Le déclenchement de la guerre le 22 février 2022 a incité certains éditeurs français à s’intéresser de plus près à une littérature ukrainienne (de témoignage, mais pas seulement), en la distinguant de l’ensemble des lettres russes. Ici ou en Ukraine, on entend rassembler « une armée pacifiste de poètes ». On sait aussi l’importance de maintenir en vie les auteurs en les lisant et en les publiant.
La littérature ukrainienne reste très marginale dans la (sur)production éditoriale française. Il y a d’abord cette expérience que nous pouvons toutes et tous faire. Franchir la porte d’une librairie – peu importe laquelle – et chercher… chercher encore cette littérature ukrainienne. Elle y est quasi absente ; et pire encore, vous la trouverez peut-être mêlée à la littérature russe. Maintenant, faites appel à votre mémoire. Les noms d’écrivains ukrainiens dont vous avez lu un roman doivent sans doute se compter sur les doigts d’une main : Andreï Kourkov, couronné en 2022 par le prix Médicis étranger, notamment édité en France chez Liana Levi ? Ou peut-être Serhiy Jadan qui a raflé de nombreux prix chez nos voisins allemands ?
Et puis il y a des chiffres qui parlent d’eux-mêmes, ceux délivrés par l’Observatoire de l’économie du livre du Service du livre et de la lecture de la DGMIC – la direction générale des Médias et des Industries culturelles. Le nombre d’ouvrages traduits dans la production commercialisée de livres imprimés en France est relativement stable – entre 12 et 13 000 ces cinq dernières années. Mais l’ukrainien occupe toujours une place très marginale : moins de 0, 5% du nombre de traductions. L’anglais arrive bien sûr très loin en tête, avec 7 152 titres, soit 57,9 % du nombre total de traductions en 2019. Qu’en est-il du russe ? Il est en septième position avec 136 titres en 2019, soit 1,1 % –contre 1,9 % en 2018. Pas de données communiquées sur la période post-2022 par la DGMIC. L’Observatoire du dépôt légal publié par la Bibliothèque nationale de France fait en revanche état d’un nombre toujours aussi important d’ouvrages traduits en russe en l’année 2022, et même une légère hausse : 135 ouvrages en 2021, 156 l’année suivante.
Ces chiffres sont un écho étourdissant de l’histoire ukrainienne : celle d’un peuple et d’une langue opprimés pendant des siècles, et sous domination russe. Cette disproportion entre ouvrages ukrainiens et ouvrages russes traduits en France apparaît comme la conséquence d’un fait historique qui peine à se dissoudre : pendant des siècles, aux persécutions et contraintes subies par les auteurs ukrainiens attachés à leur langue, s’ajoutait l’impossibilité d’accéder à une gloire au-delà des frontières de leur pays. Les trajectoires opposées de Chevtchenko et de Gogol – l’un restant fidèle à sa terre natale, l’autre rejoignant Saint-Pétersbourg – en sont un symbole frappant. Andreï Kourkov le rappelle dans son journal Notre guerre quotidienne : « du début du XVIIIe au début du XXe siècle, les différents tsars consacrent plus de quarante décrets à prohiber ou restreindre l’usage de la langue ukrainienne en Ukraine ». Héritée d’une politique de domination russe, cette hiérarchie littéraire – bien qu’infondée – laisse encore sa trace au sein des catalogues des éditeurs français.
« Je suis certaine que d’autres littératures n’ont pas besoin de faire une sorte d’incursion historique avant de présenter un auteur », me lance Iryna Dmytrychyn. Cette infatigable est sans doute la traductrice de l’ukrainien vers le français la plus prolifique aujourd’hui. Elle me raconte ce chemin de croix, à ses débuts en tant que traductrice, puis la bascule en ce 24 février 2022 : « La guerre, bien évidemment, a donné un énorme coup de projecteur à l’Ukraine. […] Les éditeurs, avec le début de la guerre à grande échelle, ont pu rééditer tout ce qu’ils avaient d’ukrainien en catalogue. Et beaucoup se sont interrogés pourquoi ils n’avaient pas d’auteurs ukrainiens ». Je lui tends ce jour-là un jeu d’épreuves d’Amadoca, le dernier roman de Sofia Andrukhovych qu’elle a traduit pour les éditions Belfond. Un roman de près de mille pages publié en deux tomes. Ce grand pari éditorial est à l’image du vif engagement de tout un réseau d’éditeurs français, qui ouvre aujourd’hui ses portes à ce pays aux couleurs bleu et jaune.

À la source de cet élan éditorial, il y a avant tout des maisons indépendantes. Rien d’étonnant, à en lire Frantz Olivié, fin descripteur des rouages du monde du livre français. Dans son ouvrage Édition publié chez Anamosa, l’historien et éditeur rappelle ces chiffres dressant un décor salé : tous les ans, 30 000 tonnes d’ouvrages sont passés au pilon, soit environ un livre sur trois de la production annuelle. Dans cette course à la production, investir sur des pans littéraires inconnus peut s’avérer très coûteux. Certains préfèrent miser sur un « conformisme plus facile à écouler », affirme-t-il sans langue de bois. Les éditeurs indépendants sont les seuls à pouvoir « se jouer de cet impératif [du résultat] », selon lui. Y aurait-il ainsi un rôle capital joué par lesdits « indépendants » dans l’émergence de la littérature ukrainienne en France – plus spécifiquement, par ces « éditeurs de création » comme les appelle joliment Frantz Olivié ? Les éditions Bleu et Jaune, Liana Levi, Bruno Doucey, Noir sur Blanc (en Suisse), L’Espace d’un Instant… sont sans doute les chevilles ouvrières de cette redécouverte de la littérature ukrainienne au sein du monde francophone.
