« Un souvenir vous manque et tout est dépeuplé »

Mais que fait ce sang sur le pull de Jennifer ?, se demande le troisième ouvrage de Lucie Rico. En reconstituant la sortie vertigineuse du doute dans lequel une amnésie traumatique a plongé la narratrice, trente ans durant, Lucie Rico signe un des grands romans de la rentrée.

Lucie Rico | Mais que fait ce sang sur le pull de Jennifer ?. P.O.L, 272 p., 21 €

Cela commence par un bug d’ordinateur. Jennifer, la trentaine, fait par mégarde couler quelques gouttes d’eau sur son clavier sans trop se soucier des conséquences. Pourtant, l’eau a fait son chemin et des touches ne répondent plus. Jennifer perd trop de temps à copier-coller les points – elle doit envoyer une retranscription de réunions pour une agence de rédaction –, alors elle se rend chez un réparateur informatique. C’est là, devant l’homme qui lui annonce que la réparation sera plus importante que prévu, qu’une phrase apparaît dans son esprit : « Devant Autant en emporte le vent, Vivien Leigh et Clark Gable vont s’embrasser quand quelqu’un appuie sur pause et »

Et ? Que se passe-t-il ? L’inachèvement de la phrase paralyse Jennifer. Ce petit et, conjonction de coordination qu’on apprend à bien placer à l’école, se retrouve en bout de phrase, sans aucun sens. Que s’était-il passé durant la projection d’Autant en emporte le vent ? Jennifer se rappelle avoir vu ce film – raciste et aux relents colonialistes – avec son grand-père, dans son salon, à Perpignan. Peut-être y avait-il encore son chien Paco, ou bien était-il mort. Elle n’en est plus sûre. Portait-elle ce pull jaune canari ou moutarde qu’elle aimait tant, et dont elle se souvient qu’une tache de sang l’avait maculé ?

Obsédée par l’apparition de cette phrase, et prisonnière d’elle, Jennifer commence à tout perdre : d’abord sa liberté de pensée, puis son travail, et même l’usage des codes conversationnels. Durant une soirée d’anniversaire chez son amie Marie, elle se découvre « incapable de faire une phrase qui ne soit pas interrogative », débordant littéralement de questions, comme en proie à un phénomène qui dépasse sa volonté.

Lorsqu’elle appelle sa grand-mère pour lui demander si, elle aussi, se souvient de la projection de ce film, elle déclenche une violente réaction en chaîne à son égard. Au point qu’elle se demande si ce n’est pas elle, la fauteuse de trouble. Serait-elle même tueuse de chien ? Aurait-elle fait du mal à Paco ? Selon le récit familial imposé depuis son enfance, les choses importantes doivent être tues. Et les problèmes transformés en souvenirs joyeux. La famille comme un tissu de mensonges. Sa tante, en premier lieu, avait déjà coutume de lui donner des fruits lorsqu’elle posait trop de questions : « elle me tendait des fruits et je me taisais. Leur douceur servait de contrepoids aux non-dits ».

Mais que fait ce sang sur le pull de Jennifer ? Lucie Rico
« Nature morte aux pommes », Alfred Sisley (1868) © CC0/Wikicommons

Dans le roman, le fruit revient toujours pour signaler le silence : un jour, alors qu’elle cueillait indifféremment des cerises – vertes et rouges – avec son grand-père, il lui intime d’en manger une verte. Loin des fruits sucrés que sa tante lui offrait contre son silence, celui-ci est d’une amère violence. Moyen de silenciation, les fruits la poursuivent étrangement dans sa vie d’adulte : son amie Marie la traite de kiwi ou de papaye plutôt que d’idiote – l’insulte étant un autre moyen d’interrompre et de discréditer la parole.

Peu à peu asphyxiée par sa phrase sans fin, Jennifer ne souhaite plus qu’une chose : l’achever. Celle qui connaît jusqu’à son geste préféré, bâiller, « pousser l’air et en même temps le retenir », comment ne pourrait-elle pas finir une simple phrase ? Seule face à son souvenir enfoui, elle échafaude un plan : reconstituer la scène comme le ferait la police judiciaire. Rejoignant la ville de son enfance, Perpignan, elle se met en quête de faire disjoncter sa mémoire. Et jaillir la vérité.

