La Maison d’été, de Masashi Matsuie, raconte la fascination qu’exerce un architecte japonais « capable de créer des œuvres novatrices mêlant modernisme et styles orientaux traditionnels ». Parlant d’architecture, ce roman en donne à percevoir la dimension humaine. Il dit aussi beaucoup sur la manière dont on peut se vivre en Japonais dans un domaine international par nature.
Dès la fin de ses études d’architecture, Toru a la chance d’intégrer, au printemps 1982, la prestigieuse agence de Shunsuke Murai. C’est sa visite de l’église d’Asukayama qui l’a convaincu de tenter de rejoindre ce groupe. Quelques mois après son intégration, il participe au déménagement estival annuel. Le « maître » et son équipe ont l’habitude de quitter Tokyo fin juillet pour une grande maison de campagne dans laquelle vont cohabiter les treize membres de l’agence (y compris la comptable), attentifs à créer une sorte de phalanstère autour de l’architecte idéal qu’est Shunsuke Murai, « le maître ». Toru va donc prendre sa part à cette vie collective dont il n’a pas mesuré d’emblée la minutieuse rigueur. Ce séjour laborieux à une centaine de kilomètres de Tokyo est une manière d’approfondir la formation des plus jeunes tout en renforçant l’unité du groupe.
Le maître a vécu un temps aux États-Unis auprès de Frank Lloyd Wright dont il s’est éloigné à cause de la guerre tout en continuant la démarche d’une architecture organique en accord avec le cadre naturel et le mode de vie des habitants. Shunsuke Murai avait « compris très tôt la méthodologie du modernisme simple et rationnel, inauguré par l’acier, le verre et le béton » et ses réalisations du début des années 1980 étaient « souvent perçues comme imprégnées de tradition japonaise, presque nostalgiques ». Il juge pourtant que la rationalité de sa démarche peut difficilement être qualifiée de japonaise ; son but est plutôt de susciter une impression de calme et de sérénité.
Dans les années 1960, le maître a cessé progressivement de travailler sur de grands projets d’envergure nationale liés à des concours, cherchant plus à concevoir des « construction fiables, fonctionnelles et à la beauté intemporelle » qu’à se lancer dans de brillantes « théories urbanistiques et culturelles tournées vers l’avenir ». La contrepartie est évidemment que son influence s’est rétrécie, même s’il est resté respecté par les connaisseurs de l’architecture, comme en a témoigné une exposition du Museum of Modern Art de New York en 1967.
Divers membres de son agence sont déjà partis et le maître ne paraît plus envisager de poursuivre son œuvre, comme s’il se contentait désormais de son rayonnement dans le petit groupe de ceux qui travaillent de longue date avec lui. Alors qu’il est tout juste septuagénaire, il raisonne comme si sa fin était proche. Un signe en est que, contrairement à sa ligne de conduite depuis des années, il a accepté de concourir pour un grand projet, celui d’une bibliothèque nationale. Concours tellement contraire à ce qu’il défend depuis des années qu’on pressent que le maître cherche ainsi l’échec ultime, sa manière de fermer la porte. Sa dernière œuvre, ce sont ses disciples, dont Toru, le narrateur.

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Participer, même sans guère d’espoir, au grand concours pour la bibliothèque nationale est l’occasion de longs débats entre les collaborateurs de l’agence, dont la plupart n’ont guère voyagé dans le monde et ne connaissent les grands architectes du XXe siècle que grâce aux nombreux livres que contient la bibliothèque de la Maison d’été. Ils parlent donc des créations de Frank Lloyd Wright, de Mies von der Rohe ou de Gunnar Asplund sur la base des catalogues auxquels chacun a accès dans cette riche bibliothèque.
