Se détruire, dit-il

La punition, le nouveau livre d’Arthur Dreyfus – l’auteur refuse avec raison le terme de « roman » – peut, sous de nombreux aspects, être vu comme un exemple de ce que devient l’autobiographie à l’heure où nous avons délégué notre mémoire à la machine ; à l’époque dans laquelle nous sommes entrés, qui est celle des preuves.

Arthur Dreyfus | La punition. P.O.L, 1 152 p., 35 €

Il fut un temps où les « écrivains du moi » n’avaient pour seuls outils et matière que des lettres, des journaux et leurs souvenirs. La matérialité du papier, la place occupée par les archives, forçaient les auteurs à sélectionner a priori ce qui, dans leur existence, méritait à la fois d’être consigné et gardé près de soi. « Dire tout » d’une vie semblait impossible principalement pour des raisons techniques. Les nouvelles technologies, la capacité de stockage astronomique qu’elles nous offrent, la sauvegarde des moindres conversations que nous entretenons par différents canaux, ont créé de nouvelles archives de nous-mêmes – et ont par conséquent bouleversé la nature même de notre rapport à notre passé. Il est logique qu’elles aient, du même coup, transformé la façon dont tout auteur peut et doit s’approcher du matériau de sa vie quand il entreprend de s’en emparer.

Sans être un texte à charge, La punition est rempli de preuves. S’ouvrant sur le réquisitoire du père de l’auteur contre l’homosexualité « monstrueuse » de son fils datant de 2003 (enregistré au dictaphone et scrupuleusement retranscrit) puis sur le récit, vingt ans plus tard, d’un été où l’auteur s’est « abîmé » dans une quête inassouvie et toujours réitérée d’une sexualité autodestructrice à base d’humiliations et de fist-fucking extrêmes, l’ouvrage entend mettre au jour les liens enfouis reliant ces deux événements si éloignés dans le temps. La punition s’interroge donc sur la façon dont Arthur Dreyfus, ayant été perçu et déclaré – si ce n’est clairement, du moins de manière latente – monstrueux par un père en raison son homosexualité, a vécu sa sexualité dans la honte et trouvé, dans des pratiques brutales et dans le chemsex (association de la drogue et du sexe), une manière d’en jouir en la gardant près de lui.

La punition de Clément Ribes
« Altuglas », Atisiable (2014) © CC-BY-SA-4.0/Wikicommons

Le projet – explorer ; fouiller ce qui, en nous, peut nous pousser vers la pulsion de mort, et le faire sans faux-semblants, en osant « dire tout », pour reprendre les mots de l’auteur, c’est-à-dire, sans rien cacher de ce qui peut être considéré socialement comme « de mauvaises pensées » ou des sujets tabous – est en soi très intéressant. Placé sous l’égide de Montaigne, dont Arthur Dreyfus reprend la phrase « Je me suis ordonné d’oser dire tout ce que j’ose faire » et – de manière moins heureuse – sous celle de Guillaume Dustan, il s’agit, ni plus ni moins, de se prendre pour spécimen, de se disséquer, de s’analyser jusqu’à parvenir, sinon à une forme de vérité, du moins à une domestication des forces qui sont en jeu en lui et en ses pulsions ; de découvrir, sous l’apparence de la vie, la présence toujours là du « discours enfoui du père ».

Ces quelque 1 125 pages construites en sept parties (La punition ; L’opposition ; La fiction ; Entracte ; La répétition ; L’élaboration ; La restitution) retracent donc une grosse partie de la vie de l’auteur – les parties qui n’étaient pas concernées par deux de ses livres précédents, Histoire de ma sexualité et Journal sexuel d’un jeune homme d’aujourd’hui –, à savoir : l’adolescence, les premières amours avec ceux qu’il appelle « les garçons d’avant » (d’avant la déchirure de sa quête sexuelle), puis sa vie actuelle, entre pages consacrées à la réception de ses livres précédents, bribes de conversations avec des amis, prise de conscience de la nécessité de rompre avec ses addictions, rechutes, et volonté d’en finir avec la honte, notamment en se confrontant à son père à propos du discours qu’il lui a tenu en 2003 et qui a contribué, selon lui, à définir en grande partie son évolution personnelle.

Ce projet intéressant n’évite pas les écueils importants ni les angles morts. Arthur Dreyfus s’y affirme comme un partisan de « l’écriture du vrai » sans jamais, finalement, définir ce qu’il entend par là ; si bien que « le vrai » apparaît, dans La punition, comme un synonyme de deux concepts auxquels on ne saurait le réduire : le factuel et le réel.

