Inventaire d’un deuil

Inventaire de ce qu’il reste après que la forêt a brûlé est la narration, à travers des objets du quotidiens, du drame et de ses conséquences vécus par un couple à la mort de leurs deux fils. Ce premier roman de Michele Ruol, écrivain italien, par ailleurs médecin anesthésiste, paru en Italie en 2024, a obtenu plusieurs prix prestigieux.

Michele Ruol | Inventaire de ce qu’il reste après que la forêt a brûlé. Trad. de l’italien par Paolo Bellomo. Le Tripode, 234 p., 21 €

Dans l’entretien réalisé par Le Tripode pour son dossier de presse, l’auteur dit avoir cherché le moyen de raconter un drame par un biais qui le rende moins insupportable, qui permette de le mettre à distance. Et ce moyen consiste à s’attacher aux objets quotidiens du couple et de ses enfants. C’est donc à travers eux que le lecteur apprend peu à peu ce qui s’est passé, les sentiments des personnages, leurs motivations, et aussi leur évolution à l’égard de la souffrance.

Le récit se présente en deux parties, « La maison », « L’automobile », et le tout se subdivise en séquences numérotées de 1 à 99. Entre ces brefs textes de longueur inégale s’intercalent de temps à autre des textes de quelques lignes, ou même d’un seul mot, qui demeurent parfois énigmatiques.

Les personnages n’ont pas de noms, ils sont désignés par leur fonction, ce qui ajoute à leur objectivation, à l’absence de pathos. C’est ainsi qu’il y a Père, Mère, Aîné, Cadet…Cependant, l’émotion, à être contenue, n’en est que plus forte. C’est là une des grandes qualités de ce livre : la violence souterraine des sentiments, alliée, combinée, à la presque impassibilité de leur expression. La pratique médicale de l’auteur, la nécessité, dans son métier, de ne pas se laisser déborder par la souffrance d’autrui et en même temps de manifester aux malades du réconfort, de l’attention et de la compréhension, a certainement induit ce type d’écriture. « Bien que j’aie une profonde confiance dans la science, je pense qu’elle est inadéquate – ou insuffisante lorsqu’on commence à s’interroger sur le sens ultime de la maladie, de la mort et de la douleur. En cela je crois que l’art peut être complémentaire de la médecine ou du moins c’est ainsi que je considère la littérature : comme un outil précieux pour tenter de comprendre l’âme humaine, pour se poser des questions et pour voir scintiller, l’espace d’un instant, quelque chose de précieux et d’insaisissable, comme un fragment de réponse », déclare Michele Ruol dans son entretien. Il serait intéressant de savoir comment s’exprime sa personnalité dans ses autres productions, qu’il s’agisse de ses nouvelles, de ses romans ou de ses textes pour le théâtre.

Inventaire de ce qu'il reste après que la forêt a brûlé Michele Ruol
Michele Ruol © Arianna Tagarelli

Le livre s’ouvre sur une déclaration d’intention qu’il est permis de ne croire qu’à moitié : « Ceci est une œuvre de fiction […] Nous avons beau essayer d’inventer, tout est déjà arrivé et tout arrivera de manière imprévisible : la seule chose que nous pouvons faire, c’est imaginer de nouvelles façons de raconter la réalité ».

Ce que son « inventaire » illustre parfaitement : « tout est déjà arrivé et tout arrivera de manière imprévisible ». En effet, l’auteur donne le sentiment d’une atemporalité, en ce sens que ce qu’il raconte semble suspendu dans le temps, que les évènements rapportés ne se sont pas encore déroulés ou se dérouleront plus tard, il y a un flottement qui vient probablement des retours en arrière de la narration, de l’enchevêtrement des évènements passés, présents et futurs.

La partie « La maison » commence par un texte en italique, justement intitulé « entrée », sans majuscule. Il décrit un vestibule, les objets qui s’y trouvent, mais « recouverts par une couche de poussière dense comme la cendre qui se dépose au sol après un incendie ». Il semble donc qu’une catastrophe se soit produite et que l’action se situe longtemps après, peut-être dans un monde vidé de ses habitants. À moins que nous ne nous apprêtions à suivre le récit d’un cauchemar éveillé ?

Suit la première description d’objets, numérotée « 1. cadre en argent, 15 par 22 », en l’occurrence la photo des garçons, « la même que celle qu’ils avaient utilisée pour la pierre tombale ». Là encore, la catastrophe s’est déjà produite. Au moment de notre première prise de contact avec les garçons, nous apprenons qu’ils sont morts.

