Dans La guerre éternelle, Olivier Rolin interroge notre rapport à l’Iliade. Il retrace la quête de l’emplacement exact d’une ville à la fois réelle et mythique, il revient sur les lieux, il rêve à la colère d’Achille et à la « douceur » d’Hector, mais surtout il interroge ce que cela implique qu’une histoire de guerre totale soit devenue un des textes fondateurs de la culture occidentale, voire mondiale. Ses questionnements entrent en résonance avec l’Histoire, passée et contemporaine, et avec le travail de l’écriture.
L’auteur souligne que « le mot « colère », mènis – mènin à l’accusatif –, est le premier de l’Iliade et donc de toute notre littérature ». Il évoque aussi sa relation personnelle au texte d’Homère, la façon dont il est « attiré, capturé, mis en orbite autour de cet astre sombre », la manière dont, dans sa jeunesse maoïste, il perçut « dans les batailles de rue du Quartier Latin […] comme une variation moderne sur le thème des combats homériques », la manière dont, comme des générations de lecteurs, il fut emporté par l’héroïsme épique du récit. Le problème de La guerre éternelle est donc que ce texte attirant, évocateur, déclencheur d’imagination, soit aussi le récit de « notre première guerre, l’archétype de toutes les guerres d’extermination ».
Olivier Rolin n’aime pas le roi d’Ithaque, qu’il appelle « l’infect Ulysse », « le tueur d’enfants ». C’est que, bien plus qu’Hector et Achille qui ont ou ont eu ses faveurs, Ulysse entraîne l’épopée du côté du réel : les stratagèmes et les trahisons – le faux déserteur Sinon, cousin d’Ulysse – qui permettent d’enlever les villes, les exécutions des lendemains de prise – Astyanax –, les coups de main nocturnes – Rolin évoque la Dolonie, chapitre X, comme préfiguration de la nuit où la ville tombe. Si la prise de Troie n’est pas dans l’Iliade, tout lecteur les a en tête, hors champ. Qui peut lire l’Iliade en ignorant le Cheval ? Massacres de civils, femmes raptées comme butin : le texte homérique augure des siècles de guerre et de sac. Sans s’étendre, Olivier Rolin met en parallèle Troie avec d’autres villes dévastées : Carthage, que Scipion Émilien rase en pleurant, Smyrne en 1922, Nankin, Dresde, Berlin, Hiroshima, et jusqu’à Marioupol et Gaza.
Toute La guerre éternelle est dans l’écart insoluble entre la séduction du texte, sa « puissance d’émotion », et la violence qu’il raconte. Le voyage sur les lieux, que fait Rolin en compagnie de l’historien François Hartog et d’Emmanuel Lascoux, traducteur de l’Odyssée, se justifie alors, loin de la curiosité anecdotique, par la nécessité de chercher la possibilité de confronter le texte et la géographie. « La modestie des paysages réels » pourrait tirer le récit épique vers la fiction. Mais, à proximité, s’étendent les champs de bataille des Dardanelles, de 1915. Et la plaine de Troie est assez large pour une guerre.
Certes, les explorateurs, dont Schliemann, le découvreur, aspiraient à la gloire et à la fortune, mais trouver la cité donnait un autre relief, un sens plus intense aux « mots cruels » de l’épopée. Rolin souligne la brutalité de certaines descriptions, « « poétique » dans un sens moderne – le contraire d’éthéré ». Si l’Iliade continue d’autant nous toucher, c’est que la force de son écriture reste opérante. Mais celle-ci rejoint la violence problématique : « Voici comment meurt le Troyen Érymas : La lance de bronze s’ouvre un chemin tout droit, profondément, sous le cerveau, et elle brise les os blancs. Les dents sautent sous le choc, les deux yeux s’emplissent de sang ».

Face à cette contradiction, l’auteur en vient à adopter la mélancolie, la « songerie » d’Hector, sa tristesse et sa peur, humaines, face à la mort et à la destruction. Si l’Iliade devient « le poème de la mort d’Hector plutôt que de la colère d’Achille », alors on peut l’aimer. Et on peut raisonner en écrivain, chercher à comprendre d’où vient la puissance de cette « machine de langue », qu’Olivier Rolin voit, entre autres, dans la capacité à varier la profondeur de champ, du tumulte de la bataille à des détails « extraordinairement concret[s] ». Cette faculté, qui lui paraît propre à l’épopée, il en retrouve la trace chez Claude Simon, dernier exemple d’écriture épique « dégradée ».
