Céline Righi au chevet des fantômes

Quelque chose se décompose et quelque chose pousse dans La chambre fougère. Les souvenirs, les corps, les vieilles rancunes suivent le même cycle que les plantes qui traversent le roman. Céline Righi raconte une sœur qui s’éteint, un frère qui refuse de la perdre et tout un monde rural traversé de croyances, de fantômes familiaux et de blessures anciennes. À mesure que l’histoire avance, la forêt gagne du terrain, envahit les chambres, les rêves et les consciences, jusqu’à faire du deuil lui-même une matière vivante.

Céline Righi | La chambre fougère. Éditions du Sonneur, 110 p., 15 €

Tout converge vers cette chambre verte où Pain-Beurre regarde sa sœur s’éloigner peu à peu du monde des vivants. Autour du lit se rassemblent les souvenirs familiaux, les rancunes anciennes, les figures disparues et les croyances d’un pays tout entier. La maladie devient alors le point de rencontre entre plusieurs réalités, l’une tangible, l’autre souterraine, que Céline Righi tresse avec une remarquable fluidité.

Dès l’ouverture, la qualité de l’écriture frappe par sa densité sensorielle : « Les malles. Il s’y était enfoncé jusqu’aux coudes. Sortir les souvenirs, affronter chaque objet, farfouiller dans la famille, son histoire, ses odeurs de chagrin et de naphtaline, les mains pleines d’un cambouis de mémoire. »

Cette image du « cambouis de mémoire » résume à elle seule le projet du roman. Chez Righi, les souvenirs ne flottent pas dans une nostalgie vaporeuse. Ils collent à la peau. Ils salissent les mains. Ils pèsent.

La réussite du livre tient beaucoup à cette langue qui conjugue une précision presque paysanne avec une véritable puissance poétique. Chaque personnage semble défini par sa manière d’habiter le monde sensible. Les odeurs, les couleurs, les plantes, les animaux composent un réseau symbolique d’une remarquable cohérence. On pense parfois à Marie-Hélène Lafon pour l’attention portée aux territoires, parfois à Claude Seignolle pour la part légendaire qui sourd sous le réel. Mais l’influence la plus sensible me paraît venir du réalisme magique, dans sa version européenne, enracinée dans les campagnes et les croyances populaires plutôt que dans l’exubérance latino-américaine.

Car l’aigle qui dévore Erna est-il une hallucination, une métaphore ou une présence véritable ? Le fameux Idiot du Grauve détient-il un savoir inaccessible à la médecine ? Céline Righi laisse constamment ouvertes plusieurs portes d’interprétation. Elle comprend qu’un mystère perd sa force lorsqu’on l’explique entièrement.

« Bord de la forêt », Charlotte Buell Coman (1880) © CC0/Saint Louis Art Museum

Cette ambiguïté nourrit certaines des plus belles pages du roman : « Désormais, ils sont trois dans la maison du Bourg maussade. Le Soigneur est à nouveau là ce matin. Le visage sévère, le front dur, et cette odeur de camphre collée au manteau. Il palpe le ventre, soulève une paupière, puis se tourne vers Pain-Beurre. “C’est le foie”, il dit. Rien d’autre. […] Plus rien à faire. Seulement attendre que l’aigle achève son repas ».

Dans ce glissement entre diagnostic médical et image mythologique se loge toute la singularité du livre. Mais La chambre fougère touche surtout par ce qu’il raconte du sacrifice. Pain-Beurre renonce à ses rêves, à son avenir, à l’amour naissant que pourrait lui offrir Léonie. Son existence se réduit progressivement à la veille. Il devient gardien d’une chambre, d’une malade, d’une mémoire. Rarement la littérature contemporaine aura montré avec autant de justesse cette forme d’amour qui épuise autant qu’elle sauve.

La relation fraternelle constitue le véritable cœur battant du roman. On pourrait presque dire qu’elle en est le personnage principal. Righi évite tous les pièges de la sentimentalité. Elle montre la fraternité dans sa complexité, comme un lien qui porte et qui enferme, qui protège et qui consume. Le mot revient d’ailleurs sans cesse sous différentes formes : porter, soutenir, veiller, sauver.

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Et puis il y a la culpabilité. Celle d’Erna, persuadée d’avoir une part de responsabilité dans le drame passé. Celle de Pain-Beurre, incapable de pardonner à la tante-sœur disparue. Celle de toute une communauté marquée par ses rancunes anciennes. Le roman suggère que certaines maladies prennent racine dans les terres obscures de la conscience. Qu’un chagrin peut finir par jaunir la peau autant qu’un foie malade.

On ressort du livre avec l’impression d’avoir traversé un conte destiné aux adultes. Un conte où les sorcières portent des tabliers, où les monstres prennent la forme du ressentiment, où les forêts conservent les secrets des familles.

Cette nouvelle œuvre éclaire aussi rétrospectivement Les choses de la nuit, le précédent roman de Céline Righi. Ce livre suivait Henry Chesney, ancien trompettiste de jazz amputé d’une main, traversant la Normandie tout en revisitant sa vie, de l’Oklahoma du Dust Bowl à la gloire parisienne. Roman de la mémoire, du déracinement et de la survie après la mutilation, il déployait déjà cette fascination pour les êtres blessés qui cherchent une raison de continuer à vivre. Là où Les choses de la nuit avançait au rythme syncopé d’un solo de jazz, La chambre fougère épouse davantage la croissance lente des plantes et des champignons. Pourtant, les deux livres dialoguent. On y retrouve la même attention aux existences cabossées, la même foi dans les ressources secrètes de la poésie, la même conviction que les êtres continuent d’avancer malgré leurs pertes.

Avec La chambre fougère, Céline Righi atteint peut-être une forme d’accomplissement. Elle bâtit un univers où les contes populaires croisent la littérature du deuil, où la nature devient un langage parallèle, où chaque feuille, chaque oiseau, chaque champignon semble chargé d’un sens caché.

Ce roman possède la douceur mélancolique des fins d’automne et la persistance des histoires que l’on emporte longtemps après avoir refermé le livre. Comme certaines plantes de sous-bois, il continue de pousser dans la mémoire du lecteur. Une œuvre profondément humaine, traversée par cette question essentielle : jusqu’où peut-on aimer quelqu’un sans se perdre soi-même ?