Derrière le voile de poussière, les lumières

Dans Quand vient la tempête, Karen Russell entremêle les destins et crée un chœur chatoyant derrière le nuage de poussière qui masque l’horizon, les meurtriers, les souvenirs et l’Histoire que l’on préfère de toute façon oublier.

Karen Russell | Quand vient la tempête. Trad. de l’américain par Karine Lalechère. Albin Michel, coll. « Terres d’Amérique », 496 p., 23,90 €

Une lueur de fantastique danse au loin, feu follet perçant l’obscurité sépia dont la teinte rappelle les photos développées par Cleo, l’une des héroïnes, qui arrive à Uz, Nebraska, alors que le chaos est déjà là et que les autres narrateurs suffoquent depuis une centaine de pages – brutalité du passé, blés brûlés, crimes impunis, béance creusée par les deuils et le chagrin.

Seul le champ de Harp Oletsky, fils d’immigrés polonais, est épargné par le fléau, mer émeraude ondulant dans le vent sous l’œil perdu d’un épouvantail à l’esprit embrumé. Mais ce vieux garçon, qui se pense réincarnation de Job, connaît son lot de peines. Sa sœur a été assassinée et Asphodel, sa nièce adolescente, vit désormais à ses côtés, dégingandée et ronchon, mais aussi pleine d’une intimidante détermination. Dans la pension voisine, repaire des ivrognes qui veulent laisser l’alcool avaler leurs soucis, on peut aussi consulter l’Antidote, une sorcière des prairies qui garde précieusement en elle les histoires que lui confient ses clients, malheurs à effacer et douceurs à préserver de l’étiolement. Sauf que la tempête du Black Sunday sur laquelle s’ouvre le roman a emporté avec elle les remembrances qu’elle couvait, non pas taries par la sécheresse mais soufflées par le vent. C’en est fini de son activité, de ces dépôts et retraits dont le langage si prosaïque contraste avec la poésie du procédé, à moins qu’un peu d’astuce ne lui permette d’éviter une « panique bancaire », ainsi que la décrit l’autrice – et comment ne pas voir là un douloureux rappel du Black Tuesday, dont le nom trouvait déjà un écho dans celui de cette funeste tempête de 1935 ?

Karen Russell , Quand vient la tempête
Karen Russell © Jean-Luc Bertini

C’est dans ce contexte que Cleo est dépêchée par l’une des agences fédérales instaurées par Franklin D. Roosevelt pour immortaliser les effets du Dust Bowl sur les populations rurales – après la propagande des peintres de la Federal Art Project mise en scène dans Les traqueurs de Charles Frazier, voici venue celle des photographes de la Resettlement Administration. Ce cinquième narrateur permet à Karen Russell d’aborder la mémoire ainsi que la censure institutionnalisée et collective sous un autre angle. En effet, l’autrice insère dans son récit dense et étonnamment flamboyant des clichés poinçonnés par le redoutable Roy Stryker, alors connu pour mutiler les pellicules qu’il ne jugeait pas conformes à ce qu’il attendait – et si Cleo en est la victime fictive, Dorothea Lange et Arthur Rothstein, entre autres, en ont eux véritablement fait les frais. Mais l’appareil de la jeune photographe noire est différent, « hanté », faisant resurgir le passé sur les tirages et y convoquant l’avenir…

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Sur le papier argentique, des formes se matérialisent lentement, des silhouettes se révèlent peu à peu au regard, émergeant soudain du brouillard. La langue de Karen Russell, sublimement traduite par Karine Lalechère, semble embrasser ce procédé, faire siennes ces apparitions merveilleuses, surgissements tenant parfois du cauchemar. Les images jaillissent de sa plume, comme trempée dans une encre magique capable d’adjurer métaphores et échos. Le timbre de chaque voix résonne dans ce décor lunaire, la chaleur qui s’en dégage colorant le gris ocre de la poussière que l’autrice éclabousse de couleurs aussi éblouissantes qu’incongrues, confettis arc-en-ciel qui se posent sur chaque chose, chaque concept – les transes où l’on se pelotonne sont bleues, tout comme les matins étoilés de rosée, un cornet acoustique « bruisse d’un vert sous-marin », le crépuscule fait rebondir son camaïeu sur les pales d’une éolienne, une robe est bordée d’un feston jaune « pareil à une clôture d’éclairs ». Ces nuances ineffables qui tiennent de l’onirique sont soulignées par les lumières fantasmagoriques qui nimbent ce texte – halo fantomatique des réverbères, orbes des phares, « soleils passés et futurs » ou voiles miroitant au-dessus des blés au cœur de la nuit avant de « se rétracte[r] et [de] s’enfonce[r] dans le sol. Comme si la terre ravalait un rêve ».

Cette poésie diaprée contredit la noirceur des souvenirs exhumés par Karen Russell : comme la sorcière, comme Harp, elle refuse l’oubli et fait de ce voile fantastique d’une finesse infinie le révélateur des exactions passées. « Avant de déraciner les plantes de la prairie, nous avons déraciné ses habitants », argue Harp, portant sur ses épaules un lourd fardeau, lui qui sait que son père et les autres fondateurs d’Uz, chassés de leur pays, ont à leur tour chassé les Pawnees, se sont installés sur leurs terres, les ont enfermés dans des pensionnats et les ont privés de leurs racines, quoi qu’on entende par là. Plutôt eux que moi – voilà le fléau de ce monde « enrobé de poussière » bientôt lavé par la pluie et englouti par la crue de la Republican River. C’est en effet dans les eaux que se clôt ce roman qui, après un pré-dénouement légèrement affecté, retrouve son envoûtante subtilité.