La malédiction des colons

C’était notre terre conclut la réédition des romans consacrés à l’Algérie coloniale par Mathieu Belezi. Leur publication initiale, à partir de 2008, n’avait rencontré que peu d’échos, avant que le succès d’Attaquer la terre et le soleil (2022) redonne de la visibilité à des livres dont l’écriture incandescente et martelée dit très justement la malédiction coloniale, ici pendant la guerre d’Algérie.

Mathieu Belezi | C’était notre terre. Le Tripode, 464 p., 22 €

Ces cinq romans adoptent principalement le point de vue des colons pour le dénoncer. Ce ne sont donc pas des livres joyeux. Le temps des crocodiles (2011 sous le titre Les vieux fous, rééd. 2024) et Attaquer la terre et le soleil mettent en scène les soldats sanguinaires de la conquête. Attaquer la terre et le soleil et Emma Picard (2015 sous le titre Un faux pas dans la vie d’Emma Picard, rééd. 2024) s’attachent à des émigrantes modestes rêvant d’un nouveau départ grâce aux terres concédées par le gouvernement. Moi, le glorieux (2011 sous le titre Les vieux fous, rééd. 2024) nous présente un potentat richissime et C’était notre terre des notables locaux, grands propriétaires terriens.

Modeste ou puissant, aucun de ces colons n’est heureux. La cohérence de l’œuvre de Mathieu Belezi fait éprouver presque organiquement combien le territoire algérien – très présent dans des livres principalement ruraux – rejette ces corps étrangers. Malgré les déclarations d’amour et de propriété des nantis, malgré les efforts des humbles.

Chacun à sa manière, tous les membres de la famille de Saint-André connaissent le malheur (leur nom rappelle celui du général de Saint-Arnaud, « pacificateur » de l’Algérie et coupable de crimes de guerre). L’héritière de la lignée fondée par Jules, féroce chasseur de lions, Hortense, sa petite-fille, est la plus attachée à un domaine familial devenu constitutif de son identité. Elle lui a sacrifié son bonheur en épousant un homme qu’elle n’aimait pas. À la mort de son père, c’était la condition nécessaire pour qu’une femme puisse exercer son autorité sur les terres. Elle connaîtra un amour crépusculaire dans les bras d’un chef de l’OAS, mais le sens de l’Histoire s’imposera à leur liaison.

Ernest Jacquemain, le mari d’Hortense, d’origine modeste, fait figure d’imposteur dans ce milieu de propriétaires. Arriviste ayant saisi l’opportunité aux cheveux, il n’est pas sans qualités : il comprend mieux ses enfants que sa femme. Cependant il n’agit pas, ne s’occupe pas d’un domaine qui, au fond, ne sera jamais le sien ; ni de sa progéniture, comme si la condition d’exploiteur de la terre et des êtres humains imposait de renoncer aux sentiments. Alors que Jules le fondateur tuait les lions, Ernest n’est qu’un « chasseur de renards ». S’il se perd dans le whisky et les bordels environnants, c’est peut-être qu’il a l’intuition de l’illégitimité qui frappe les colons, du sort qui les attend.

Alger. Rue Ben-Ali, Georges Maroniez (1901) © Gallica/BnF

Antoine, son fils, perçoit clairement l’imposture. Ses parents refusant de répondre à ses questions d’enfant curieux, il saisit vite combien la société coloniale repose sur un aveuglement volontaire. Bien qu’il ait fui sa famille et l’Algérie, la guerre le forcera à s’impliquer. Marie-Claire, la fille aînée, éprouve des désirs qu’on n’attend pas d’une jeune femme dans cette société figée. Mais comme elle ne parvient pas à se libérer de la culture du conformisme et du mensonge, elle étouffe ces désirs plutôt que de les vivre ailleurs.

Claudia, la plus jeune, ressemble tant à sa mère que lorsque, devenue âgée, elle se remémore la vie en Algérie depuis son appartement de la Côte d’Azur, on se surprend à la confondre avec Hortense ressassant ce qu’elle a perdu, recluse dans sa grande maison coupée de ses terres confisquées. Si la guerre ne l’en avait pas empêchée, Claudia aurait pu perpétuer l’héritage colonial. Elle ouvre et ferme le livre, représentative dans sa banalité.

Roman choral, C’était notre terre alterne brillamment les points de vue et les époques, mêle les scènes aux remémorations et aux discours aux morts. Ou aux discours des morts, car plusieurs personnages parlent depuis la tombe. L’Histoire tord, déchire l’histoire des Saint-André, en fait des lambeaux dont on lit les bribes. Ce texte de massacres, de pertes et de terre sèche a quelque chose d’un récit biblique actualisé par la colonisation. L’avidité des colons est leur moteur – « j’avais des appétits d’ogre », dit Ernest, et, dans une scène saisissante, Hortense mastique littéralement le drapeau algérien qu’on a osé planter dans ses champs.

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Après la moitié du roman, un sixième personnage accède à la parole, pour un unique monologue, mais de loin le plus long. Servante dévouée aux Saint-André, on a vu Fatima élever les trois enfants et rester jusqu’au bout auprès d’Hortense. Toutefois, sa voix, lorsqu’elle s’élève, nous conte une autre histoire que celle suggérée par ses maîtres. Non, elle n’a jamais fait partie de la famille. Sa trajectoire se lit à la fois comme le miroir glaçant de la condition d’une femme kabyle ou arabe dans les deux premiers tiers du XXe siècle et comme une allégorie de ce qu’ont infligé les colons français à l’Algérie. D’ailleurs, tandis qu’on croit que Claudia et Marie-Claire ont enfin trouvé la sérénité dans leur vieillesse en France, une scène étonnante avec leur bonne montre à quel point le colonialisme les a imprégnées, viciant toute leur vision du monde. Personnage pleinement humain, poignant de dignité dans les pires vicissitudes, Fatima devient emblématique par l’effacement même dont elle est l’objet dans certains passages. Les Algériens sont extrêmement présents dans C’était notre terre, mais à l’arrière-plan, dans l’ombre, en foule silenciée : on ne saurait mieux montrer l’effet de la colonisation.

Sans s’attarder sur des événements précis, Mathieu Belezi nous fait ressentir ce que la violence de l’oppression atteint de la profondeur des êtres. C’était notre terre considère la guerre d’Algérie du côté des civils, qui parfois n’ont pas hésité à prendre les armes ; massacres et contre-massacres s’enchaînent. Tous se révèlent capables du pire. Mais les colons achètent des mitraillettes et des grenades quand les paysans arabes n’ont que des pelles et des couteaux. Et tous les morts s’ajoutent au compte de la faute originelle : la colonisation. « S’il n’y a pas de sang, l’Algérie ne sera jamais à nous », dit Samia la révolutionnaire, et Antoine voue aux gémonies ses « mère et père de malheur qui n’avez pas été capables d’en finir proprement avec vos histoires coloniales ».

Si C’était notre terre n’a pas la démesure baroque de Moi, le glorieux, ni l’épure tragique d’Emma Picard, sa dimension chorale, l’entrelacement des voix, leurs échappées vers le passé et le futur, représentent parfaitement la complexité et la fatalité de l’oppression coloniale. Ses personnages viennent rejoindre ceux des romans précédemment publiés ou republiés pour constituer un remarquable ensemble polyphonique, la fresque brûlante de l’Algérie « française » vue comme une malédiction, tels l’esclavage aux États-Unis ou la dictature en Amérique latine. Tache que, pour s’en libérer, il ne faut pas nier mais dire.