La virginité d’Hélène

En quatre parties qui tombent comme des couperets – les pressentiments, la disparition, l’assassinat, le deuil –, le court premier roman d’Elsa Jonquet-Kornberg, Il y aurait la petite histoire, constitue un brillant polar psychologique. L’écriture, captivante, se fait à la fois autopsie et chirurgie.


Elsa Jonquet-Kornberg, Il y aurait la petite histoire. Inculte, 96 p., 11,90 €


« Il y avait une sorte d’arithmétique obscure qui conduisait des toilettes des garçons à la drogue puis à l’absentéisme puis… » Les mots pour qualifier les frasques de sa petite-fille Hélène manquent à Armand, il peine à fondre ces éléments disparates en une histoire. Esther, la fille d’un écrivain qu’il connaissait, accepte de le rencontrer : elle aussi était une adolescente « difficile » et Armand aimerait qu’elle agisse en passeuse et lui fasse comprendre ce monde. Mais quelque chose s’ouvre en lui, il s’épanche, tient des propos décousus, en oublie de s’enquérir de la matière dont sont faites les Hélène et les Esther. Trois semaines plus tard, la petite a disparu du pensionnat de province où on l’avait envoyée. Quelques jours plus tard, le pire est arrivé, et, avant le pire, le viol, le tout du fait d’un mineur.

Il y aurait la petite histoire, d'Elsa Jonquet-Kornberg

Dans ce bref récit d’une ampleur surprenante, Elsa Jonquet-Kornberg, scénariste née en 1985, avance par petites touches suggestives. Les murs du café dans lequel Armand rencontre Esther sont recouverts de miroirs et bientôt il oublie l’histoire de sa petite-fille pour se plonger dans la sienne. Surgit une scène passée, restée figée dans son esprit comme un tableau : la « petite Italienne » de treize ans qu’il avait jadis embrassée et qui, de peur de rentrer chez son père, malmenait des fleurs, « des fleurs dont elle avait tordu les tiges et arraché les pétales, allongée dans la rosée, les yeux brillants, le cœur attendri par l’amour et affolé par la probable punition qu’elle recevrait ». Comme si l’Italienne s’était réincarnée en sa petite-fille, la peur de l’autorité en moins, tandis qu’Esther aurait pu être l’avenir d’Hélène. Imperceptiblement, les trois jeunes filles deviennent les différentes facettes d’un même symbole obscur qui taraude Armand sans qu’il puisse en sonder la signification.

Avec une infinie subtilité, l’autrice coud dans le tissu même des phrases l’obsession du grand-père pour la virginité d’Hélène. Le terme apparaît, insolite, là où il n’a pas lieu d’être, à intervalles très resserrés : « il avait malgré tout bon espoir que [les mots ressassés] recouvrent une sorte de virginité », puis « il pouvait presque sentir [les traits d’Esther] éclore dans leur future virginité »… De la même façon, le viol et l’assassinat, jamais décrits – les seuls faits étant énoncés avec pudeur –, sont sans cesse présents dans certains mots, certaines tournures étranges : « la lumière du jour entre en lui comme une déchirure ». Où l’on devine peu à peu qu’à travers ses inquiétudes pour Hélène, c’est une ombreuse culpabilité qui s’exprime, en lien direct avec son propre éveil à la sexualité qui s’était accompagné d’une compréhension abstraite de la menace que cela représentait. Puis il n’y avait plus jamais pensé et avait fondé une société de conseil en management. Jusqu’à ce que sa petite-fille, dans le rôle de l’adolescente désirante, réveille cette névrose infusée dans le texte.

