« Retour au goudron » en dix lectures, lecture onze (1/2)

En 1998 paraissait Le post-exotisme en dix leçons, leçon onze, manifeste aussi bien d’un mouvement littéraire fictif que du travail réel d’un grand écrivain, Antoine Volodine. Aujourd’hui, sous l’hétéronyme Infernus Iohannes, il nous offre onze livres tirés de ce qui, en 1998, était déjà annoncé comme le dernier texte post-exotique, Retour au goudron. Voici le premier volet des lectures de cette œuvre au noir hantée par l’idée de la fin comme par le comique de l’absurde.

Infernus Iohannes | Bardo solo. Actes Sud, 330 p., 22,50 €

Dans ce livre qui semble décrire une expérience se déroulant selon quatre contraintes artistiques (comme un récit factuel et objectif ; un poème en prose étiré sur plusieurs registres, sauf le lyrique ; une série de saynètes théâtrales ; un oratorio), il s’agit en priorité de suivre en 49 stations le parcours initiatique que le Bardo Thödol, guide tibétain du VIIIe siècle, impose aux trépassés avant leur nouvelle réincarnation.

Klone est l’un de ces voyageurs obligé par le rite à revisiter lentement bien qu’en accéléré sa vie antérieure, ou du moins certains fragments de celle-ci. De chambre en chambre pensant 49 interminables jours, il regarde et écoute des acteurs fantômes qui jouent pour son édification, ou pour susciter ses remords – on ne sait, car lui n’ouvre pas la bouche. Le passage entre des décors divers mais toujours minimalistes, rarement agencés pour produire un effet de beauté (plutôt d’angoisse légère, mais elle s’efface très vite), est assuré par des sortes de coulisses parfois agréables, en général aussi peu excitantes que le placard à balais d’un appartement bas de gamme.

Cette accumulation de lieux grouille de personnages ou de spectacles plus ou moins liés au bouddhisme, au chamanisme. Il y a des nonnes, des bonzes, vagues sacristains chargés de rappeler au défunt les règles de cette espèce d’hôtel des corps perdus dans une déambulation funèbre, de l’exhorter (un peu) à profiter de l’occasion, réservée sans doute à quelques élus, mais sur des critères obscurs, de découvrir « la Claire Lumière », surtout de le rassurer périodiquement par de lénifiantes paroles. Il est mort, c’est entendu, mais il va vers une métamorphose, réinitialisé dans un nouveau laps de vie.

Certaines bribes d’histoires récurrentes ont été vécues peut-être par ce mort précis, peut-être par des gens qu’il a connus, côtoyés. Notamment celle d’un boxeur et d’un ingénieur qui ont follement aimé la même femme, une cantatrice, seul personnage (avec Klone, le mort muet) dont on entend une fois le nom, Vassilissa. Klone est-il l’un des deux « amoureux fervents » de cette dame ? Nous ne le saurons pas.

Par trois fois, chambres 5, 39 et 45, une très belle séquence d’invention verbale, celle d’une onomastique imaginaire, d’une vraie qualité poétique, appliquée à la botanique (car tous les vivants sont autant d’herbes fugaces caressées par le vent de la Création, indifférente à leur sort), vient relever l’émotion d’une démarche littéraire qui, se voulant privée d’affect, accepte avec courage le risque de la monotonie.

Hasardons une hypothèse : ce texte remarquablement machiné pour être déceptif et dont la mélancolie fait la profondeur mime en réalité le rituel dormitif de tous les catéchismes. Bardo ou pas Bardo, bréviaire ou missel, tous se valent et parviennent, par leurs litanies pseudo ésotériques qui ne révèlent aucune « claire lumière », à endormir la conscience de l’adepte, à le détourner de l’ici et maintenant surréaliste. Une preuve de ce qui pourrait être la machinerie subversive de cet exercice de style retors : à la fin des fins, Klone quitte le spectacle et « devra attendre ce qui suivra immédiatement son décès pour en connaître une autre version ». C’est donc qu’il n’est pas mort et qu’aucune des chambres du Bardo n’ouvre sur l’illumination promise par toutes les religions. Si une révélation devait s’ouvrir quelque part, ce serait ici, dans ce boyau lépreux entre deux existences précaires. Mais comme nous sommes pessimistes, par nature de mécréants sans Dieu, nous savons bien qu’il n’y aura d’issue nulle part. Telle est la conclusion ante mortem du pénible cheminement solitaire dans le Bardo, elle n’est accessible qu’à l’individu, dans son irrémédiable autarcie. Beau retournement d’une lecture mystique du monde sublunaire en macabre plaisanterie d’athée facétieux. Maurice Mourier

