L’inaccessibilité de certaines zones de haute montagne leur confère une aura de mystère. En quête d’une perfection de l’image, une photographe apprend à voir ce qui échappe aux regards ordinaires et se laisse prendre à cette quête initiatique. Pour peut-être déjà donner à voir l’inaccessible « autre côté du lac ».
Le narrateur gare sa voiture sur le parking d’un petit héliport de montagne. Il y croise une jeune femme qui vient de redescendre. Il l’aide à entasser ses volumineux bagages dans une Berlingot. En comparant leurs voitures, il apprend qu’elle est photographe professionnelle et qu’elle travaille avec des plaques de verre. Ils échangent leurs adresses mail puis il monte à son tour en altitude où il doit rejoindre, le temps d’un week-end, un ami botaniste. Durant quelques semaines, ils restent en contact informatique. Tous deux caressent l’idée de monter ensemble une fois prochaine mais il ne se décide pas. Finalement, elle part seule, avec un équipement très allégé, trop peut-être pour une saison désormais avancée dans l’automne. Ils ne se reverront pas : il apprend par la presse qu’elle a disparu et que la neige hivernale a effacé toute trace possible. Peut-être reste-t-il quelque espoir de la retrouver, seulement égarée ou blessée. Commence alors sa quête, qui va devenir celle de cette personnalité troublante. Il apprend ainsi grâce à Internet qu’elle est bien connue dans le monde des photographes et qu’elle venait de réussir une belle exposition dans une prestigieuse galerie milanaise.
Rentré en ville, le narrateur passe de longues heures sur son ordinateur à « explorer la Réserve » et à s’imprégner des photos que Paola a publiées, afin de mieux comprendre cette femme qui n’aura été pour lui qu’une apparition. L’informatique le fait accéder au site du « Parc du Lac », à d’importants articles, des comptes rendus d’expositions. Il perçoit la notoriété qui était la sienne dans le milieu étroit de la photographie. Il sollicite quelques rencontres qui lui donnent des éléments vite incomplets, insatisfaisants. On lui parle de carnets oubliés dans un refuge, comme d’un fait mineur qui pourrait avoir été significatif – mais de quoi ? Elle était en train de s’éloigner en douceur de son compagnon, lui préférant la solitude dans les déserts de la haute altitude. Il comprend qu’elle aussi cherchait quelque chose : l’âme d’un lieu inaccessible ? la lumière d’un paysage ?

Nul ne semble avoir bien compris ce qui la fascinait dans ces déserts. Paola ne s’en expliquait guère et n’avait peut-être pas une idée très claire de ce qu’elle attendait de la photographie. Bien visible depuis « la cabane », le lac enserré dans des falaises impraticables ferme l’accès à une zone décrétée inaccessible à tout être humain, dans l’intention de recréer un espace vierge d’humanité. Rêvait-elle d’accéder à cet « autre côté du lac », ou du moins de le photographier d’une manière qui en révélerait la réalité profonde, comme une métaphore du chef-d’œuvre absolu que l’on n’atteint que dans la mort ?
Dans le même refuge que Paola et le narrateur, ont séjourné des archéologues venus fouiller cette montagne en quête de traces d’un habitat préhistorique. Il est arrivé qu’elle participe à leurs fouilles et voie des choses qu’ils n’avaient pas vues. Ceux qui l’ont connue se bornent à la dire « changeante comme l’eau du Lac ». Elle disait aux archéologues qu’ils étaient des voyants. Sa quête était-elle d’une tout autre nature ? Sa disparition est-elle aussi définitive que celle des habitants préhistoriques ? Tous, là-haut, sont en quête de quelque chose, dans ce lieu désert et riche d’une absence d’autant plus pesante qu’elle paraît dissimuler d’inquiétantes présences.
À diverses reprises, certains disent sentir une présence : si inhospitalière qu’elle paraisse, la montagne est très peuplée, sans que l’on sache toujours par qui. Elle paraît vide de toute présence humaine mais la vie y prolifère, des plantes rares, des oiseaux, des chamois, des bouquetins. On ne sait si l’espace vide de la haute montagne s’apparente ou non à un désert. Le regard exercé de la photographe lui fait distinguer des silhouettes au bord du lac et peut-être une fumée qui s’élèverait au-dessus d’un lieu qui serait habité.
Le lecteur accepte que ce livre qui le passionne ne s’achève pas sur une révélation qui serait ultime et exténuerait tout désir. Que l’écrivain ne donne pas les réponses attendues à diverses questions qui lui importent. Paola a-t-elle vraiment disparu ? L’autre côté du lac est-il vraiment désert ? L’absence de tout être humain permet-elle à la nature de se régénérer ?
