L’inconnue du quai de Javel est un livre bien plus surprenant qu’on pourrait le croire. Philippe Jaenada y mène, comme à son habitude depuis dix ans, une enquête sur un fait divers qui nous oblige à faire face au réel et rétablit la dignité d’une femme. Mais surtout, il trouve le moyen de redynamiser son œuvre romanesque et nous invite à la lire avec la lucidité qu’il faut. Une démonstration jouissive !
Commençons par le commencement. Que se dit-on avant de se lancer dans le nouveau Jaenada ? Bon, eh bien… Première incise : oui, on dit le dernier Jaenada, comme on dit le dernier Modiano, le dernier Fred Vargas, comme on se disait probablement le dernier Simenon (choix bien peu innocent, on va le voir) ou le dernier Patricia Highsmith. Comme on retrouve un paysage de campagne ou le goût d’un plat qu’on aime (on ne divulgâchera pas les dilections culinaires de l’auteur mais elles occupent son esprit tout au long du livre). Alors, on peut se dire qu’on est en terrain connu, que l’on va retrouver une saveur, un ton, des trucs. Bref, qu’on ne va pas être surpris mais que ce n’est pas grave du tout, que c’est presque pour cette saveur de ce que l’on retrouve qu’on va prendre tout simplement du plaisir à lire.
Que l’on va replonger dans l’énergie formidable et la qualité de La petite femelle (on l’a commencé après avoir lu un article de Marie Étienne, on s’en souvient bien, dans le jardin Anne Frank près de Rambuteau), l’ambiguïté de La serpe (une lecture estivale en Alsace dans une chaleur torpide) ou la tension de Au printemps des monstres (avalé très vite à la terrasse d’un café albanais à Berlin). Ou bien, un peu plus affolé, on va s’inquiéter, être saisi d’une espèce d’appréhension (comme quand on retrouve un vieux copain ou avant un rendez-vous galant longtemps reporté), en se disant : mais est-ce que ça va marcher ? la mayonnaise va-t-elle prendre ? Tout simplement, on a un peu peur d’être déçu, que le récit ne colle pas, qu’on n’y adhère pas, un peu comme avec La désinvolture est une bien belle chose (est-ce un bon titre ou pas, on balance, et finalement on le trouve moyen, pas tranché) qui nous avait laissé un peu froid, comme à distance, un chouïa ennuyé et perplexe.
Alors, oui, avant de se lancer dans L’inconnue du quai de Javel, on a un peu d’appréhension, on est comme un peu engourdi, on a la tremblote du lecteur un peu affuté. Deuxième incise : on a lu le livre finalement très vite, comme on regarde le paysage par la fenêtre d’un train un peu bercé par le bruit du roulis (d’ailleurs, pour être franc, on l’a lu dans un train), avec quelque chose de mécanique dans la lecture, comme emporté par l’enquête. Oui, c’est un peu ça, on a l’impression de lire Jaenada avec un tempo qui mime l’enquête qu’il mène avec une obstination calme et un peu bourrue, entrecoupée de ses commentaires interjetés, de ces incises qu’il introduit dans le corps du récit, et qui le racontent autant qu’il nous raconte la vie des autres.

Car Jaenada nous parle en effet autant de lui que de cette inconnue du quai de Javel. Parce qu’il écrit ses livres comme il vit, tout simplement. Et c’est probablement ce qui rend les romans du monsieur si attractifs, addictifs, qu’on le range sur l’étagère des écrivains familiers, auxquels on revient avec un plaisir non dissimulé. Et comme lui, on traîne avec nous ces personnages qui nous interrogent et nous obligent à faire face à ce que l’on est, notre histoire, nos culpabilités collective et nos lâchetés, qui nous forcent à nous extraire du confort des certitudes morales ou des opinions à l’emporte-pièce (et on se dit souvent que ça fait du bien ce coup de boutoir, qu’on est un peu reconnaissant à l’auteur de savoir si bien y faire), et nous placent face à un réel mis à nu.
