Quelques bribes d’un monde

Dans Rien à voir, un livre sort mystérieusement des rangs d’une étagère de bibliothèque municipale. Avec le nouveau roman de Gaëlle Obiégly, sortir du rang n’a jamais pris autant son sens : sortir du cadre de l’exposition artistique traditionnel, sortir des rangs des dispositifs de pouvoirs habituels (sociaux, culturels, familiaux, professionnels, éducatifs… la liste est longue) et, surtout, sortir d’une certaine cohérence narrative pour suivre son propre fil, où le livre puise ici sa très grande inventivité romanesque et sa vivacité intellectuelle.

Gaëlle Obiégly | Rien à voir. Verticales, 272 p., 21 €

Dans Rien à voir, Gaëlle Obiégly renouvelle de façon magistrale l’art du roman, et à travers lui, une histoire de l’art. Elle raconte pour donner à voir. En donnant à voir, la narratrice du livre pense, imagine, invente. Entre essai autobiographique et fiction, son livre est une double performance littéraire et artistique. Un art poétique renouvelé. La forme romanesque s’en trouve elle-même changée. Le lecteur, aussi, allègre à chaque page. Il n’y a pas meilleure expérience littéraire en cette rentrée. Prenez-en de la graine.

Rien à voir s’ouvre sur une histoire de hasard – mais rien n’est vraiment fortuit dans l’univers du roman. Tout commence par une histoire de livre qui manque dans la base, de bibliothécaire qui louche, d’un logiciel prêt-retour défaillant. Depuis le monde si bien coté de la bibliothéconomie, un livre se perd, pourtant restitué par la narratrice, qui se confond, disons-le dès maintenant, avec la personne de Gaëlle Obiégly. Cette déconvenue de départ lui enjoint de mener sa propre enquête et de le rechercher dans les rayons. Mais un autre livre, un « livre blanc », tombe d’une étagère. Comme un événement qui semble nous être destiné parce qu’il fait signe à notre désir, la narratrice l’inspecte : c’est un « faux livre », un livre non imprimé, qui a pour titre « Une sculpture », et qui est une sculpture.

Dès les premières pages du roman, au livre volatilisé se substitue donc un autre livre, que la narratrice embarque. Non pour l’avoir, mais pour en faire usage, précise-t-elle. À quoi bon posséder ? Est-il nécessaire de posséder un tableau pour le voir ? Comment fait-on avec les œuvres disparues ? N’est-ce pas plutôt dire une œuvre, la raconter ou s’en souvenir, qui permet d’en faire l’expérience ?

La narratrice est intriguée par cette sculpture en forme de livre. Sa valeur artistique ou esthétique n’est pas si certaine. Cette indétermination de départ donne lieu à une réflexion, déjà entamée dans les précédents livres de l’autrice, notamment dans Sans valeur et dans Le musée des valeurs sentimentales, sur ce qui fait ou non l’aura artistique d’un objet. Qu’est-ce que l’on met au rebut ? Comment se fait-il que l’on regarde parfois un objet ordinaire comme le plus beau des trésors ? La trouvaille de ce livre sculpté devient aussitôt objet d’intrigue romanesque et matière à réflexion. « Je crois que tout ce qui touche à l’art m’échappe. À l’inverse, il y a des fonctionnements que je comprends et qui ne m’intéressent pas », le ton est donné, l’aventure romanesque peut commencer.

Rien à voir</em>, Gaëlle Obiégly
« Par la fenêtre », Arthur Garfield Dove (1939) © CC0/Saint Louis Art Museum

Qu’est-ce que raconte Rien à voir ? Peut-être rien, justement, autrement dit ce quelque chose qui échappe et que l’on cherche à voir ou à dire. Un indicible – de l’art, de la vie, du réel. Cela peut s’appeler Mystère, et quand on se remémore les premières pages de Totalement inconnu (2022), on retrouve le petit penchant mystique de la narratrice : « C’est quelque chose qui m’intrigue, l’intrication du mystère et du principe de causalité. Un artiste a beau t’expliquer sa méthode, l’œuvre n’en reste pas moins un mystère. » L’objet du livre, Gaëlle Obiégly nous le présente dans ce qu’elle nomme la notice de son roman : « Il s’agit principalement d’un catalogue d’œuvres d’art sans la moindre image. » Le roman est le récit d’une rencontre, celle qui lie la narratrice à l’artiste Ari Bosochur, alias Boris Achour. Le roman se présente comme une immersion fictive dans les œuvres de l’artiste contemporain. C’est une exposition où il n’y a, littéralement, rien à voir, mais tout à lire ou à imaginer. Le récit littéraire devient espace d’exposition. L’artiste Ari Bosochur fait appel à la conteuse pour raconter ses œuvres, puisqu’il souhaite qu’elles soient absentes de la rétrospective organisée au musée d’Art moderne de Paris.