Tout se passe comme si la vérité ne pouvait s’atteindre que par le recours au journal ou aux preuves collectées tout au long de l’existence de l’auteur. D’où l’insertion d’une quantité de messages, de conversations virtuelles adolescentes (sur feu le logiciel MSN), de messages de forum au début des années 2000 ; puis, pour les périodes les plus récentes, d’échanges de SMS, de conversations, etc. Si la valeur de témoignage de ces écrits est certaine et incontestable (on y perçoit et y reconnaît ce que c’était que d’être un adolescent dans les années 2000), leur valeur littéraire l’est moins ; une conversation d’adolescent sur MSN, si émouvante qu’elle soit, reste stylistiquement et dans ses enjeux une conversation d’adolescent.

Il se compose ainsi un livre-patchwork où les souvenirs sont cousus aux réflexions, aux conversations, aux prises de parole de l’entourage d’Arthur Dreyfus (amis, psychanalyste, etc.) dont le procédé pourrait être décrit comme tel : Arthur Dreyfus écrit, fait lire ce qu’il écrit à tel ou tel ami, puis fait part à son lecteur de ce que tel ami en a pensé, pour ensuite nous informer du type d’interprétations ou de pensées que cela a suscité en lui. Un fonctionnement en vase presque clos, auquel le lecteur peut prendre un certain plaisir – mais il s’agit d’un plaisir de curiosité, voire de voyeurisme, un peu comme on épierait, assis à la terrasse d’un café, la conversation d’inconnus qui se font des confidences en parlant un peu trop fort.

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On pourrait, après tout, nous opposer qu’Arthur Dreyfus n’a pas pour ambition de produire un roman, qu’il assume d’ailleurs lui-même le fait que son livre « n’est pas un livre » et refuse clairement toute idée d’universalité. Il faudrait le voir, en somme, comme un travail d’archivage de soi – ce qui peut se défendre ; à la limite, même, de l’installation d’art contemporain.

Mais il n’empêche que ce travail d’archivage de soi est devenu un livre, qu’il fait près de 1 200 pages, et qu’un tel livre, même avec un projet aussi spécifique, est destiné à être lu. Et que, malgré les précautions que prend Arthur Dreyfus tout au long de son ouvrage pour contrôler la réception de son livre – en nous expliquant ses intentions, en reconnaissant ses échecs, en les justifiant, et donc en invalidant toutes les critiques qu’on pourrait lui adresser –, l’auteur ne parvient pas à affronter son sujet autrement que par une approche psychanalysante qui, en plus d’être réductrice, affaiblit grandement la force potentielle de son travail.

Outre ce qu’elle peut avoir de laborieux – des discussions sont insérées entre l’auteur et sa psychanalyste ; puis entre l’auteur et ses amis sur ses séances avec sa psychanalyste, etc. –, et outre le fait que l’auteur ne parvient pas à s’empêcher de nous signaler tous les lapsus et jeux de mots lacaniens qu’il a commis en écrivant son texte, cette approche a pour effet de ramener à la stricte cellule familiale de l’auteur une question qu’il ambitionne, par ailleurs et à de (trop) rares moments, d’ouvrir à d’autres vies que la sienne – les passages de témoignages de ses amis sur leur coming-out font partie des moments très réussis, et touchants dans leur sincérité brute, du livre.

En somme, cette question cruciale : pourquoi certains d’entre nous, homosexuels (mais pas que, c’est aussi un point aveugle de ce livre), sont portés vers une sexualité masochiste ? cette « tendance » peut-elle être expliquée par des conditionnements familiaux et sociaux ? (mais d’ailleurs, pourquoi devrait-elle l’être ?) est ramenée au seul cas et aux seuls tourments d’Arthur Dreyfus – quoiqu’il lutte parfois contre le narcissisme de son point de vue ; hélas, comme il l’écrit lui-même : « quand je parle des gays, je parle de moi ».

Nul doute que de nombreux critiques salueront la performance que représente un tel texte et loueront ce qui peut être perçu comme une grande liberté formelle ; mais en art comme dans tous les autres domaines, on gagnerait à se méfier davantage de l’idée de performance, d’autant qu’il nous semble que c’est justement la performance cachée dans l’idée de « tout dire » qui nuit au texte : les belles choses qu’il contient – les témoignages cités plus hauts ; certains portraits très réussis (Arthur Dreyfus est un bon portraitiste) ; des aphorismes délicieusement paradoxaux ou amusants, et quelques scènes qui serrent authentiquement le cœur – sont malheureusement prises dans une prolifération de matière qui est le projet même de ce livre, et qui, à nos yeux, les ternit.

Arthur Dreyfus cite Paul Otchakovsky-Laurens : « J’ai compris que la vérité était une forme. » Mais la dernière de ces 1 200 pages une fois lue, le lecteur ne peut s’empêcher de se demander quelle vérité s’est exprimée dans la forme qui nous a été proposée dans La punition, et à qui s’adresse ce livre « qui n’est pas un livre », cette performance d’archivage de soi, si ce n’est, avant tout, à son auteur lui-même.