La séquence n° 2 nous ramène à un temps où les garçons sont vivants. Elle est intitulée « téléphone fixe, marque Sirio, couleur ébène », une époque où le téléphone en ébonite existait encore. La mère, qui a cuisiné pour la famille, répond à un appel de Cadet : il prévient au dernier moment qu’il ne sera pas présent au repas. Deux indices inquiétants : la mère en parlant dessine des spirales qui ressemblent à des cyclones, et à ses reproches ne répond que « le silence d’une plaine balayée par le vent ». Nous apprenons qu’ils se disputent pour la dernière fois.

Quelle affaire urgente retient donc Cadet ? Où se trouve-t-il lors de son appel ? Ce sont les questions auxquelles tentera de répondre le récit et son dénouement.

Cette première partie correspond grosso modo au drame proprement dit, avec l’alternance, déjà signalée, de scènes passées, présentes et futures. Ce qui rend le récit addictif car, au moment où le lecteur va comprendre un comportement, une situation, le texte suivant passe à un autre sujet.

On assiste à la douleur de la mère et à celle du père, dont les manifestations diffèrent, à l’incompréhension qui les éloigne l’un de l’autre et qui les éloigne aussi peu à peu de leurs garçons.

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La partie « La maison » est celle du refus : de comprendre l’autre, de s’exprimer, d’accepter la souffrance. La mère pense que le père ne souffre pas. Lui surmonte ce qui le ravage en supprimant ses sensations, comme lorsqu’il s’était fait enlever un mélanome et qu’il avait regardé, sans réagir, le sang couler. Il s’attaque à un arbre comme à un autre lui-même, il le lacère de coups de couteau.

La seconde partie, « L’automobile », est plutôt celle de la reconstruction après le désastre, l’automobile étant peut-être l’indication d’une sortie de l’impasse, d’un mouvement vers, de l’arrivée dans un lieu, non pas géographique, mais intérieur. L’automobile a cessé de tourner en rond, sous la conduite du père. Elle l’a mené à une renaissance en compagnie de la mère.

À l’arbre supplicié de la première partie correspond, lors du dénouement, un jeune arbre planté. Les deux scènes, très belles, se répondent, la seconde est une réponse à la question que posait la première. Entre-temps on apprend comment sont morts les deux garçons, on découvre, avec le père et la mère effarés et culpabilisés, leur véritable personnalité, les jeux auxquels ils se livraient, leur chute morale avant leur chute mortelle.

Le téléphone se modernise, d’ébonite il devient un portable qu’étudient les gendarmes, la justice.

L’innocence n’a plus cours et le déni pas davantage. C’est cette acceptation qui va sauver les deux parents, puisque, pour les garçons, il est trop tard.

 « Ça te dit de m’accompagner ? », avait demandé le père à la mère, dans la séquence n° 76. « Mère avait acquiescé sans savoir ce que le Père avait en tête. On était au mois de juin – le quinzième, dans le calendrier qui rythmait leur vie – et les mots demeuraient superflus. » Le père avait décidé d’aller soigner l’arbre qu’il avait blessé.

Dans cette deuxième partie, chaque séquence s’achève sur des mots qui s’envolent comme des étoiles filantes, emportant « avec elles, tel un vœu, leur désir ». Ainsi, séquence 78 : « Ils avaient décidé de ne prendre avec eux que l’essentiel, peu d’objets – des petites graines pour la terre où ils aborderaient. » Comme des astronautes sur une planète vierge ?

Séquence 82, pour consoler les deux garçons de la mort de leur chienne et en préfiguration discrète de la dernière page, la mère leur raconte la parabole de l’arbre : « Il y a de nombreuses années, il a été frappé par la foudre. On voit encore la partie carbonisée. Le temps n’efface pas les douleurs. Mais si vous regardez bien vous verrez que cet arbre a continué de grandir malgré la foudre qui l’avait blessé. On voit où il a été cassé, mais sur les côtés, de nouvelles branches ont poussé. » 

Au motif de la perte et du drame vécu par les parents, l’auteur a joint celui du feu qui ravage et de la forêt brûlée, à la fois métaphore, ici, que reprennent le titre et le dessin de couverture (de Valérie Belmokhtar) et prédiction de ce que dorénavant nous sommes en train de vivre. Mais sur le dessin de couverture, on voit un homme dont les pieds sont des racines et les cheveux un feuillage en flammes. N’est-il pas l’arbre qui brûle en même temps que l’Arbre de Vie ? Car Michele Ruol préfère parier sur l’espoir, sur la prise de conscience et sur les initiatives individuelles :  dans la séquence 99, le père et la mère s’apprêtent à planter deux arbousiers sur une terre devenue désertique.