Le roman de Gaëlle Obiégly s’ouvre ainsi sur ces deux expériences racontées de façon concomitante : il n’y a rien à lire dans le livre sculpté trouvé par hasard dans les rayons de la bibliothèque municipale, et il n’y a rien à voir dans la rétrospective d’Ari Bosochur. Mais, attention, lecteur, il y a quand même quelque chose à voir entre les deux. De l’expérience esthétique manquante naît le désir de la suppléer artistiquement. Le roman de Gaëlle Obiégly cueille de façon originale l’idée d’une fiction fondée sur un manque, un espace blanc, une toile, une page, le roman que le lecteur est très certainement en train de lire, pour « montrer des réalités invisibles ». Comme une réminiscence très lointaine de la phrase du poète latin Horace, la peinture et la poésie ont des traits communs dans leur rapport à la représentation et à l’invisible. Les deux expériences de dire et de voir, dans Rien à voir, vont très régulièrement se mêler et se confondre, pour donner lieu à ce roman qui s’écrit de façon originale.

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Le livre de Gaëlle Obiégly est une collision de choses. Car le hasard, comme la parole romanesque, est une affaire de contingence et de nécessité mêlées.  Il n’y a pas que les œuvres d’Ari Bosochur qui sont évoquées. À l’exposition insolite d’œuvres de cet artiste, qui se narre au fil de la parole libre et aléatoire de la narratrice, celle-ci dit aussi pêle-mêle ses impressions. Elle rapporte son histoire intime, sa conception personnelle de l’art, son point de vue très prophétique sur son avenir (Divulgâcher : la civilisation de l’art disparaîtra au profit d’une civilisation du Soin), son ivresse physique face à certaines œuvres (de Mantegna et Géricault à Willem de Kooning en passant par Cy Twombly), et bien d’autres… Comme des poupées russes, un récit en chasse souvent un autre, dans le roman, ils se superposent, et la narratrice quitte souvent la scène de l’histoire de l’exposition d’Ari Bosochur pour se laisser aller à la méditation ou à l’évocation personnelle.

À la lecture du roman, on pense parfois au film de Wim Wenders L’état des choses, parce que le livre de Gaëlle Obiégly rend compte du temps, de l’économie de son attente, de la longueur infinie du travail qui se joue derrière une exposition. Le livre met en avant les coulisses de l’art, l’impact du travail d’installation sur la vie de ceux qui la font, sur les membres de l’équipe technique. Il y a Alessandro, Daniel. Des travailleurs immigrés. Et surtout, Mamadou F. Les épisodes qu’elle lui consacre dans le roman pourraient s’intituler Vie de Mamadou F, tant son récit ressemble à celui de la vie d’un saint, dont le nom change au fil de l’histoire, puisque Mamadou, pour travailler, finit par s’appeler Georges Ledoux.

Toute cette disparité des discours mêlés plonge le lecteur dans le plaisir d’une fiction qui semble aller à toute allure et comme à sauts et à gambades. La force incessante de sa progression réside principalement dans le geste et le plaisir de l’association d’idées. « J’ai l’esprit qui bat la campagne ; il divague, c’est vrai, mais jamais au-delà des limites que j’entends lui fixer […] fais confiance au pilote, malgré les sautes, on garde le cap ». Gaëlle Obiégly invente de façon très efficace une fiction tissée de mille pièces où tout est sans rapport et pourtant lié d’une façon ou d’une autre. Son grand talent réside dans le déploiement d’un roman à travers un propos qui digresse et qui, en bifurquant, devient source d’intrigue et de progression narrative. Ce qui n’a aucun rapport devient le ressort du romanesque, de l’aventure, des réflexions du livre. Le lecteur finit par découvrir les rapports souvent insolites, incongrus, énigmatiques, qui peuvent se produire entre le récit principal et l’ensemble des digressions qui s’y rapportent.

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À chaque page de Rien à voir se lit aussi le double régime de la fiction et de l’essai, car le discours essayistique n’est jamais qu’un discours pleinement incarné, sensitif, déployé à l’aune de l’existence de celui qui cherche à formuler, à partir de l’expérience vécue. La narratrice s’essaie par exemple à une définition de l’art : « L’art, c’est souvent ce qui mue ton expérience en quelque chose de sublime ou d’émouvant ou de significatif », ou cherche à mettre en lumière la singularité du travail de l’artiste : « Quiconque s’autorise à exister selon son désir fait de sa vie une œuvre ». Ou encore : « On devient artiste en jouant avec le sens commun, en transformant ce qui paraît évident en quelque chose de surprenant ».

Gaëlle Obiégly donne à voir et à lire le mouvement aléatoire des idées lié à la vie même, elle fait de son roman un objet à part entière. Elle invente un dispositif littéraire qui cherche à approfondir une réflexion sur l’expérience esthétique, sur la possibilité d’en dire et d’en écrire quelque chose, sur les effets de l’art sur le corps, les sens, le langage, le lien à l’autre. La liberté avec laquelle elle décline le générique de son film narratif, dans son exposition comme dans sa fabrique, nous ramène sans nul doute à ce livre sculpté du début du roman, tombé quelque part d’une rangée, sorti d’on ne sait où, non coté, non répertorié, un livre blanc qui délivre sa notice dans ses propres pages, et s’écrit au fil de l’existence, « par amitié au fond ».