Avec La hantise, troisième volume de son « cycle Jean Detrez », Jean-Philippe Toussaint nous livre un vrai-faux roman d’espionnage en même temps qu’une variation sensible sur les fantômes qui nous habitent. Un roman à la délicatesse et à la légèreté virtuoses.
Les lecteurs fidèles de Jean-Philippe Toussaint ne seront pas dépaysés en ouvrant son nouveau roman. Adepte des cycles romanesques (dont la tétralogie M.M.M.M, reparue en un volume en 2017), l’écrivain belge nous a habitués à considérer ses personnages comme des camarades au long cours, voire des amis que le lecteur accompagnerait avec bonheur de livre en livre. Dans La hantise, nous retrouvons Jean Detrez, ce haut fonctionnaire de l’Union européenne, spécialiste en prospective et organisation de l’avenir découvert en 2019 dans La clé USB (réédité en cette rentrée par les Éditions de Minuit dans leur collection « Double »), et suivi en 2020 dans Les émotions. Toujours aussi désabusé, dépassé par les événements et gentiment espiègle, Jean Detrez est aujourd’hui englué dans une vaste et sombre histoire de corruption au sein des institutions européennes.
Autant le dire d’emblée : nul besoin, pour lire La hantise, d’avoir lu les deux livres précédents. Jean-Philippe Toussaint est assez habile écrivain pour nous conter les aventures de son personnage sans qu’aucun événement passé nous manque – et ce d’autant plus qu’à maints égards La hantise peut être lu comme une reprise, à la fois répétition et transformation, de La clé USB.
La hantise s’ouvre sur une question adressée à Jean Detrez : « Quel genre d’homme est ton père ? » L’homme qui pose la question est un ami de la famille, par ailleurs une créature hautement excentrique : affligé d’une curieuse maladie de peau, il hante les rues bruxelloises chaussé de lunettes noires et protégé du soleil sous un grand chapeau. Son nom ? Luc Van Langenhove, l’un des nombreux noms de personnages (John Stravopoulos, Yolanda Paul, etc.) qui parsèment ce livre comme autant de créations verbales sorties de l’esprit d’un Patrick Modiano ayant passé son enfance à lire les aventures de Tintin.

Luc Van Langenhove ambitionne d’écrire une biographie du père de Jean Detrez et, pour ce faire, sollicite l’aide de son fils. Nous faisons face, en apparence, à un roman du deuil et du bilan, dont la question centrale semble être la part incommunicable et inconnaissable de secret que chacun recèle en son cœur. Mais dans les romans de Jean-Philippe Toussaint, rien ne se passe jamais comme prévu ; et rien ne lui est plus plaisant que de mener ses personnages et ses lecteurs vers des rebondissements qui font dévier jusqu’à la nature même du roman que l’on est en train de lire.
Car, à l’occasion du rappel d’un événement nodal et honteux de la vie de son père (sa participation, malgré lui, à une escroquerie de type pyramide de Ponzi dont cet homme incorruptible a grandement souffert), le fils se remémore une autre affaire à laquelle il s’est vu lui aussi mêlé, racontée dans La clé USB et résumée dans La hantise – comme si le fils, d’une façon ou d’une autre, était obligé de se confronter aux mêmes épreuves, et possiblement à la même honte, que son père.
C’est à ce moment que La hantise quitte les territoire du roman intime pour s’assumer pleinement comme un roman d’espionnage. Pleinement ? Rien n’est moins sûr, tant Jean-Philippe Toussaint s’amuse, avec l’humour malicieux dont il a le secret, à tourner le sérieux, non pas en ridicule, mais en cocasse ; à coups de parenthèses bien senties et d’ironie distanciée, sa plume parvient, dans le même temps, à nous faire croire à son intrigue tout en s’en amusant, voire en s’en moquant – à croire que par l’écriture Jean-Philippe Toussant nous ramène avec lui vers ce moment de l’enfance où l’on se raconte des histoires sans être dupe de leur facticité, mais sans cesser non plus d’y croire dur comme fer.
Cette affaire d’espionnage, quelle est-elle ? Jean Detrez est approché par un lobbyiste, John Stravopoulos, qui lui vante les mérites d’une entreprise chinoise. Stravopoulos laisse tomber, en partant, une clé USB sur la moquette du grand hôtel où a eu lieu le rendez-vous. Dans la clé USB, Detrez découvre une masse de documents indiquant l’existence d’un tentaculaire réseau de corruption au sein de l’UE avec des ramifications en Chine, en Bulgarie, à Bruxelles – le tout organisé par des personnages dont l’identité reste floue, que ceux-ci ne soient pas nommés ou qu’ils soient désignés par des noms de code, par exemple « l’ambassadrice ».
Les détails de l’affaire (achat de machines chinoises pour miner du bitcoin, existence de « backdoors » dans les machines, répercussion sur la blockchain) paraîtront bien incompréhensibles aux lecteurs profanes – mais cette difficulté à saisir les enjeux du scandale n’est pas à porter au discrédit de Jean-Philippe Toussaint, bien au contraire. D’abord parce que le lecteur perçoit immédiatement le jeu auquel l’auteur le convie en évoquant notre contemporain : les bitcoins, la blockchain, les références à l’affaire Madoff, à l’affaire Huawei, au logiciel Pegasus, agissent plus comme des signaux que comme des signes porteurs d’un sens ; ensuite, parce que nous sommes, plus prosaïquement, entrés dans un monde où tout nous est opaque, où les forces de la finance (et leur corollaire, celles de la corruption) semblent ne plus pouvoir être saisies, ni même comprises, par qui que ce soit.
