de Roha, ressemble à « ces grands animaux marins, gras, tranquilles et lents », manquant aussi bien de courage que de discernement. Derrière Aïda, il y a surtout ses filles, Batala, Roha et Moudika, trois Palestiniennes qui doivent, chacune à sa manière, tenir bon et parfois payer le prix d’une traversée périlleuse au cœur de la violence qui se perpétue sous leurs yeux.
Quand le récit introduit Adib, fils de Batala et « petit espoir » d’Aïda, on comprend que la vie palestinienne continue de se forger dans le geste de la transmission et du dialogue intergénérationnels. Les couples ont beau s’effriter au fil des échecs ou rompre sous le poids de l’Histoire et de ses soubresauts, le lien indéfectible entre une grand-mère et son petit-fils suffit à rallumer la flamme. Malgré les drames et les déroutes, le nid palestinien finit par se recréer dans la dynamique du récit.
Ici commence la terre met en scène la reconstruction dramatique de la vie palestinienne, associée, encore plus depuis 2023, à la faillite absolue du monde face à la Nakba continue d’un peuple livré à lui-même : « on n’arrivera jamais à s’en laver, de la honte », constate Adib. En refermant le livre, on mesure surtout cette dignité inébranlable qui jaillit du récit au fur et à mesure que les souvenirs deviennent des passerelles : « On racontait pour faire survivre ». Chaque tranche de vie palestinienne est un morceau de dignité sauvé de l’oubli. Chaque souvenir restitué est un épi de blé qui s’élève dans le vaste champ de la mémoire palestinienne.
Dans les plis du récit, on prendra le temps d’apprécier ces petits miracles qui se traduisent aussi bien dans la célébration du patrimoine culinaire (fattouch, warak enab, fassouliah, laban emmo, zaatar, labné, koussa, manaïches, etc.) que dans divers autres éléments, tout sauf anecdotiques : un poème d’Ibrahim Touqan, un disque de Fairouz, une amitié avec des femmes algériennes, un souimanga, oiseau-soleil et emblème de la Palestine qui nous rappellera la poésie de Fady Joudah, et le prénom d’une fille, Rima, qui suffit à suggérer le niveau de sacrifice et de résilience que doit avoir toute Palestinienne engagée dans la défense des droits de son peuple. D’autres personnages semblent porter leurs histoires jusque dans leurs prénoms arabes, comme en témoignent ces trois exemples : Aïda (« revenante ») incarne le droit au retour des Palestiniens ; Batala (« championne ») est une battante qui n’accepte jamais la défaite ; Adib (« l’homme de lettres ») est le double de l’auteur, le pari de la littérature et peut-être aussi un clin d’œil au célèbre récit éponyme de Taha Hussein.
L’écriture de Jadd Hilal aurait certainement gagné à prolonger ces rares et trop courts moments poétiques qui ralentissent parfois la narration pour sonder ce qu’il y a de plus profond dans la condition palestinienne. Mais il faut aussi reconnaître que la fuite en avant du récit fait écho au rythme fulgurant et heurté de toutes ces vies palestiniennes qui continuent d’être harcelées, menacées et livrées à l’oppression sous toutes ses formes.
À la fin du livre, Jadd Hilal adresse ses premiers remerciements à sa grand-mère qui a « trouvé la force, […] au-delà de sa peine et de son exil », de lui raconter son histoire. Une autre manière de dire, comme dans ce proverbe palestinien cité en exergue, qu’il faut continuer de semer les récits des Palestiniens, à l’heure même où les tempêtes successives assombrissent de plus en plus le ciel de la Palestine.
