Il n’y a pas de plage sous les pavés

Un café, un cimetière, et cette fois une rue : Robert Seethaler aime observer notre entourage quotidien pour l’arracher à la banalité et en extraire la singulière poésie. À la fois tendre et critique, l’auteur de La rue campe en quelques mots – et sans une once de mépris – la vie d’anonymes que nul sinon n’écoute ou regarde, avec leurs travers et leur grandeur, comme s’il prêtait à leurs conversations une oreille indiscrète pour en saisir au vol quelques bribes : bien ancrés dans leur temps, leur ville ou leur terroir, tous ses personnages sont pétris de cette humanité reconnaissable et partagée par tous.

Robert Seethaler | La rue. Trad. de l’allemand (Autriche) par Élisabeth Landes. Sabine Wespieser, 224 p., 22 €

La rue de la Lande porte un nom, mais elle n’est située dans aucune ville particulière et pourrait donc se trouver partout où existent des projets de rénovation urbaine d’envergure. Alors que les habitants s’accrochent à leurs maisons, les promoteurs ne songent qu’au profit qu’ils vont tirer d’une juteuse opération déjà validée, et s’ingénient à se débarrasser de ceux qui, depuis des lustres, vivent dans ce quartier populaire sacrifié à la gentrification.

L’histoire de ce microcosme humain emporté dans le vent de la modernisation se construit peu à peu, sans qu’il soit besoin d’une fin puisque celle-ci est connue d’avance. Ni de plan préconçu d’ailleurs, comme si le narrateur se bornait à passer d’un groupe à l’autre pour collationner réactions et réflexions prises sur le vif, sans jamais intervenir pour les commenter ou les hiérarchiser. « Tu viens ? – Oui. » : les derniers mots du roman, loin de le conclure, l’ouvrent par une invitation au départ qui, sitôt acceptée, dégage l’horizon. Une dernière fois, au moment de prendre congé de lui, Robert Seethaler fait confiance au lecteur pour imaginer qui parle : ne l’a-t-il pas sollicité de page en page dans ce roman assemblé à la manière d’un collage, mais dont la forme bien moins labyrinthique qu’il n’y paraît ressemble à la pulsation de la vie ?

C’est donc d’une multitude de saynètes plus ou moins développées qu’émergent progressivement, entre un été qui s’achève et le suivant, les lieux et les personnages qui les habitent, placés sous la très hypothétique protection de la statue décatie du mystérieux saint Yolandin. De petits commerces avoisinent un foyer de vieux et deux cafés-restaurants où l’on échange nouvelles, espérances et doutes. Entre rébellion et résignation, chacun prend la parole à son tour et donne libre cours à ses sentiments et ses passions, ses désirs secrets et ses frustrations. Il y a ce garçon qui, depuis sa fenêtre, abat les pigeons avec sa fronde ; cette fleuriste, amoureuse transie, dont les fleurs apportent une note de beauté et de poésie particulièrement bienvenue ; ce libraire qui, à contre-temps peut-être, installe son commerce de livres d’occasion – un moyen comme un autre d’introduire la littérature dans cette débâcle programmée… Des drames éclatent, des jalousies et des rivalités se font jour, avec leur lot de haine larvée et de petitesses, d’amours sans espoir ou refoulées, d’envie et de mensonges.

La rue de Robert Seethaler
« Rue des bobos » (2020) © CC-BY-2.0/Ittmust/Flickr

La vie quotidienne se complique d’autant plus que les promoteurs s’ingénient à décourager les habitants qui s’obstinent à rester, les appâtent par des promesses d’argent ou de relogement. Ainsi se constitue par touches successives, à travers la multiplicité des points de vue et des prises de parole, un récit vivant de la disparition d’un ancien quartier au profit d’un nouvel urbanisme, spectacle de l’effacement brutal de modes de vie liés à l’habitat du siècle passé, lui-même issu du passage à la civilisation industrielle.

Quelques lignes, dès les premières pages, résument l’histoire de la « rue de la Lande », située dans un quartier construit au début du XIXe siècle lorsque la ville, à l’image de beaucoup d’autres, déborda sur la campagne environnante. Au terme d’une extension rapide due à la révolution industrielle galopante, « deux guerres et les aberrations architecturales des décennies suivantes ont achevé de donner à la rue de la Lande son aspect actuel » : un destin partagé par toutes les villes européennes bombardées, dont évidemment de nombreuses villes allemandes.