Ces dernières années, les réécritures de l’Iliade et de l’Odyssée se sont multipliées, adoptant souvent un point de vue féminin et quotidien, comme s’il fallait y corriger l’excès d’héroïsme. On peut mentionner l’excellente trilogie de Claire North, Le chant des déesses. Pierre Michon a lui aussi éprouvé le besoin de revenir sur son rapport à la guerre de Troie dans J’écris l’Iliade, mais en se concentrant sur Homère et la question de l’écriture.
Finalement, les questionnements et les belles méditations d’Olivier Rolin sur la violence guerrière rejoignent dans une certaine mesure l’Odyssée de Christopher Nolan. Si le film, comme son héros, semble avancer à côté de lui-même, c’est peut-être parce que le cinéaste s’intéresse davantage à la prise de Troie qu’aux tribulations de son personnage. Tardivement, une longue séquence rétrospective nous montre celui-ci errant hébété – il l’est d’un bout à l’autre du film – au milieu des combats pendant la dernière nuit de la guerre, car il prend conscience – avec une naïveté contredisant sa supposée ruse – que son stratagème conduit à un massacre. Mais Nolan ne fait pas grand-chose du hiatus qui affecte son protagoniste, héros vainqueur et criminel de guerre sacrilège. Le film investit mollement le caractère épique et dramatique des aventures du navigateur, voire leur exotisme – Calypso semble sortir d’une pub pour le Club Méditerranée – et à la fois reconsidère timidement la violence des Grecs (Olivier Rolin souligne que la plupart des chefs grecs se comportent dans l’Iliade en « brutes irréfléchies » ; chacun dans son style, Agamemnon et Ménélas sont des brutes réussies chez Nolan). Dans une des séquences les plus frappantes, à l’ouverture du film, un aède qui s’apprête à chanter Ulysse se voit vertement interrompu par Pénélope. L’héroïsme épique est d’emblée remis en cause. Mais Nolan ne va pas au bout d’une réécriture prosaïque. L’absence de choix entre réalisme et légende peut d’ailleurs se voir dans les effets spéciaux concernant le cyclope, les porcs de Circé ou Scylla, qui semblent bizarrement interrompus en milieu de développement.
À l’inverse, La guerre éternelle ne tergiverse pas face à la tension qu’elle pointe. Olivier Rolin prouve une nouvelle fois qu’il sait écrire dans les réflexions et impressions qu’il livre sur ses lectures, sur ses marches autour de la colline d’Hisarlik, sur l’Histoire belliqueuse. Mais, dans une très belle et logique fin, il se demande comment écrire avec justesse la destruction d’une cité – ce que l’Iliade, comme on le sait, ne fait pas. La ville « qui était là avant était une forme, si compliquée fût-elle, à laquelle la langue pouvait se mesurer. Mais lorsque tout est aplati, émietté, pulvérisé ? Il faudrait abandonner toute syntaxe, inventer des mots qui expriment ce qui est infiniment brisé, éclaté, broyé, entassé, enchevêtré, qui s’adaptent à ce qui est sans forme ». Il souligne la forme d’indécence qu’il y a à décrire ce qu’on n’a pas vécu. Mais il faut pourtant bien essayer de parler « de quelques villes de notre temps, détruites comme le fut Troie […] Marioupol […] Gaza. Il faut le faire humblement, presque platement ». Et dans les dernières pages, il s’y colle en phrases brèves rompant avec les périodes qui donnaient de la grandeur à l’évocation d’Achille ou d’Hector. Il trouve cette image particulièrement forte et étrange des matériaux de construction perdant leur structure rigide, « Toits de tôle pliés comme des châles », « les plaques de béton […] ploient selon des formes molles comme des linges gigantesques »… montrant la capacité de la guerre extrême à bafouer même les lois de la matière. Et, à la clôture superbe et glaçante de ce beau livre, on reste songeur, comme Hector et comme Rolin, à se demander si les guerres de destruction actuelles nous permettent encore d’aimer leur premier récit. La réponse est certainement oui, car notre époque doit dire ses guerres, mais selon d’autres modalités que le style épique, ainsi que le montre Olivier Rolin lui-même dans ses ultimes pages.