Alors, cette inconnue trouvera-t-elle en nous le même poids que la Pauline Dubuisson transfigurée et si humaine de La petite femelle (c’est vraiment le meilleur livre de l’auteur !) ou que les dérangeants Henri Girard (eh oui, on lu le livre de sa fille Catherine paru cette année chez Grasset et qui va à l’encontre de la thèse défendue dans La serpe) et Lucien Léger, demi-fou à la détention démesurée (on a été nettement plus convaincu par la démonstration et on recommande une émission de radio sur le sujet) ? Eh bien, sur ce point, on répond d’évidence oui. Cette jeune femme (dont on ne dira pas trop de choses, pour garder le plaisir le plus intact possible), tuée et abandonnée (avant ou après la pluie ?) sur ce quai de Javel au bout de l’ouest parisien une nuit de septembre 1949, cette femme qui fut le modèle de nombreux peintres et dont on découvre les contradictions et le parcours chaotique qui la mène d’une Bretagne triste et rude au Saint-Germain de l’après-guerre, oui, assurément elle nous bouleverse.
Et plus le livre avance et plus on l’aime (avec ses défauts, ses ombres, ses mensonges, ses duretés, comme avec ses qualités, son désir de liberté, son intelligence, sa vivacité et son courage). Et c’est là que se loge la réussite du roman, évidemment. Dans la capacité de l’écrivain à nous faire découvrir le parcours d’une jeune femme que soit l’on oublie soit l’on méjuge, à brosser (comme par à-coups) son portrait contradictoire et profondément humain, à la rétablir dans le temps, dans la mémoire, à lui redonner la densité qu’elle mérite et que l’auteur découvre. Car l’objet du livre (comme dans les autres livres-enquêtes de Jaenada qui explorent les faits divers), c’est de faire entrer de la complexité dans le fait, de diffracter le savoir et l’information jusqu’à toucher à la nature (la valeur ?) du réel, de refabriquer des êtres pris à l’intérieur d’eux-mêmes (et du lecteur tout autant).
Un portrait de femme qui vaut donc pour lui-même, pour ce que le temps (la police, sa famille, les journalistes, les témoins… bref, nous) lui a ôté, pour lui offrir une dignité à la mesure de ce dont elle a été victime. Et ce qui est formidable, c’est que Jaenada ne verse pas dans la morale à deux sous ou à l’édification béate, qu’il ne nous fait jamais la leçon, mais qu’il nous laisse accompagner une sorte de divagation méthodique, sa façon d’enquêter et d’écrire. C’est-à-dire entremêler le récit de l’enquête, la collection des faits, à une aventure personnelle et intérieure (de sa vie maritale à ses bistroquets favoris) que cartographie l’écrivain et qui métabolise (c’est le bon terme, non ?) son existence. C’est la manière de l’écrivain, ce qu’on cherche et qu’on espère toujours retrouver. C’est son talent et aussi sa limite (eh oui, c’est souvent comme ça avec les gens).
Car si l’on en revient au commencement, on se dit : est-ce que je lis ce bouquin pour les bonnes raisons ? Est-ce que ça vaut la peine de lire celui-là plutôt que de relire un ancien ? Pourquoi prendrais-je quelques heures pour y fourrer le nez ? Car si le livre est bourré de toutes les qualités qui nous font aimer Jaenada, on peut aussi se dire au départ : mais à quoi bon recommencer ? Ça m’apporte quoi, au fond ? Questions légitimes pour une œuvre qui, depuis plus de dix ans, creuse ce sillon du récit d’enquête avec une manière têtue ou parce qu’il est très dur d’en sortir ou de passer à autre chose. Car oui, combien de fois l’écrivain va-t-il nous faire le coup de dénicher la bonne idée, de partager l’histoire formidable que le hasard (et son travail et grâce à des complices qui ont une place dans le livre) lui met entre les mains ? Combien de fois le super truc va-t-il marcher ?