Macau, le port intérieur © Antoine Volodine
Infernus Iohannes | Chagrins. Minuit, 192 p., 18 €

Trois chagrins, trois histoires de souffrance composent ce livre comme un retable, dont les panneaux se referment définitivement sur son obscurité – les impressions si sombres qu’il suscite se sont gravées en nous, relire serait absurde, impossible.

À gauche, une femme assiste à la mort de sa sœur (« Le chagrin s’affronte la peau nue »). À droite, un homme assiste à celle de son frère (« Dragons »). Cet impeccable parallélisme est aussitôt dynamité par les différences qui, impeccablement, placent ces personnages – une institutrice âgée et un paysan dominé par son enfance – aux antipodes l’un de l’autre. Entre les deux, « Fin de ressac » fait charnière. Des femmes recluses, chacune dans une maison étroite, constituent un monde social misérable, où l’on pense les mêmes pensées, où l’on sent son entourage sans qu’aucune parole soit jamais échangée, où les voix se partagent par tranches la narration. Ces figures transitent éternellement entre la fenêtre donnant sur la mer et la porte donnant sur la rue – comme des ouvertures sur la précédente fiction et sur la suivante, comme la vie entre les deux néants.

La machine à fiction s’est arrêtée sur elle, elles et lui, mais mille milliards d’autres « chagrins » sont virtuellement présents : on ne peut s’empêcher d’imaginer la liste qu’une IA pourrait en fournir, et un malaise nous prend. Car ces schémas sororal, fraternel, communautaire sont des prétextes à l’expression trois fois recommencée d’un spectacle funèbre au rythme paradoxal, à la fois dilaté et concentré. La mort – violente ou métaphorique – s’installe dans la durée, par nappes de ressassements bavards, éveillant une transe légère. Mais dans le même temps elle se soumet à ce noir qui l’aspire, réduisant tout à peau de chagrin, jusqu’à disparaître dans la « terre » – le dernier texte se tait sur ce mot, comme avalé par lui. Ici, pourtant, on ne parvient jamais au bout de la mort. Les ordres de l’habitude, du religieux, du militaire, qui fournissent les décors glacés de ces histoires, peuvent être renversés, mais la fascination morbide est sans fin. L’écriture se heurte, avec un plaisir douloureux, à ce mur : la fiction suivante semble une nouvelle tentative, vaine, déprimante.

Ce qui sauve cette lecture, et du cycle morbide, ce sont les images. Telle la conque protégeant son noyau nacré, chacune de ces fictions s’enroule autour d’une image d’autant plus stupéfiante qu’elle n’est qu’une image. Dans « Fin de ressac », la mer s’interrompt. On referme le retable pour ne plus jamais le rouvrir, mais on emporte ces images. Feya Dervitsiotis

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Infernus Iohannes | Défections et Cie. Rivages, 240 p., 17,90 €

« Une tête bien vide dans un corps bien faible » : le titre du premier récit de ce recueil, qui en compte sept, donne le ton des « brochures bardiques » publiées aux éditions Payot & Rivages. Renversant avec humour l’héritage de la sagesse humaniste, Infernus Iohannes nous plonge dans les pensées décousues et télépathiques de trois moines déchus errant dans le décor changeant d’un rêve « post-exotique ». Progression laborieuse dans les ténèbres, incertitude sur le statut du narrateur, de ses gardiens et compagnons d’infortune, pratiques linguistiques hétérogènes à tendance prosaïque ou ésotérique, nostalgie sans illusion de l’Union soviétique.