Jennifer se lance alors dans la reconstitution de l’appartement de son grand-père décédé : elle retrouve le papier peint aux formes flasques qui lui donne la nausée, l’odeur de chien, le buffet qui grince et le vieux fauteuil « recouvert d’un tissu à fleurs brunes ». Ensuite, elle projette en boucle, semaine après semaine, Autant en emporte le vent. Une fois qu’elle habite – littéralement – sa phrase, le film devient un personnage à part entière, parasitant jusqu’à ses rêves, ses réparties, son ton et ses gestes. Frôlant la folie lorsqu’elle se rend compte qu’elle parle directement à Scarlett O’Hara.

« Devant Autant en emporte le vent, Vivien Leigh et Clark Gable vont s’embrasser quand quelqu’un appuie sur pause et »

À partir du questionnement de Jennifer, Lucie Rico bâtit une magistrale archéologie de la mémoire. S’il ne fallait lire qu’un livre de la rentrée littéraire, ce serait celui-ci. Avec ce titre-question, l’autrice ouvre le champ de la violence tout en le questionnant sans cesse, à l’inverse d’autres romans qui paraissent simultanément, et qui plombent fatalement leurs personnages féminins – tels que Lola va mourir de Victor Dumiot, où le titre provocateur tue d’emblée le personnage principal.

Loin de ce fatalisme cher à de nombreux auteurs qui, dans leurs fictions, font leur miel des violences faites aux femmes, Lucie Rico n’enferme jamais sa narratrice dans un rôle de victime. Sous sa plume, nulle écriture chargée d’effets et une grande agentivité est accordée à sa narratrice. Questionnant la blessure depuis le calme plat de la tempête, depuis l’œil du cyclone, depuis l’oubli, et le vide sidéral et dévastateur qu’il produit, Lucie Rico donne tout moyen d’agir à sa narratrice. Jennifer rembobine la cassette, encore et encore, cherchant dans les images filmées la suite de son souvenir. Et la fiabilité qui lui fait défaut. « Un souvenir vous manque et tout est dépeuplé », note-t-elle dans son journal.

C’est en cela que Lucie Rico aborde courageusement le sujet des violences puisqu’elle travaille sans aucune prise, ou presque, et à partir d’une mémoire trouée. Son écriture se coule dans le combat de Jennifer : l’inachèvement d’une phrase, via le manque d’une scène fondatrice. Jennifer tente de retrouver la partie immergée de cette scène, tout comme l’autrice tente, page après page, dans une écriture diffractée, de finir la phrase et de combler les lacunes d’une amnésie traumatique.

Contribuez à l’indépendance de notre espace critique

Mais que fait ce sang sur le pull de Jennifer ? est pétri d’audace, de délicatesse, de cynisme aussi. Mais Jennifer ne lâche rien : elle fera éclater le mutisme qui comprime sa mémoire. Quitte à se mettre sa famille, ses amis et ses amants à dos. Elle luttera contre les zones troubles, contre l’ennui qui donne à Scarlett, comme à elle, envie de crier (« I get so bored I could scream »).

Et, ce faisant, la romancière dit quelque chose de la géographie intérieure. Jennifer note dans son carnet l’affirmation du père de Scarlett, « La terre est la seule chose qui compte » ; un mot sous la porte de Jennifer dit : « Ce n’est pas ta terre », et elle souligne n’être pas « montée à Paris » mais avoir « fui Perpignan ». Malheureusement, « Perpignan n’était pas restée à Perpignan », la ville, et toute son enfance, l’avait suivie. Lucie Rico parvient à rendre lisible l’effroi de ne pas se souvenir. Et, comme dans un conte, sa narratrice finit, munie de gâteaux, par toquer à la porte de sa grand-mère, guettant, comme la terre ferme depuis la mer, le point final à l’horizon.