« Les histoires normales ne nous ressemblent pas »

Le livre de la disparition, roman dystopique de la journaliste palestinienne Ibtisam Azem, revêt, au regard de l’actualité, une valeur prémonitoire. Il repose sur la fiction de la disparition soudaine de tous les Palestiniens qui vivaient en Israël, comme si le désir de certains extrémistes se réalisait enfin.

Ibtisam Azem | Le livre de la disparition. Trad. de l’arabe (Palestine) par Leïla Tahir. Globe, 304 p., 21 €

La disparition imaginée par Ibtisam Azem, alors que les bombes de l’opération « Bordure protectrice » s’abattent sur Gaza, est en fait le deuxième acte et comme la répétition d’une disparition antérieure, celle provoquée par la Nakba, l’expulsion des Palestiniens au moment de la création de l’État d’Israël en 1948. La famille d’Ibtisam Azem est elle-même originaire de Jaffa. Elle a fui cette ville ancienne devenue quartier branché de Tel Aviv pour s’installer en Cisjordanie, à Taybeh, ville majoritairement chrétienne harcelée maintenant par les colons. Son livre est d’abord une déclaration d’amour à Jaffa où est né son personnage principal, Alaa, « fils d’une ville dévastée » qui plane comme un fantôme sur la nouvelle ville dont les maisons « ont été accaparées par les artistes et les riches » et où les touristes regardent les quelques habitants palestiniens qui y vivent encore comme s’ils étaient des « singes au zoo ».

Jaffa a pour Alaa le visage et la voix de sa grand-mère qui lui raconte la violence de l’expulsion, lorsque la population de Jaffa est passée de cent mille à quatre mille habitants « comme si l’obscurité les avait avalés ; comme si la mer les avait pris en otages ». Le quartier de Manshiya où elle vivait avait été détruit par les bombardements de l’Irgoun. Beaucoup de gens avaient été tués. D’autres avaient fui ou bien, comme la grand-mère d’Alaa, avaient été expulsés vers le quartier d’Ajami, transformé en un camp de détention encerclé de barbelés, dont il était impossible de sortir sans laissez-passer et dont les noms de rue avaient été remplacés par des numéros.

« Jaffa: « Buy Jaffa Oranges » », Frank Newbould (1929) © CC0/Centre d’art britannique de Yale/WikiCommons

La Jaffa dans laquelle Alaa a grandi « baignait dans la peur, la pauvreté, le malaise et le racisme ». Elle était aussi pleine « d’êtres qui nous ressemblaient, des bipèdes comme nous » mais qui nous dédaignaient et nous injuriaient. Il a cependant quitté la ville basanée pour Tel Aviv, la ville blanche qui « regorge de désir sexuel comme Jérusalem regorge de religieux et de militaires ». Il est devenu cameraman free-lance et présente tous les signes extérieurs de l’intégration dans cette société israélienne libérale et ouverte, fréquentant les fêtes et les bars et se liant d’amitié avec Ariel, un journaliste qui est également son voisin.

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Mais une nuit tous les Palestiniens d’Israël et des Territoires occupés disparaissent : les chauffeurs de bus, les ouvrières de Cisjordanie qui se lèvent à trois heures du matin pour franchir les check-points et venir travailler dans les serres et que leur patron apprécie parce qu’il n’a pas besoin de s’occuper de leur logement ni de leur assurance maladie, les vendeurs de houmous, les livreurs de journaux, les médecins des hôpitaux, les proxénètes et même les prisonniers politiques dans les centres de détention. Quand Menahem, le médecin chargé de vérifier le degré supportable de torture, arrive au centre de détention, la cellule du prisonnier numéro 3, sur lequel on frappait « comme si c’était un mannequin » et qui croupissait dans ses excréments parce qu’on l’empêchait d’aller faire ses besoins, est vide. La veille encore, Rafi le gardien projetait de « lui fourrer un bâton dans le derrière » puisque le médecin pensait qu’il risquait de ne pas supporter les chocs électriques. C’est maintenant Rafi qui se tord de douleur sur un lit de l’infirmerie, tant il enrage de la disparition de tous ces « fils de pute ». Le premier roman d’Ibtisam Azem, qui vient d’être traduit en anglais sous le titre de The Sleep Thief par son compagnon, l’écrivain irako-américain Sinan Antoon, portait sur ce monde des prisons.

Alaa a disparu lui aussi. Incrédule, Ariel s’introduit chez lui à la recherche d’un indice, d’une trace. Au lieu de son ami, il découvre dans un épais cahier rouge le très long dialogue imaginaire qu’Alaa entretient avec sa grand-mère disparue dont l’absence « lui perce l’âme comme une épine de rosier ». Ces pages écrites dans la « langue de l’ennemi » lui révèlent l’autre visage de celui qu’il prenait pour un « bon arabe ». Le vide laissé par la disparition brutale des Palestiniens leur restitue la visibilité qui leur était refusée dans une société fondée sur le déni de leur existence en tant que peuple.

En 1924, le cinéaste autrichien Hans Karl Breslauer avait réalisé La ville sans Juifs, superbe film expressionniste, inspiré du roman de Hugo Brettauer, qui partait d’une hypothèse analogue à celle d’Ibtisam Azem. Tous les Juifs étaient expulsés d’une ville imaginaire située quelque part au centre de l’Europe. Il ne leur restait plus qu’à partir en Palestine. Mais, arrivés sur place ils ne trouvaient que du sable et de vieux bédouins. Dans la ville européenne, on découvrait les dégâts et le manque causés par la disparition des Juifs et l’absurdité de l’antisémitisme. Tout se terminait donc bien : les Juifs revenaient et étaient accueillis à bras ouverts.

Rien de tel dans le très beau roman onirique d’Ibtisam Azem qui se lit avec autant de plaisir que d’émotion. Les dernières pages n’apportent pas la solution de l’énigme. Les cauchemars ne se résolvent pas. « Les histoires normales ne nous ressemblent pas », écrit Alaa. La Palestine ne hante pas seulement la mémoire fissurée des Palestiniens, faite de destructions et de deuils. Elle hante également Israël, comme l’histoire d’Alaa va s’emparer d’Ariel.

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