« Que l’un d’entre nous au moins soit heureux »

Dans John, fils de John, son troisième roman, Douglas Stuart raconte deux hommes, un père et son enfant désormais adulte, les tourments, le calvinisme qui corsète autant que la honte. Sa langue, traduite par Charles Bonnot, est aussi aride et poétique que les paysages des Hébrides, aussi attachante que ses personnages et que leurs débats intérieurs.

Douglas Stuart | John, fils de John. Trad. de l’anglais par Charles Bonnot. Globe, 448 p., 24 €

Dans Shuggie Bain et dans Mungo, Douglas Stuart racontait deux garçons brisés, leur enfance fracassée par l’alcoolisme d’une mère ou par sa négligence, par la violence d’un homme ou de plusieurs. Ces gamins vivaient en Écosse, celle de la grisaille et des murs oppressants, des ciels de plomb et de la pluie aussi sombre que la vie ouvrière des protagonistes. Pour son troisième roman, l’auteur prend la mer avec son jeune héros, John Calum, alias Cal, quitte les rues d’Édimbourg à ses côtés et débarque sur l’île de Harris, dans les Hébrides, un endroit « lunaire », la bien nommée « île des Vents ».

Si Douglas Stuart y a lui-même séjourné en attendant la parution de Mungo et que c’est là qu’il a écrit ce livre, Cal, lui, a été rappelé à l’ordre par son père, John qui, sans tout à fait le dire, lui a demandé de rentrer. Sa grand-mère maternelle, Ella, semble souffrante, et John refuse de s’occuper d’elle. La cohabitation est assez pénible sans qu’il doive en plus se transformer en garde-malade et si Sarah, son ex-femme, se dérobe ainsi à tous ses devoirs, il revient à Cal de pallier ses fautes. Berger et tisserand, John est un homme dur, parfois violent. Un homme taiseux qui sait se montrer patient avec la Bible, ses animaux, ses fils de laine. Pourtant, en lui couvent autant de tempêtes que sous la surface paisible d’une mer qui ne l’est de toute façon jamais ; couvent autant de secrets qui enflent jusqu’à faire manquer des battements à son cœur étreint par la honte, si répandue en ces contrées.

L’austérité qui règne à Harris n’est plus celle du goudron craquelé, des terrains vagues, des pierres et du béton aussi noirs que les genoux des enfants abandonnés à eux-mêmes, à un vice qu’on veut croire inexistant à Falabay. Qu’on pense pouvoir éradiquer à la racine. Ici, cette austérité est autre, primitive et sublime au sens artistique du terme, née de la nature sauvage qu’on essaie à peine d’attendrir, comme si s’y confronter était une peine que devait purger l’homme pour expier ses fautes, réelles ou imaginaires.

« Le noyé », Odilon Redon ( 1887) © CC0/Rijksmuseum

Les vagues se déchaînent sans cesse, le ciel est rarement bleu et sa couleur anthracite suffoque le soleil comme le calvinisme étouffe les habitants, interdit aux chaînes des balançoires de grincer le dimanche, aux désirs de s’exprimer. On a tellement l’habitude que le Verbe régisse l’existence sur l’île que Cal, de loin, pense voir des bibles entre les mains de ses petites voisines quand elles tiennent en réalité des Game Boy. La lande y est d’un « vert morne », le rouge des portiques a fané, prenant le « rose délavé [d’un] savon industriel », la laine des moutons, trop rêche pour être transformée en fil, métamorphose le ciel à son image ainsi que les roches de la plage recouvertes de varech, semblables à des « mammouths ». Les comparaisons de Douglas Stuart sont brutes, animales – les bêtes présentes à Falabay sont presque plus nombreuses que les hommes et déteignent sur eux, sur leurs manies et sur leurs gestes, sur leur manière d’envisager ce petit monde qui est le leur. Pourtant, au-delà de ces métaphores parfois écœurantes que convoque l’auteur, du « foie de veau », des « langues de pervers » et des nuages « humides et puants », une étrange poésie nimbe certaines pages, une « flaque de clair de lune » éclaire quelques mots, ou bien ce sont des rêves d’enfant, de pirates et de pompier, qui adoucissent un instant la rudesse de Falabay.

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John tisse la laine, confectionne du tartan, brin de couleur après brin de couleur. Comme son fils, il sait lire les nuances dans la nature qui l’entoure, déceler une teinte précise dans un reflet de l’onde, dans l’ombre de la tourbe ou dans la nacre d’un coquillage. Cal, soumis à l’autorité paternelle qu’il n’a jamais osé défier, ou tout juste, le relaie derrière le métier à tisser, renoue avec ce qu’il a appris avant de fuir Harris pour le continent, pour les études et la vraie vie, loin du carcan calviniste. Loin des secrets qu’on nourrit sur cette petite île, dont on s’enveloppe. Là-bas, tout le monde sait tout, personne ne sait rien. Chaque chose d’importance est tue mais les rumeurs bruissent, les langues se délient, les femmes jasent, les hommes jaugent et le révérend prononce sa sentence.

Les solitudes se frottent les unes contre les autres, mélancolies en friction puisque ce roman a du vague à l’âme, le même que celui de ses héros chagrins mais parfois espiègles, comme pour faire un pied de nez à leur destin et à Dieu, perché dans ce ciel décidément trop gris. Leur ton, leurs mots, entre gaélique, scot et anglais, parfaitement rendus par la traduction ciselée et pleine d’authenticité de Charles Bonnot, sont teintés d’un âpre argot aussi drôle que triste, son âpreté répondant à celle de Falabay et des îliens. Un espoir perce pourtant le voile de peine comme un timide rayon de soleil, amoindrit le gouffre qui sépare les corps, que ce soit ceux des femmes ou ceux des hommes, puisque c’est aussi et surtout une vision nuancée de la masculinité que propose Douglas Stuart dans ce si beau roman.