Peu d’écrivains américains contemporains possèdent l’élégance, la fine observation du monde naturel et de soi, la capacité d’émerveillement et de stupeur qui caractérisaient Annie Dillard, morte il y a quelques jours à l’âge de 81 ans. Poète, essayiste et romancière, elle laisse une œuvre de taille modeste mais remarquable.
Elle se fit connaître à vingt-neuf ans, avec un premier livre, l’extraordinaire Pélerinage à Tinker Creek, que couronna le prix Pulitzer de l’essai. Elle y raconte son année solitaire passée dans les Blue Ridge Mountains de Virginie, où elle effectue une suite de promenades et d’activités « scientifiques » (repérage de l’activité des animaux et des insectes, examen de l’eau de l’étang au microscope, etc.) qui ouvrent presque toujours sur des réflexions de tonalité « mystique », un terme qu’elle revendiquait. La nature décrite dans les pages de ce Pèlerinage n’est pas, contrairement à celle de Henry Thoreau ou d’autres « nature writers », le divin reflet d’un univers moral, mais une nature sauvage, désordonnée, amorale, parfaitement indifférente aux considérations éthiques humaines.
La place de l’homme sur terre, cette « balle humide lancée à travers le néant », y est paradoxale : il est de passage mais peut découvrir, s’il y consent et s’y applique, qu’il occupe la position privilégiée de témoin sensible, la plus enivrante et la plus décisive qui soit pour l’âme et l’intelligence.

Dillard elle-même, dans Pèlerinage à Tinker Creek, dit se faire « flèche pointée sur le monde visible », engagée de manière systématique et quasi religieuse à scruter ce qui l’entoure, prise entre horreur et admiration car, si Dieu il y a, il est autant dévastateur indifférent que donneur de vie, et surtout bien piètre économe au vu du gâchis et du désordre prévalant dans son univers.
Ces méditations sur la beauté et la souffrance, les liens entre mondes matériel et spirituel, la possibilité de la grâce, Dillard les poursuivra dans les poèmes de Billets pour un moulin à prières (1974) et dans la prose poétique de Holy the Firm (1977, non traduit), ou celle d’Apprendre à parler à une pierre (1982). Elle conservera des préoccupations semblables dans deux œuvres romanesques, Les vivants (1992) et L’amour des Maytree (2007), pour lesquelles elle ne s’engage d’ailleurs pas véritablement dans la fiction narrative mais reste assez proche de l’essai poétique.
Très discrète sur sa vie et sur son travail, elle parla cependant de la première dans une belle autobiographie, Une enfance américaine (1987), et du métier d’écrivain dans En vivant, en écrivant (1989). Elle le fit avec ses habituels simplicité, humour et audace. À 70 ans, elle décida que son acuité d’esprit et la félicité de son rapport à la langue l’avaient quittée et elle cessa d’écrire ; elle se consacra alors à la peinture.
À la lire ou relire aujourd’hui, elle apparaît toujours comme un écrivain animé par, Eudora Welty l’avait remarqué chez elle, un sens de « l’urgence », « un émerveillement intrépide et indomptable ».
