Comme dans Une rétrospective en 2022, dont le récit façonnait la vie du cinéaste Sergio Cabrera, le Colombien Juan Gabriel Vásquez sculpte dans Les noms de Feliza celle de l’artiste Feliza Bursztyn (1933-1982) dont Gabriel García Márquez écrivit qu’elle était morte de tristesse en exil.
« La sculptrice colombienne Feliza Bursztyn, exilée en France, est morte de tristesse à 22 h 15, le vendredi 8 janvier, dans un restaurant parisien. » Lorsque, en 1996, Juan Gabriel Vásquez a lu cette phrase de Gabriel García Márquez, énigmatique et séductrice à souhait pour l’apprenti écrivain qu’il était alors, il n’avait que vingt-trois ans et il vivait à Paris. L’un des traits de caractère que se reconnaît volontiers Juan Gabriel Vásquez est la curiosité qui, dans son cas, semble insatiable dès lors qu’il s’agit du destin et de la personnalité d’autrui et qu’il ne saurait apaiser que par l’écriture. Las, il n’avait, déclare-t-il dans divers entretiens, ni l’expérience d’écriture suffisante ni l’expérience de vie indispensable pour répondre par un livre à la question qui l’a longtemps taraudé au souvenir de la phrase de son aîné : « Pourquoi de tristesse ? » C’est donc vingt-huit ans plus tard, après avoir suffisamment vécu, après avoir longuement fourbi ses armes d’écriture, qu’il a pu achever, de nouveau à Paris, Les noms de Feliza.
Ce titre, à son tour suggestif sinon mystérieux, peut être lu littéralement car Feliza Bursztyn, dont le patronyme juif polonais était invariablement écorché par les journalistes voire par les programmateurs d’événements artistiques, a également porté le nom de son premier mari, Fleischer, avant de parvenir à la notoriété. Adolescente, elle s’était forgé le prénom de Feliza, inconnu au calendrier et dans la langue espagnole, pour remplacer un trop commun Felicia ou le Freige qu’employaient ses parents. Accolant un « a » à un adjectif épicène qu’elle sur-féminisait, la future sculptrice préfigurait sans doute l’une de ses techniques d’assemblage de ferraille : la soudure. Elle se montrait d’emblée rebelle et créative, affirmant l’originalité de son identité, qu’elle entendait fonder. Bien sûr, du vivant de l’artiste, « Feliza » était régulièrement transcrit dans la presse comme « Felisa » et l’a été jusque sur sa tombe. C’est l’un des constats doux-amers du narrateur qui, dans les pages finales du roman, va se recueillir au cimetière en compagnie de son principal informateur, Pablo Leyva, dernier mari de Feliza Bursztyn. Mais on peut aussi lire le titre du roman au figuré : si ce dernier tente de nommer la sculptrice, il ne saurait arrêter son identité. Insaisissable, contradictoire, plurielle, Feliza Bursztyn serait à l’image de ses sculptures et de ses installations cinétiques : mobile, à contempler sous chacun des angles qu’offre fidèlement d’elle la fiction.
Progressivement, l’œuvre de Juan Gabriel Vásquez s’est tournée vers ce difficile exercice d’équilibre qu’est la création de fiction à partir du destin de personnes réelles. Et l’auteur de rappeler, dans Une rétrospective, qui retrace la vie épique et picaresque du cinéaste Sergio Cabrera, l’une des définitions du verbe « feindre » : « Modeler, concevoir, donner forme à quelque chose ; a) pour désigner des objets physiques tels que des sculptures et objets similaires, tailler. » Enclin à donner quelque tour réflexif à ses romans, il mentionne, dans Les noms de Feliza, la controverse sur l’intérêt que suscitent les personnages – réels ou imaginaires – qui oppose Françoise à Marcel dans la Recherche. Si la première opte pour les personnes réelles et le second pour les personnages fictionnels dont on peut cerner l’âme, Juan Gabriel Vásquez juge que seule la fiction véritable parvient à toucher l’âme des personnes réelles dont elle modèle le destin en récit. Loin, donc, du régime par trop factuel de la biographie.

Mais il y a plus, car, pour l’écrivain, il s’agit toujours d’approcher ce destin à travers l’empreinte que laissent la politique et l’histoire sur les vies privées de citoyens. L’histoire de Feliza Bursztyn ne fait pas exception, car elle est née en Colombie en 1933, faisant plus tard de ce hasard nécessité, tandis que ses parents, Jacobo et Chaja, y séjournaient à l’invitation d’un de leurs amis, exilé après avoir eu maille à partir avec les Britanniques en Palestine. Sa naissance lors de l’accession de Hitler au pouvoir avait décidé Jacobo et Chaja à s’installer dans ce pays qui semblait accueillant. Scandée ensuite, quoique incidemment, par les différents avatars de la violence politique colombienne, la vie de Feliza sera rattrapée et définitivement scellée par l’un d’entre eux, lorsque la répression contre la guérilla du M19 prendra une ampleur inusitée avec le « Statut de sécurité » instauré en 1978 par le président Turbay sur le modèle de la « Doctrine de sécurité nationale des États-Unis ».