Aussi, tandis qu’Armand, en entrepreneur libéral pour qui les déterminismes sociaux n’existent pas, cherche des coupables et s’en prend à la justice, une enquête parallèle progresse, celle de sa responsabilité inconsciente. Marqué par le comportement de la « petite Italienne », Armand considère que les femmes doivent « filer droit » –  Alice, son épouse, est parfaitement domptée, lisse. Mais la logique de redressement que la famille met en place pour Hélène, en l’envoyant dans un internat, s’avère mortelle. Il y aurait la petite histoire est le récit de la progressive prise de conscience de la violence qui couve en Armand, d’abord tournée vers lui-même dans un mouvement d’auto-détestation confuse (« L’image, étonnamment précise, de son bras lacéré, le troubla longtemps, car elle semblait avoir sommeillé au fond de sa conscience ») puis, à la suite de la tragédie de sa petite-fille, vers autrui. Débrouillant le rôle qu’a joué la « petite Italienne » dans sa vie, il repense à elle et « souhaite qu’elle soit morte ». Comme s’il se mettait dans la peau de l’assassin d’Hélène.

Il y aurait la petite histoire, d'Elsa Jonquet-Kornberg

Orvieto (Ombrie) © Jean-Luc Bertini

Jouant de métaphores simples mais prégnantes, Elsa Jonquet-Kornberg imagine un bois à côté du pensionnat, comme pour figurer les forces touffues de la sexualité à côté de l’institution censée « protéger » la virginité. Dans le bois, l’écriture se fait plus dense, plus sauvage ; partout ailleurs maîtrisée et sobre, efficace, elle se met à pousser dans plusieurs directions, à prendre plus de place. Tandis que les gendarmes et la famille, à la recherche d’Hélène, participent à des battues qui demeurent vaines, Armand s’y perd comme en sa psyché. Rappelant par échos ses propres substitutions inconscientes entre les différentes adolescentes, la vision d’un lièvre mort puis, tout de suite après, d’un autre identique mais vivant – « comme si le bois venait l’offrir en remplacement du lièvre mort afin que l’idée de lièvre demeure en dépit de la mort » – le glace. L’acmé du texte vient peu après, elle est occasionnée par la rencontre d’un cerf « semi-sauvage », sorte de réincarnation d’Hélène. Les phrases qui portent l’épiphanie que représente cet événement s’allongent pour signifier l’épaississement du drame psychologique, puis culminent en une conclusion : « [Les bêtes] percevaient quelque chose qui nous demeure invisible mais qui est seulement l’hostilité latente du monde dans lequel elles se meuvent et que le grand cerf portait en lui » – hostilité qu’Armand n’avait jamais reconnue, lui qui croyait pouvoir ordonner le réel.

Selon une structure cohérente de bout en bout, la primo-romancière orchestre un jeu impressionnant qui dissémine des détails et nous fait relier des fils. Au début du roman, Armand songe à cet écrivain qui donnait des ateliers pour sa société à partir de faits divers dont il fallait réorganiser le chaos : « Au début il y avait des corps démembrés, et à la fin on se retrouvait avec des jeunes gens capables de repenser la structure d’une entreprise. » Tandis que l’autrice, elle aussi, part du fait divers comme prétexte à la littérature, Armand se retrouve à réaliser l’exercice de l’atelier, à compulser tous les articles examinant « l’affaire Hélène » pour en concevoir une synthèse. Seulement, cette fois, le chaos est intérieur et c’est lui-même qu’il s’efforce à tâtons de reconstituer.

En exergue, une strophe du poète grec Giorgos Séféris contient l’élan du livre : « Et les fleuves montaient pleins d’une boue sanglante / Pour un frémissement de lin, une nuée, / Un vol de papillon, pour un duvet de cygne, / Pour une tunique vide, pour une Hélène. » Comme chez Homère, la « petite histoire » d’Hélène secoue bien du monde sur son passage, anime bien des phrases pour un être que l’on ne voit jamais, qui a disparu du livre avant même d’y figurer, dont on ne connaît que le silence. Oscillant entre fatalité et responsabilité, Elsa Jonquet-Kornberg réussit ce tour de force : elle rend l’étau de la famille, les mensonges qu’on se fait à soi-même, plus macabres que l’assassinat. Elle fait de celui-ci l’écho de ceux-là. L’écriture, intelligente, plastique, se dédouble pour dire ensemble l’inconscient et le conscient, l’être et le paraître, au cours d’une quête psychologique nécessairement inépuisable.


Cet article a été publié dans Mediapart.

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