Les botanistes, les archéologues, les galeristes : ces gens réalistes ont en commun de savoir deviner ce que d’ordinaire on ne voit pas, et même quelques monstres et phénomènes mystérieux. Le livre habite cet entre-deux, entre enquête sur une personnalité et récit initiatique. Il se construit lui-même, au fil de cette quête qui se démultiplie, dans une méditation sur ce que l’informatique donne réellement à connaître. Désert comme la montagne et silencieux comme elle ou aussi peu ?
Paola bénéficie d’une reconnaissance professionnelle qui explique la facilité avec laquelle elle semble avoir obtenu les autorisations qui lui ont été accordées comme aux archéologues, ne serait-ce que pour un bivouac en altitude et l’usage du refuge. De « l’autre côté du lac », a été instaurée une réserve de laquelle toute présence humaine est strictement bannie depuis un siècle. On peut néanmoins tenter avec un appareil photo exceptionnellement précis d’en distinguer quelques détails. Reste à trouver l’angle le plus satisfaisant. Cela semble être un des objectifs de Paola.
Plus d’échanges ni de nouvelles pendant un mois et puis un mail transmis par le botaniste annonçant dans la presse locale la disparition d’une photographe de quarante et un ans à proximité de la « Réserve du Lac ». Avec toute la neige qui est tombée en quelques jours, impossible de retrouver le corps, donc de se faire une idée des conditions de sa disparition.
Commence alors la double quête qui constitue l’essentiel de ce roman. Celle du narrateur qui voudrait mieux connaître cette Paola qu’il a à peine vue. Et celle de Paola elle-même. Que cherchait-elle à saisir avec ses photos qui la laissaient toujours insatisfaite ? Pourquoi cette fascination pour la « Réserve du Lac » ? Elle est montée sur des sentiers à peine tracés en portant les lourdes plaques de verre sur lesquelles vont s’imprimer ses images patiemment construites et d’une exceptionnelle finesse.
La quête du narrateur se nourrit des informations diverses qu’il peut retrouver en ligne et croiser avec ce que lui racontent les archéologues ainsi que le compagnon de Paola de qui elle s’éloignait, plus attirée par la solitude dans des lieux presque inaccessibles que par le confort urbain d’une vie de couple. Il apprend presque par raccroc qu’en observant un vol d’éperviers elle avait cherché ce qui avait pu attirer ces charognards et, avec les archéologues, ils avaient trouvé un cadavre encore frais. Celui d’un randonneur dont ils avaient appris la disparition quelques jours auparavant et qui avait peut-être été victime d’un mauvais coup expliquant sa chute. L’indice était trop peu pertinent pour que les gendarmes pussent mener une véritable enquête. On s’était donc arrêté à l’hypothèse d’un accident de montagne sans insister davantage. Mais cela contribue à la création d’une atmosphère inquiétante.
Dans le refuge se sont croisés, outre le botaniste et le narrateur, Paola, six archéologues et Jérôme, l’agent du parc attaché à l’entretien de la cabane et au ravitaillement. L’accès à la Réserve, matériellement très difficile, est interdit depuis plus d’un siècle pour éviter que des humains ne polluent l’état de nature. Les découvertes des archéologues, du côté autorisé du lac, prouvent que cet espace inhospitalier a été occupé aux temps préhistoriques.
Le narrateur suppose que Paola sentait une présence qui la regardait. Ce pourrait être le lac lui-même, car il a quelque chose d’un regard profond. Et cette présence pourrait bien n’avoir en elle-même rien de mystérieux si l’on prend en compte les animaux de toutes sortes.
On sait très peu de ce que pense Paola, des buts qu’elle s’est donnés. On le déduit de ce qu’en racontent ceux qui l’ont connue et qui paraissent toujours craindre d’en dire trop. Il y a ce qu’ils ont cru comprendre et ce qu’ils seraient prêts à dire. Que cette photographe était quelqu’un de « solide et sauvage », très silencieuse. N’évoquant qu’à peine sa séparation d’avec son compagnon. Quand elle dit aux archéologues qu’ils sont des voyants (« Vous arrivez à voir ce qui n’existe plus depuis cinq mille ans »), peut-être ce propos résume-t-il le sens de sa propre quête.
Celle du narrateur croise celle de Paola elle-même quand il s’agit de savoir ce qu’il en est de sa disparition. A-t-elle été victime d’une chute mortelle ou faut-il imaginer autre chose ? Le narrateur aimerait bien qu’elle ne soit pas morte. Le lecteur aussi. Il apprécie qu’elle peuple ses rêves.