« 2022, cela a été un énorme coup de massue », me confie Bruno Doucey. Cet éditeur de poésie, connu pour ses couvertures colorées striées, me raconte avec engouement l’histoire de cette anthologie, Ukraine. 24 poètes pour un pays, publiée en août 2022. Avant cette anthologie, il y a d’abord un voyage en Ukraine. En 2015, il mène des ateliers d’écriture auprès d’enfants ukrainiens, et rêve déjà de ce projet éditorial. En 2022, peu après l’invasion russe, il découvre quelques vers de la poétesse Ella Yevtouchenko, écrits à l’abri depuis une station de métro à Kyiv. Il l’invite à participer à l’élaboration de cette anthologie imaginée depuis plusieurs années. La jeune femme accepte à condition de mettre en place une « putain de méthode de travail », me rapporte l’éditeur, campant le caractère bien trempé de sa comparse. Au rythme des sirènes de Kyiv, et de ces nouvelles de guerre où les morts s’amoncellent, ce projet à quatre mains se met en place.
« L’idée était de participer à l’effort de résistance », affirme Bruno Doucey. Au 24 février 2022 il choisit de répondre « avec une armée pacifiste de 24 poètes ». Il bouscule son programme, imagine avec son équipe une identité visuelle spécifique, et fait face à des défis inédits. Inconcevable en effet de recourir à son papetier polonais habituel, qui s’approvisionne dans les forêts de Sibérie. « C’était impossible de faire cette anthologie avec un papier qui contribuait à l’effort de guerre russe », assure-t-il. L’éditeur débusque un papetier européen désormais adopté pour ses livres au format poche ! Pour ce poète-éditeur, un autre défi se présente à travers ces vers regorgeant de rimes. « Les Ukrainiens n’en ont pas du tout fini avec la rime », s’exclame-t-il. Il m’explique les particularités de cette langue « suffixale » – sans déterminant, sans pronom personnel, sans possessif, etc. « avec que des désinences à la fin des noms, des verbes, pour décliner les nuances de sens. Les possibilités suffixales sont incroyablement supérieures aux nôtres ». Répondre à un poème rimé par un poème rimé est loin d’être une tâche facile. L’éditeur s’en fait un point d’honneur !
De grandes maisons d’édition ajoutent aussi leur pierre à l’édifice, majoritairement à travers la littérature de témoignage. On peut citer, chez Flammarion, Regarder les femmes regarder la guerre, le journal inachevé de Victoria Amelina – l’une des plus grandes voix de l’Ukraine, tuée dans une frappe russe sur un restaurant à Kramatorsk, en 2023. Chez Gallimard, avec La vie à la lisière. Être ukrainien aujourd’hui, c’est un « reportage philosophique » à travers l’Ukraine en guerre que proposent Tetyana Ogarkova et Volodymyr Yermolenko. Cette littérature qui garde trace du conflit contemporain se construit aussi de concert avec la presse. De témoignages feuilletonnés dans des journaux, naissent des livres – comme Le Journal d’Olga et Sacha publié aux éditions Actes Sud, suite à sa parution hebdomadaire en 2022-2023 dans M, le magazine du Monde. En marge de ces témoignages contemporains, s’ajoutent des ouvrages hybrides où d’ingénieux éditeurs – souvent indépendants – débusquent des récits dont la performativité repose sur le renouveau de la forme. Dans La photo me regardait aux éditions Macula, à travers les replis d’une série de photographies, Katja Petrowskaja – originaire de Kyiv – tâtonne « à la recherche d’une voix ».
Au-delà des acteurs attendus du monde éditorial français, ce sont aussi des Ukrainiens – notamment des femmes – soucieux de faire connaître leur littérature qui participent à ce nouveau souffle éditorial. Évoquons les deux Ukrainiennes Ganna Volska et Viktoriya Matyusha qui ont chacune monté leur propre agence littéraire. L’autoédition se montre alors comme une voie à saisir. Mais, au sein de ce monde éditorial polysémique, quel est l’état d’esprit après quatre années de guerre ? « Je suis plutôt optimiste. […] Mais cela reste une lutte constante pour gagner en visibilité et prouver l’importance de ces textes », m’affirme la traductrice Nikol Dziub. À la tête de L’Espace d’un instant, Dominique Dolmieu s’inquiète quant à lui des financements de plus en plus minces pour porter ces projets éditoriaux. Côté poésie, l’éditeur Bruno Doucey entend rééditer une anthologie augmentée, et bien d’autres poètes ukrainiens encore méconnus : « Je me suis senti dans ce travail exactement au bon endroit. Je n’ai absolument pas l’intention d’arrêter », martèle-t-il. Si le chantier reste vaste, les éditeurs français ont bien un rôle dans cette guerre où nombreux sont les écrivain(e)s à avoir payé de leur vie la préservation de l’identité ukrainienne. Comme le soutenait l’écrivaine ukrainienne Victoria Amelina aujourd’hui disparue : « Tant qu’un écrivain est lu, il demeure vivant. »