Familier aux lecteurs de Volodine et ses hétéronymes, ce scénario est soumis à des variations en genres (polar, roman d’espionnage, conte, SF), en nombres (du solo au collectif élargi), en registres (du burlesque à l’élégie) et en cadres spatio-temporels post-apocalyptiques (du Vietnam à la plage jonchée de poissons morts). Cette trame connue est toutefois réorientée par le geste de l’adieu et les rites du deuil qui commandent les trajectoires de ces frères et sœurs de désastre appelés à faire défection suivant une version profane du Bardo Thödol. Illisibles, les « instructions cruciales » contraignent les protagonistes à improviser une fin de partie qui doit autant à Marx (Karl ou Groucho ?) qu’à Beckett. Car il s’agit bien de prendre congé de la scène littéraire, de fausser compagnie avec légèreté, non sans rendre un dernier hommage aux êtres de fiction passionnément aimés.

Ce volet de Retour au goudron troque les vociférations, la traque hargneuse de l’ennemi contre l’échange des voix intérieures, la prière consolatrice, la rêverie érotique, le souvenir idyllique d’une communion égalitaire, la foirade collectivement consentie. Chaque récit peut se lire comme un miroir condensant dans une prose limpide un segment de l’œuvre qui cultive, avec une autodérision bienvenue, sa propre mythologie tissée d’emprunts plus ou moins cryptés aux avant-gardes et aux « chefs-d’œuvre » de la tradition européenne. De cet ensemble aussi cocasse qu’« un bonze à la plage », titre du dernier récit qui rappelle les contes de Manuela Draeger, se distinguent « Un tri dans la nuit », récit kafkaïen où les noms des morts se lèvent au cœur d’une déchetterie spécialisée dans le traitement des cadavres mi-humains mi-animaux ; « À la mémoire de Sonia Volkova », où l’exaltation amoureuse d’une sœur de combat myrmécologue crée une improbable passerelle entre Nabokov et la prose insurrectionnelle ; « En partance vers Fanny », qui joue du contraste douloureux entre l’enfant mutique né dans le feu et la tendresse bienveillante que lui portent une mère courage et des moines compatissants. C’est dire si la fin réclame la polyphonie continue d’une communauté de fiction et d’élection, peuple de monstres et de chimères, d’idiots et d’anges mineurs. Aurélie Adler

Macau, le port intérieur © Antoine Volodine
Infernus Iohannes | La Grande Misère. L’Olivier, 252 p., 20 €

Grande misère, en effet, pour celui qui erre dans l’interminable route bardique à jamais en quête de frontière. Le Bardo et le barde, entre lesquels s’écoule La Grande Misère au son de l’iguil d’Yishaï Garrett qui tresse ses bylines. On a peine à croire, nous autres qui venons après l’avènement du glorieux communisme qui vit renaître l’Orbise en même temps que fut établie la Troisième Union soviétique, on a peine à croire aux récits que nous transmettent ces manuscrits anciens, autant que l’on peine à identifier leur auteur, Infernus Iohannes, autrement qu’au travers de son double Yishaï Garrett qui constitue le personnage principal de ce récit. Parmi les philologues qui ont à examiner ces vestiges d’une tradition littéraire passée, que l’on nommait selon toute hypothèse post-exotisme, il en est pour douter que La Grande Misère soit le fruit d’un seul auteur : ces critique de la thèse « unitaire » arguent qu’en bien des aspects le récit semble inachevé : nous ne saurons rien du destin de Hildergarde, personnage éphémère de la deuxième partie, tandis que le mystérieux narrateur de la première partie, un certain Onéguine, s’il demeure un personnage jusqu’à la fin, disparaît en tant que voix.