Artiste alors très reconnue dans son pays, la sculptrice avait été poursuivie parce que soupçonnée, après une exposition à Cuba, de servir d’agent de liaison entre le gouvernement cubain et la guérilla colombienne. D’autres artistes et intellectuels avaient été inquiétés, dont Gabriel García Márquez qui, vivant déjà pour partie au Mexique, y avait désormais le statut d’exilé. Elle mourut à Paris sous les yeux de l’auteur de Chronique d’une mort annoncée, dans le restaurant russe où ils devaient dîner entre amis – cette dernière Cène ne comptait que six convives et aucun traître sinon la courte vue de responsables politiques.
Tristissime, spectaculaire, la mort de Feliza apparaît d’emblée romanesque. Les noms de Feliza étire au long de ses cinq chapitres le récit de la dernière journée de l’artiste, en une forme de suspense à rebours, sur le rythme adagio d’un requiem. S’entrelacent à ce fil temporel les cheminements, spéculations et songeries d’un narrateur qui, tout entier dédié à l’écriture de la vie de Feliza, met ses pas dans les siens à Paris ; et encore, bien entendu, le récit plutôt chronologique des grandes étapes de cette vie brève. Celle d’une femme et d’une artiste qui, se heurtant à toutes sortes d’obstacles, de préjugés et de limitations, a su en faire fi, créer ce que nul ne créait alors en Colombie, se créer elle-même.
Jeune étudiante en art à New York, Feliza s’y était mariée à Larry Fleischer, ancien mécanicien et pilote de bombardiers durant la Seconde Guerre mondiale, s’était établie en Colombie avec lui, en avait bientôt eu trois filles. Mais sa fréquentation des milieux d’artistes de Bogotá, son amitié avec l’impertinente et très lucide critique d’art argentine Marta Traba, avaient exaspéré son conformiste de mari, qui ne concevait pas qu’une femme ne se consacre pas à son foyer. Première révolte : Feliza quitte le domicile conjugal, au prix de l’éloignement de ses trois filles et de sa mort symbolique pour la communauté juive dont elle était issue. Fils de rabbin, son père avait disposé une cérémonie d’expiation dans son salon, y installant son cercueil vide autour duquel était récité le kaddish.
C’est à Paris, où en 1957 elle réinventait sa vie en compagnie de son amant, le flamboyant poète Jorge Gaitán Duran, directeur de la revue Mito, que Feliza parfait sa formation d’artiste à l’académie de la Grande-Chaumière, en élève sculptrice d’Ossip Zadkine, qui l’envoie apprendre l’art de la soudure auprès de César. Coïncidant avec le divorce de la jeune artiste, la victoire de la révolution cubaine, le premier janvier 1959 convainc les amants de rentrer en Colombie, pour suivre le sens de l’histoire du bon côté de l’Atlantique. Ses premières expositions d’audacieuses sculptures de ferraille soudée, ses nouvelles amitiés dans les milieux artistiques, dont le peintre Alejandro Obregón et les écrivains de la côte Caraïbe Álvaro Cepeda et Gabriel García Márquez, la situent dans l’effervescence de la néo-avant-garde colombienne des années 1960. Le deuil, cette fois, la frapperait doublement : non plus le sien propre mais celui de son père, mort d’un infarctus alors qu’elle exposait en Israël, suivi de près par celui de l’aimé, victime d’un accident d’avion alors qu’il la rejoignait en Colombie.
Mais Feliza Bursztyn retrouve des forces dans l’exploration de nouvelles formes et dans l’amitié, affirmant sa personnalité, scandalisant les critiques et les timorés amateurs d’un art conventionnel. Les années 1960 et 1970 voient l’essor de sa notoriété, des commandes publiques lui sont adressées : l’une de ses sculptures, un éloquent Hommage à Gandhi, étonne les passants au croisement de deux voies fréquentées de la capitale. Elle rapproche la sculpture de ce que l’on nommerait bientôt des « installations », crée de suggestives pièces cinétiques – Les Hystériques, Les lits, La danse mécanique – mues par des moteurs électriques détournés de leur usage premier. Grièvement blessée dans un accident de la circulation, qui l’endeuille à nouveau – elle y perd son amie céramiste Beatriz Daza –, elle bénéficie de l’art d’un chirurgien d’exception, se rétablit, se remarie et continue de mener sa vie d’artiste et de femme libre. Le récit des Noms de Feliza lui rend la parole – gouailleuse, ironique – en citant une série d’entretiens où la sculptrice s’en donne à cœur joie face à des journalistes déconcertés. Un titre en donne le ton, et celui de l’époque : « Dans un pays de machistes, faites la folle ».
Trop intelligente pour ne pas se méfier de l’art dit « politique », consentant au besoin à faire rimer les adjectifs « érotique » et « politique », Feliza Bursztyn refusait toute affiliation à un quelconque parti. Sa liberté de ton, sa sympathie pour certaines réussites de la politique sociale et culturelle du régime cubain, sa solidarité avec des artistes invités dans l’île, lui vaudraient bientôt une arrestation et la persécution des services de l’intelligence militaire.
Juan Gabriel Vásquez excelle à ciseler, à partir de destins réels, d’exemplaires histoires des malentendus tragiques entre l’art et la politique. Après Une rétrospective, qui déjà ménageait une bonne place à Marianella Cabrera aux côtés de son frère Sergio, Les noms de Feliza en est une nouvelle preuve qui, cette fois, donne le premier rôle à une femme. Et bien sûr, ce n’est que justice pour la sculptrice et pour son sculpteur. Chapeau, l’artiste !