Et bien en fait, ça ne marchait plus. On avait bien compris (et l’écrivain aussi probablement parce qu’il a l’intuition et la lucidité qu’il faut) à la lecture de La désinvolture est une bien belle chose que ça patinait, que la formule s’épuisait, que la mécanique narrative se grippait. Troisième incise : on n’a rien (il ne faut rien avoir) contre les livres un peu ratés (manqués si l’on préfère) d’un écrivain qu’on apprécie. Il ne faut pas être des absolutistes et ce goût que l’on a pour une prose ou une manière ou un ton, on le conserve au gré des livres, qu’ils soient parfaitement réussis ou quelque peu décevants. Alors donc, il nous semblait que la belle mécanique des livres de Jaenada arrivait en bout de piste, que bon, là ça suffisait, que ça ne marchait plus, que le truc était usé et qu’il fallait passer à autre chose. Que c’était nécessaire pour continuer une œuvre, trouver d’autres possibles et ne pas se laisser aller aux succès toujours recommencés qui épuisent nombre d’auteurs.

Quelle solution (à moins qu’il ne se rate et c’était le risque de ce nouveau gros roman) l’écrivain trouverait-il pour faire autre chose ou alors pour nous surprendre et nous faire le coup de la même chose refaite mais différemment (et que ça fonctionne) ? Eh bien en introduisant dans son récit l’erreur (la signifier, la mettre en scène) qui en constitue la limite. Expliquons-nous ! Comme la méthode grinçait un peu et que le lecteur n’était pas parfaitement emporté, il fallait introduire dans le récit d’enquête très bien troussé (comme d’habitude, et quel boulot pharaonique abattu par Jaenada !) un élément étranger, une disruption narrative, un quelque chose (un peu de sel en somme) qui le précipite, le relance. Alors l’écrivain nous raconte (une stratégie vieille comme le monde ou, en tout cas, comme le roman) la difficulté à, l’empêchement qui, le trouble de…
Alors il fait quelque chose qu’il faut toujours faire ! Il lit ! Et voilà qu’il se lance dans la lecture systématique de tous les Maigret que Simenon a écrits (il y en a 75) et qu’il fait toucher cette œuvre (ce personnage) à la sienne (à lui-même). Quatrième incise : cette passion pour Simenon, nous la partageons plutôt deux fois qu’une. Et on relit tous les ans une quinzaine de ses livres (donc, multiplié par 25 ans, oups, on ne fera pas le compte) et on n’a pas toujours les mêmes goûts que lui (liberté des lecteurs, assurément). Et donc Jaenada introduit dans son récit, dans la progression de son enquête, dans ses analyses des sources, des documents et des investigations de l’époque (il a bien raison d’être critique), des citations et des anecdotes sur ce que fait, pense, mange, dit Maigret dans les romans de Simenon.
Et cette comparaison, cette altération, cette insertion de la fiction dans l’enquête, son étrangéification et la réflexion que le procédé induit, tout cela semble malin au plus haut point. C’est comme si la solution à ses problèmes de forme et de narration, comme celle de l’affaire réelle qui l’occupe, trouvait une solution dans la confrontation avec la fiction, comme une méta-lecture et de la littérature et de l’existence même. Sorte d’écriture et de lecture mises au carré, amplifiées, déployées. C’est d’une lucidité assez prodigieuse (et peut-être n’est-ce qu’une intuition ou un hasard) que de faire ce geste ! On est bien obligé de se dire : eh bien, monsieur Jaenada, chapeau bas. Car oui, on se dit qu’il est parvenu à relancer une œuvre, à nous faire un pied de nez assez jouissif (oui, on est aussi un peu lucide) et à nous donner, finalement, une fois encore, un sacré plaisir de lecture.