Quoi que l’on pense de ces débats érudits, tout lecteur conviendra que La Grande Misère témoigne d’un profond pessimisme, propre à ces âges sombres où l’humanité n’avait pas encore été sauvée par la collectivisation enfin réussie, et dont nous autres sommes à jamais les étrangers. Mais une lecture plus approfondie sent, entre ces lignes au style vigoureux et assuré, la force vitale qui sous-tend ce pessimisme, poussant les personnages, en cela auxiliaires du récit lui-même, à avancer vers ce que le livre de la Révélation de l’ancienne croyance, auquel l’auteur, Infernus Iohannes doit son nom, pourrait appeler un Salut. C’est en cela que l’ambiance mystique, inquiétante et troublante, héritée des récits plus réalistes du post-exotisme, que l’on pense à un récit encore plus antérieur et témoin d’un âge autrement reculé, et miraculeusement conservé jusqu’à nous, comme Terminus radieux, porte à son point de perfection un édifice poétique qu’il convient aujourd’hui de désigner, selon les termes de l’ancienne philosophie pré-marxiste, comme un véritable moment de l’Esprit humain.

C’est que la langue de La Grande Misère, récit uniquement d’apparence, emprunte autant à la byline qu’au Bardo Thödol dans sa fluidité qui assurément soutient l’attention du lecteur, qui regrettera que l’ancienne musique s’en soit perdue, jusqu’à une extase finale qui achève la nécessaire pulsion de mort dont il fallut que l’humanité revînt pour relancer enfin son histoire. Valentin Hiegel

Infernus Iohannes | Malaise chez les plongeuses. La Volte, 208 p., 18 €

Malaise chez les plongeuses réunit sept récits qu’on pourrait qualifier d’étranges nouvelles. Selon un thème de plus en plus présent dans les livres post-exotiques, des hommes et des femmes surentraînés, agents d’une mystérieuse « Organisation », plongent en apnée dans les rêves d’autrui. Mondes alternatifs, ces rêves partagent certaines caractéristiques avec la réalité d’où partent plongeurs et plongeuses et ils pourraient l’influencer. La situation de l’humanité est en effet si désespérée que l’Organisation a conclu une alliance contre nature avec des prélats, ce qui contraint ses agents à des rites de purification complexes et souvent inachevés, ajoutant surtout de l’absurdité et du comique à des missions déjà désespérées. Tout est à bout de souffle dans Malaise chez les plongeuses. Les protagonistes doutent de plus en plus du succès possible, que leurs missions se déroulent dans une ville tropicale putride, un vieux cinéma, un dirigeable, l’eau ou le feu. À mesure que le noir, velouté, velu, s’étend, de crépusculaire, l’atmosphère se fait bitumeuse.

Rappelant celle de romans d’espionnage, l’écriture est magnifiquement précise et ciselée. Elle décale les scènes typiques du genre pour leur faire exprimer le sentiment de l’extinction. S’y ajoute un humour du désastre porté par les refus d’obéissance des plongeuses ; le plaisir de lecture est à la hauteur de l’atmosphère de catastrophe baignant tous les récits. Des phrases comme « Le talkie-walkie haussa les épaules » ou « des arguments qui étaient de plus en plus issus d’un raisonnement d’araignée » remettent en perspective les idées mêmes d’ordre, de nécessité, de logique, constituant ainsi autant d’antidotes à l’angoisse qui sinon imbiberait totalement ces textes. Prêtres, instructeurs, officiers, psychiatres : les figures d’autorité abondent mais, leurs menées apparaissant frappées d’incohérence, seuls des choix individuels manifestent des preuves d’humanité. L’insubordination de Nashree et de Djessica, le sens de l’honneur de Karadjian, l’obstination de Solongo, le mauvais esprit de Maâyana et son « absence d’intérêt pour l’avenir de l’humanité » – elle montre plus de curiosité pour un ours – réjouissent.

Même si l’aboutissement prévisible n’en est pas modifié, l’insoumission se révèle être le seul moyen de ne pas collaborer plus longtemps au « suicide » de l’humanité. Et de conférer vie et éclat dramatiques à des plongées dans le néant. Sébastien Omont

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