Pareille façon de préparer l’avenir pourrait être perçue comme une névrose d’échec. Il n’en va pas ainsi dans ce livre qui se présente plutôt comme un roman de formation. Certes, Toru peine à surmonter cette détérioration de son ambition : plus jeune disciple du groupe, il se contente de manier au mieux les outils dont il dispose désormais. Il peut aussi se dire qu’il a compris l’essentiel, qui ne se réduit pas à tracer au crayon Staedtler Lumograph des lignes à la fois très fines et bien droites. La gomme doit être de la marque Uni et le romancier précise aussi les modèles des cinq voitures utilisées par le groupe : un break Mercedes 300 TD, une Volvo 240 break pour le maître, une Citroën DS21, une Peugeot 305 break, une petite Renault 5. Aucune japonaise. Il n’omet pas de nous faire connaître l’heure du petit déjeuner collectif, la composition des repas, le mode de cuisson de la viande et des légumes, la préparation de la « vichyssoise ». On n’écoute pas de la musique mais le Concerto pour piano n° 2 de Brahms. Il est possible que l’abondance de semblables précisions aille de soi pour un Japonais ou bien que ce soit une manière pour le romancier de faire sentir l’atmosphère ritualisée dans laquelle vit ce groupe chaque été. On sait donc qu’à neuf heures tous les architectes de l’agence sont à leur bureau à tailler leur crayon Staedtler Lumograph et que sept bocaux en verre remplis de vieux crayons usés sont alignés sur une étagère près de la cheminée.
Pour nous, lecteurs européens, l’évidence qui ressort de ces prescriptions rituéliques est le caractère presque exclusivement européen des marques auxquelles est attaché le maître alors même qu’il a vécu aux États-Unis. Nous remarquons aussi que chaises et tables ont la même forme que pour nous. Les Japonais de ce livre ne mangent pas sur des tatamis ; ils ne portent pas de kimono ; ils vivent selon les normes occidentales et se soucient davantage de sérénité que de japonité ; ils peuvent être plus sensibles à une église chrétienne qu’à un temple shinto.
Ce roman n’intéresse pas seulement par ce qu’il dit (ou laisse entendre) du Japon. Il touche aussi par la réflexion qu’il suscite sur la notion même d’idéal. Il amoncelle les détails précis de l’existence quotidienne auxquels tous les membres du groupe doivent se plier à l’injonction silencieuse du maître – et le font volontiers. La Maison d’été compte plusieurs pièces destinées au travail collectif de chacun et de tous. Il y a aussi des pièces privées réparties entre deux ailes, l’une destinée aux cinq chambres des femmes et l’autre aux cinq des hommes. Distance infranchissable. Il ne semble pas y avoir place pour des relations intimes. Quand Toru apprend que le maître le verrait bien épouser sa nièce, il tombe des nues, non qu’il soit insensible au charme de cette jeune femme ni qu’il puisse être choqué par cette intervention dans sa vie privée, mais parce qu’il n’a pas imaginé qu’il puisse y avoir une dimension érotique (ou même sentimentale) dans l’existence. Ce n’est pas de l’inavoué, c’est de l’inexistant.
La perfection de son travail justifie le rayonnement du maître et l’accomplissement de ce que l’on peut comprendre comme une démarche initiatique encadrée par des rites dont chacun peut surprendre. On se sert de « couteaux pliants Opinel » pour tailler les crayons chaque matin et certainement pas en fin de journée. Quand chacun respecte les prescriptions qui vont de soi pour tous dans la Maison d’été, le maître comprend que l’essentiel a été transmis et qu’il aura des successeurs dignes de lui. Parlant, quarante ans après, de ce qu’ils auront retenu de cette Maison d’été, ses anciens disciples seront confrontés à une modernité technologique comme le dessin des plans sur ordinateur, qui paraît rendre vains leurs efforts mais doit être comprise comme ne touchant l’essentiel qu’en apparence.
Autour du maître, on ne dit pas « maître d’ouvrage », on dit « client ». Comment expliquer à celui-ci que l’organisation des flux de circulation constitue l’un des éléments clefs des créations du maître ? Il faut parvenir à le lui faire entendre assez pour qu’il puisse reprendre naturellement les propos de l’architecte pour décrire sa maison.
Le projet de grande bibliothèque nationale auquel ils ont consacré tout leur travail à la Maison d’été n’est pas retenu à la fin de l’été. Le jury du concours lui a préféré celui de Funayama, le spécialiste reconnu des projets monumentaux taillés sur mesure. Chez lui, on dit sans doute « maître d’ouvrage ». D’une certaine manière, le maître n’a jamais douté que les choses finiraient ainsi et que cet été-là serait le dernier. Les membres de l’agence Murai vont donc se disperser et leur restera cette prometteuse initiation. L’idéal valait pour un temps, celui de se préparer à vivre. C’est vrai aussi pour le lecteur qui s’est plongé dans ce grand livre ambitieux et s’en est nourri avec délice au fil des semaines estivales.
