Le grimoire d’Aurélien Bellanger

Derrière l’aspect monumental du titre comme de la couverture, L’architecte de Notre-Dame constitue un double récit étrange et expérimental qui témoigne de tout le talent démiurgique d’Aurélien Bellanger en même temps qu’il offre un revers mystique à sa tentative, caractérisant son livre précédent, Les derniers jours du Parti socialiste, de saisir par le roman les lignes constitutives de la France contemporaine.

Aurélien Bellanger | L’architecte de Notre-Dame. Actes Sud, 288 p., 22 €

Voilà un roman bien mystérieux ! Avant de s’y plonger, il faut noter deux points sur le travail d’Aurélien Bellanger : d’abord, il s’agit d’une œuvre singulière, qui témoigne réellement et avec force des ancrages et des soucis tant esthétiques que politiques, nous y reviendrons, de son auteur. Ensuite, il s’agit d’une œuvre en progrès parce qu’en construction et dont chaque élément se singularise par rapport aux autres. Non pas que ce dernier point constitue en soi un critère de valeur, après tout il est bien des artistes qui suscitent l’adhésion, au contraire, par leur capacité à mettre en œuvre une poétique de répétition. Mais, pour en revenir à Aurélien Bellanger, force est de constater que chaque roman est à sa manière un saut dans le vide.

Cependant, il y a aussi une continuité qui constitue tout autant ce qui fait œuvre, une continuité, en tout cas récente, dans une œuvre dont l’un des derniers romans annonçait une couleur : Le vingtième siècle. Avec L’architecte de Notre-Dame comme avec Les derniers jours du Parti socialiste, Bellanger tend ainsi à élaborer une œuvre qui ne dissimule pas son ambition de chronique. On pourrait ajouter en se souvenant de romans plus anciens, Le Grand Paris et L’Aménagement du territoire, que cette phase historiographique succède à une phase géographique, mais tout cela est en réalité lié tant cette œuvre vise au fond à saisir quelque chose comme ce qui constitue une époque, la nôtre.

Avec ce dernier roman, L’architecte de Notre-Dame, l’écrivain prend pour point de départ, en tout cas au stade de la note d’intention, nous y reviendrons également, l’incendie de la cathédrale qui survint le 15 avril 2019. Le récit en réalité fait alterner deux strates temporelles : l’une au XIXe siècle, sous la forme du journal d’un curé affecté aux côtés de Viollet-le-Duc par l’Église pour l’espionner, l’autre aujourd’hui où Ancelin, jeune Compagnon du Devoir, sillonne la France avec son maître tailleur de pierre, de restaurations d’édifices religieux en restaurations d’édifices religieux.

Notre-Dame de Paris © Jean-Luc Bertini

Il est difficile d’ouvrir ce livre sans avoir en tête Notre-Dame de Paris, immense roman s’il en est. On se souvient que le récit de Victor Hugo s’ouvrait sur l’Anankè, la nécessité, prétendument gravée au sein de la cathédrale. Chez Bellanger, la fatalité est incarnée finalement par l’incendie de Notre-Dame, que l’écrivain a l’intelligence de renvoyer sans cesse à plus tard au sein de son récit, comme un point de fuite pour venir tendre la lecture. Autre point de convergence avec le récit hugolien, Aurélien Bellanger a le goût de la digression savante autant que du mystère alchimiste.

En effet, dans L’architecte de Notre-Dame, le récit, ou plutôt son objet comme son intrigue, se dérobe. Il est question en quelque sorte, et tant par le fond que par la forme, d’errance, entre les siècles, entre les personnages et en définitive au sein de la France dont le romancier vient renouer l’histoire souterraine. Le roman s’ouvre en ce sens sur un incipit fort : « L’architecte de Notre-Dame n’existe pas. Nos plus belles cathédrales sont généralement anonymes. Elles opposent, à celui qui voudrait en retrouver l’auteur, l’inhumaine durée de leur construction. » L’homme qui parlait ainsi, Viollet-le-Duc, le restaurateur de Notre-Dame, était pourtant considéré comme le plus grand architecte de son temps.

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Aurélien Bellanger tente ainsi de saisir l’esprit de Notre-Dame par deux figures qui sont chacune à sa manière le revers du titre du roman : l’architecte restaurateur, qui en cela n’est pas l’architecte de Notre-Dame, et le tailleur de pierre, figure plus immédiatement constructrice, mais ici transposée dans sa version du XXIe siècle, comme une survivance désuète, ou, si l’on préfère, une profession au second degré qui restaure plus qu’elle ne construit. C’est qu’aujourd’hui le temps de l’urbanisation capitaliste n’est plus aux grands édifices de pierre et de marbre, délaissés au profit du béton, véritable « pierre liquide » qui constitue la fondation du récit. Depuis la légende de cette pierre liquide qui aurait permis aux Égyptiens de construire les pyramides jusqu’au béton, Aurélien Bellanger dresse le récit symbolique puissant de cette pierre philosophale architecturale, surnageant entre théories du complot et grandes brassées historiques.

En cela, le roman sait se doter de sa propre mythologie, à l’exemple de cette scène où Ancelin et son maître se retrouvent dans un bar fréquenté par des militants d’extrême droite qui reconnaissent dans le tailleur de pierre un bâtisseur de la France éternelle. Bien sûr, cette France est insaisissable. Au royaume des idées les philosophes sont rois, et l’écrivain avait entrepris dans Les derniers jours du Parti socialiste d’examiner le basculement droitier du pays à travers des penseurs de pacotille qui en font la pluie et le beau temps. Taillevent et Frayère, derrière lesquels il était possible de reconnaître Raphaël Enthoven et une sorte d’hybride Onfray-Zemmour, étaient au monde intellectuel ce que le béton est à la pierre, à la fois un ersatz en même temps que la fondation de notre temps. L’architecte de Notre-Dame change de plan et délaisse la satire politique pour le récit symbolique où les digressions des personnages donnent au récit des allures de Quignard plus que de Hugo. En cela, Bellanger est résolument notre contemporain, lui qui se refuse à rejouer la grandeur épique de Notre-Dame de Paris ou la complexe cathédrale de papier que Proust aimait voir dans la Recherche

Au lieu de cela, L’architecte de Notre-Dame est l’exploration des mythologies de notre temps. La lecture en est forte et laisse, bien plus que des réflexions, des impressions, à l’image des Cathédrales de Monet. Il n’est pas certain que sa lecture offre une clé de compréhension fine de notre instant politique, et après tout l’incendie lui-même de Notre-Dame, autant que la restauration de sa flèche, à l’échelle d’autres incendies et du moment de crise profonde de l’humanité, fait figure de non-événement. Cependant, est-ce le but ? Là où Les derniers jours du Parti socialiste assumait la caricature et l’outrance, et pour quel plaisir ! L’architecte de Notre-Dame offre le récit mystérieux de la conscience d’apprenti sorcier d’Aurélien Bellanger qui prouve une fois de plus que son œuvre nous réserve beaucoup de surprises.