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Et c’est précisément ce labourage des sols par l’action des hommes, en temps de paix comme en temps de guerre, qui inspire le romancier. Si les bombes et les travaux de reconstruction modifient la surface et l’apparence, quelque chose sous la terre ne disparaît jamais, changeant la perception du temps qui passe. Mettre le sol sens dessus dessous, c’est brouiller la frontière traditionnellement tracée entre ce qui est et ce qui fut, entre la vie et la mort. Quand une rue est abandonnée aux engins de chantier, ce n’est donc pas seulement la terre qui est remuée, mais toute l’histoire qu’elle contient. Les souffrances de jadis y demeurent inscrites, les victimes n’y reposent pas en paix, et les crimes remontent au jour : « À en croire certaines personnes, on ne se déplacerait tous ici que sur une sorte d’immense cimetière. Une tombe sous chaque pavé. » Dans Le champ, Robert Seethaler donnait la parole aux morts. Ici, un médecin prescrit à son patient, inquiet de savoir s’il est encore vivant, de s’asseoir une heure sur un banc du cimetière communal pour être fixé.

Il n’est pas nécessaire d’être autrichien pour sentir le passé affleurer sous le présent, mais ceux qui sont nés à proximité du Danube ont directement hérité de cette culture particulière qu’on appelle, faute de mieux, celle de la Mitteleuropa, qui a si bien fondu le rationalisme dans le fantastique et la réalité dans le rêve. La génération actuelle s’en nourrit toujours, peut-être à son insu, y ajoutant la trace de culpabilité prégnante laissée par l’Histoire contemporaine, telle qu’on la retrouve chez d’autres auteurs et autrices autrichiens d’aujourd’hui comme Raphaela Edelbauer ou Josef Winkler.

Mais l’originalité de Robert Seethaler ne tient pas seulement à la matière de ses romans, elle réside surtout dans son écriture d’une simplicité soigneusement travaillée et débarrassée de tout mot superflu ou compliqué. Une écriture volontiers fragmentaire, qui s’assigne pour objectif de soutirer les mots au silence, comme l’auteur a pu le dire dans différentes interviews (notamment pour le journal Stern en 2020). Cette écriture particulière, bien adaptée au français par Élisabeth Landes, donne à la prose de Robert Seethaler tout son charme, celui d’une littérature minimaliste, élaborée par un auteur à la fois lucide face à son époque et capable de débusquer toute la poésie du monde quotidien. Ainsi voit-il par exemple la ville en décembre : « En début d’après-midi le ciel jaunit, et à quatre heures les réverbères s’allument. La lumière tremble dans les flaques. Les toits sont noirs. Encore à peine visible, la fumée au-dessus des cheminées. Brusquement c’est le silence dans les haies. A-t-on jamais vu dormir les merles… »

Est-ce pour avoir souffert dans son enfance de graves soucis oculaires que l’écrivain Robert Seethaler a développé sa manière unique de voir et de décrire le monde qui l’entoure ? Dans La rue, sa littérature atteint sans doute un sommet, mais aussi il glisse à la fin du roman un passage qui en dit long sur ses questions et ses doutes concernant la place et le rôle de l’écrivain. L’auteur qui est resté caché derrière tous ceux qui ont pris la parole, tel un narrateur qui ne cesserait de se démultiplier, interroge alors sa position de voyeur en parlant d’une femme observée à travers une vitre embuée – un dispositif propre à suggérer que tout regard porté sur la réalité est trouble, et pas seulement celui d’un auteur opéré des yeux dans son enfance : « Mais ce qui m’occupe beaucoup plus encore que cette femme dont je ne sais rien, à part qu’elle va et vient depuis une bonne demi-heure derrière sa vitre de cuisine embuée, c’est la question de savoir pourquoi je prends le temps de la regarder faire. De ma place, derrière le rideau, dans la pièce assombrie, par un dimanche après-midi pluvieux. » Une question que tous les écrivains, artistes et créateurs ont dû se poser, mais qui restera sans doute définitivement sans réponse.