La hantise est donc, à ce titre, un roman d’espionnage contemporain. C’est-à-dire un roman sans agents sous couverture, sans filatures dans des paysages exotiques (ou alors l’exotique n’y a rien d’exotique), sans objets concrets pouvant servir d’indices : un roman d’espionnage, donc, où presque tout se passe dans l’univers immatériel des communications par e-mails, des mouvements d’argent dématérialisés, des messageries cryptées, où les preuves sont contenues dans des fichiers et où l’on espionne à distance au moyen d’un ordinateur plutôt qu’à l’ancienne, avec des jumelles. On y est en quête de traces immatérielles, aussi diaphanes que des spectres.
Les effets de ces forces immatérielles sur les personnages sont, eux, bien réels : la « hantise » qui donne son titre au roman est l’obsession paranoïaque qui s’empare du héros. Tourmentée, son imagination s’emballe ; se sachant possesseur de documents accablants et recherchés par d’autres, hésitant à devenir « lanceur d’alerte », il voit son monde vaciller et ses certitudes s’effriter : à qui peut-il faire confiance ? Quel est véritablement le rôle qu’il doit jouer, ou qu’on entend lui faire jouer, dans cette affaire ? La relation qu’il commence à nouer avec une femme du nom de Yolanda Paul est-elle fondée sur la sincérité ?

Le mot « hantise » apparaît deux fois, l’une au début du livre (« Depuis que j’avais trouvé cette clé USB, je ne m’étais posé qu’une seule question, je me l’étais posée jusqu’à la hantise. Je m’étais demandé si John Stravopoulos l’avait vraiment perdue ou s’il l’avait laissée tomber intentionnellement pour me piéger »), l’autre vers la toute fin (« pour nous libérer un instant de la hantise qui n’avait cessé de nous poursuivre ». Conscient de ces deux occurrences, le lecteur pourrait se dire que le roman remplit le contrat promis par son titre : nous offrir l’histoire d’un homme poursuivi par une obsession, par la crainte, par le doute – ce qui est, après tout, le sens premier du mot « hantise ».
Mais ce serait sans compter sur la facétie et les tours de passe-passe virtuose auxquels nous a si souvent habitués Jean-Philippe Toussaint. Conscient des potentialités plus vastes de son titre, il fait également de son roman une variation sur les fantômes qui peuvent nous hanter collectivement, et qui nous hantent intimement. Confronté à la possibilité de révéler les documents qu’il a découverts, Jean Detrez s’interroge : comment aurait agi à sa place son père, cet homme plein de droiture et de principes ? Le spectre de cette figure paternelle et de ses idéaux flotte sur le dilemme de Jean Detrez – et a des répercussions concrètes sur les choix de son fils. Ce sont ici les fameux « modes d’existence et d’action » que les morts occupent dans nos existences et dont une compatriote de Jean-Philippe Toussaint, Vinciane Despret, a si bien parlé dans Au bonheur des morts (La Découverte, 2015).
Le père n’est pas le seul fantôme à hanter La hantise. Sans aller jusqu’à citer la célèbre phrase de José Bergamín (« Le roman est un labyrinthe qui emprisonne le monstre du romanesque »), force est de constater que la question qui hante Jean Detrez – cette clé a-t-elle été perdue par John Stavropoulos ou a-t-elle été oubliée volontairement dans le but de me piéger ? – est plus ou moins équivalente à une autre : en m’emparant de cette clé, ne vais-je pas être projeté, à mon insu, dans un roman dont l’auteur, les péripéties et le dénouement me sont inconnus ?
De telle sorte qu’on pourrait dire que La hantise est une maison qui abrite dans ses pages le spectre toujours vivace du romanesque ; d’où le plaisir communicatif qu’a Jean-Philippe Toussant à mettre en scène des personnages excentriques qui excèdent le réalisme ; d’où, aussi, la façon dont il aime à s’attarder sur le caractère impersonnel des décors traversés : les hôtels sont « banals » ou « anonymes » ; on fait du sport dans des clubs aseptisés, on circule dans des bureaux et des tours où prolifèrent les vitres translucides. Nous sommes apparemment dans le registre du neutre ; mais le regard que portent sur ces lieux le narrateur et son auteur n’en est pas moins troublant. C’est comme si, derrière l’étalage de transparence d’une modernité mondialisée, se cachaient tout de même des fantômes ; comme s’il s’y cachait des histoires qui veulent être dites.
Jean-Philippe Toussaint aurait très bien pu intituler son roman Les hantises, mais il a choisi le singulier, comme pour adresser un clin d’œil au lecteur curieux et l’inviter à se mettre à la recherche d’un sujet latent tapi sous l’apparent roman d’une angoisse. On a écrit (et avec raison) que les livres de cet auteur se construisent souvent autour d’une scène irradiante – le galop d’un cheval sur le tarmac d’un aéroport dans La vérité sur Marie ; le trajet en moto dans Fuir, par exemple ; ce n’est pas le cas ici. Des scènes d’amour compliquées par un bras dans le plâtre, le retour du narrateur dans l’appartement vide de sa jeunesse, s’impriment néanmoins durablement dans la mémoire du lecteur, et flottent, diaphanes, dans tout le livre pour le baigner d’une lueur crépusculaire, fantomatique.
Cette constance dans l’intensité, cette écriture atmosphérique ne sont en rien des défauts : le lecteur est embarqué dans La hantise comme dans un entre-deux où notre réel et la fiction se mêleraient, et avec le même sentiment d’inquiétante familiarité que dans les rêves ; ou, pour le dire avec les mots de l’auteur, « avec une sensation de léger flottement, proche de la perception brumeuse qu’on a de la réalité quand on est en décalage horaire ». Ou, pour le dire autrement et conclure, avec l’impression trouble que le monde lui-même est en train de disparaître sous nos yeux – sans que l’on sache très bien qui de nous ou de lui hante l’autre.
